Les Fils de Paris
Lire le chapitre 2: A House Divided
La porte du salon s’ouvrit sur un homme que l’on devinait pressé avant même qu’il ne prononçât un mot. Trente ans à peine, costume gris bien coupé mais déjà froissé par le voyage, il tenait une serviette de cuir sous le bras comme un bouclier. Julien Marchand. Le nom avait circulé dans l’atelier comme une rumeur de pluie sur les toits de Paris — le gestionnaire dépêché par la banque, celui qui soldait les comptes des maisons moribondes.
Elise le regarda s’arrêter au seuil du salon, toisant le mannequin de bois habillé de crêpe noir, les rouleaux de tissu adossés au mur, les ciseaux suspendus à leur clou. Il ne vit pas l’atelier. Il vit l’inventaire.
— Mademoiselle Moreau, dit-il en la dévisageant. On m’a rapporté que vous aviez pris les choses en main, hier.
— Madame Lefèvre est à l’hôpital, répondit Elise en replaçant une épingle dans le coussinet à sa taille. Quelqu’un devait bien veiller à ce que les clientes ne soient pas abandonnées.
Il acquiesça, mais son regard n’exprimait rien d’autre qu’une politesse mécanique. Il ouvrit sa serviette, en sortit une liasse de papiers qu’il déposa sur la table de coupe.
— Je vais être direct, mademoiselle. La maison Lefèvre est en faillite. Les comptes sont dans le rouge depuis dix-huit mois. Madame Lefèvre n’avait ni les fonds ni, il faut le dire, la santé pour redresser la barre. La banque a mandaté mon cabinet pour proposer une liquidation ordonnée.
Elise croisa les bras. Le geste lui vint sans qu’elle le pensât, une carapace improvisée.
— Liquidation ordonnée. Vous voulez dire qu’on vend les machines, les métrages, et qu’on ferme la porte ?
— Et l’immeuble, oui. Le bien est en pleine propriété de la maison. Son produit permettra de couvrir les dettes les plus criantes, et de reverser un petit capital aux employées. C’est le plus propre, et le plus rapide.
Le silence qui suivit avait la densité du plomb. De l’autre côté de la cloison, on entendait Georgette renifler en rangeant sa machine. Elise respira lentement, cherchant le calme qu’elle avait appris pendant les années sombres, quand un mot de travers pouvait faire dévier tout le cours d’une journée.
— Et l’héritage ? demanda-t-elle.
Julien Marchand cligna des yeux.
— Pardon ?
— Le nom. Lefèvre. Depuis 1885 que cette maison habille les femmes de Paris. Les grand-mères y venaient pour leur trousseau, les filles pour leur robe de bal, les veuves pour leur crêpe. Vous ne pouvez pas liquider ça, monsieur Marchand. Ça ne se met pas au bilan.
— Le bilan n’a que faire de la poésie, mademoiselle Moreau.
— Ce n’est pas de la poésie. C’est de la clientèle. Il y a à peine deux heures, j’ai essayé une robe à Madame Artaud. Elle revient depuis vingt ans. Vingt ans ! Elle reviendra encore si on lui en donne la raison.
Julien la regarda, un pli interrogatif barrant son front lisse. Il feuilleta ses papiers comme s’il cherchait un nom dans une liste.
— Vous êtes première main ? reprit-il.
— Patronnière. Mais je dessine aussi.
Il parut désarçonné par cette précision, puis haussa les épaules.
— Mademoiselle, je comprends votre attachement. Ce n’est pas parce que je tiens une calculette que je suis dépourvu de sensibilité. Mais entre une dette de trois cent mille francs et une émotion légitime, la banque ne laissera pas la seconde payer la première.
— Et la presse ? dit Elise.
Il la fixa, silencieux cette fois.
— La présentation de printemps. Elle a lieu dans trois semaines. Toutes les maisons qui survivent y sont. Les journaux couvrent, les clientes regardent, les commandes suivent. Si la maison Lefèvre présente une collection, c’est qu’elle est vivante. Si elle ne présente rien, c’est qu’elle est morte. La banque peut attendre trois semaines, non ?
Julien s’approcha de la table de coupe. Il ne semblait pas irrité ; intrigué, plutôt, comme un homme qui découvre un calcul inattendu dans une colonne de chiffres.
— Une collection ? Avec quels fonds ? Quels tissus ? Quelles mains ? Demain matin, les cinq employées de l’atelier recevront une lettre de licenciement. Je devais la déposer ce soir.
Elise sentit son cœur frapper plus fort, mais sa voix demeura égale.
— Gardez-les trois semaines. Les clientes d’hier, celles qui étaient en rendez-vous d’essayage, ne paieront pas leurs toiles si on leur annonce une fermeture. Mais elles paieront si on leur offre un avenir. Ce que je vous demande, c’est un délai. Trois semaines pour construire ce que Madame Lefèvre ne pouvait plus porter seule.
Il y eut un tintement derrière elles. Isabelle Lefèvre entrait par la porte de service, descendant de l’étage du fond, celle où habitait la famille. Elle était plus jeune qu’Elise de deux ou trois ans, des traits précis mais sans caractère, des mèches châtaines soigneusement relevées, une robe pratique qui n’avait jamais connu la coupe d’un atelier.
— Julien, dit-elle en lui tendant une main qu’il serra posément. Vous vous êtes déplacé plus tôt que prévu.
— J’ai voulu voir l’état des lieux avant que la journée ne soit trop avancée, répondit-il. Mademoiselle Moreau me proposait un sursis.
Isabelle se tourna vers Elise. Leur connaissance était ancienne mais jamais intime : deux filles de l’immeuble, l’une née dans le salon, l’autre entrée par la porte de service. Isabelle n’avait jamais mis les pieds dans l’atelier sans y chercher sa mère, et sa mère n’y parlait que de patronage, de doigts habiles, d’exigence.
— Ma mère est incapable de travailler, dit Isabelle d’une voix douce mais ferme. Les médecins ne se prononcent pas encore, mais les mots qu’ils emploient ne laissent guère de doute. Je connais la situation financière. Si la banque attend trois semaines, elle attendra peut-être trois mois ensuite. Et à la fin, il faudra payer les intérêts du retard.
— Si la maison est morte, dit Elise, on ne parlera pas d’intérêts. On parlera de ruine couverte. Mais si elle est vivante…
Elle attrapa un carnet de croquis posé sur le coin de la table, en feuilleta les pages récentes. Des silhouettes ébauchées la veille, pendant qu’elle veillait à l’hôpital en attendant les nouvelles de Madame Lefèvre. Une robe de soirée en biais qui partait d’une épaule, un tailleur aux revers étirés vers le sol, une pièce de cocktail dont la jupe semblait se dissoudre en mouvement.
— Voilà ce que j’ai fait cette nuit, dit-elle en tendant le carnet à Julien. Pendant que vous dormiez dans votre train, je dessinais la collection.
Il parcourut les pages sans hâte. Isabelle, debout près de la fenêtre, regardait la rue, mais sa posture trahissait qu’elle écoutait.
— C’est six pièces, continua Elise. Une pour le matin, deux pour l’après-midi, deux pour le soir, une pour la cérémonie. Nous avons dans les réserves de quoi couvrir les toiles de patronage. Les tissus, je les dénicherai chez les soldeurs, j’ai des contacts. Les employées sont compétentes. Georgette peut monter une manche mieux que personne, Célia est une machine à ourlets et merveilles. Tout ce qu’il faut, c’est qu’on me laisse faire.
Julien referma le carnet. Il le rendit à Elise, puis regarda Isabelle.
— Votre avis, mademoiselle Lefèvre ? C’est votre nom et votre héritage qu’on engage.
Isabelle se retourna lentement. Ses yeux rencontrèrent ceux d’Elise, et quelque chose passa entre elles — non pas de la chaleur, mais une forme de lucidité. Elles savaient toutes deux qu’elles ne s’étaient jamais choisies, depuis l’enfance.
— Je n’y connais rien, dit Isabelle. Je n’ai jamais prétendu le contraire. Ma mère m’avait éloignée de tout cela, parce qu’elle voulait que je fasse autre chose de ma vie, une vie plus stable. Elle pensait que la couture était une passion pour les jeunes filles, et une punition pour les femmes.
La phrase tomba comme une couture discrète mais solide.
— Mais je ne veux pas que sa vie se termine sur une liquidation, poursuivit Isabelle. Ni que son nom soit effacé d’un trait de plume. Trois semaines, dis-tu. Trois semaines pour que quelques robes convainquent des gens qui croient déjà que nous sommes morts.
Elle regarda Julien.
— Accordez-lui trois semaines. Mais qu’elle dépende de vous pour le budget. Si elle le dépasse, nous fermons tout, sans discussion.
Julien rangea sa liasse dans sa serviette. Il semblait mesurer les termes d’un contrat invisible.
— Trois semaines, donc. Je reste à Paris, je vous surveille de près. Mais prenez garde, mademoiselle Moreau : je ne crois ni aux miracles ni aux héritages. Le jour de la présentation, je serai là. Si la collection ne convainc pas, je signerai la vente de l’immeuble. Vous aurez perdu trois semaines, et moi aucun argent de plus.
Elise inclina la tête, en signe d’accord.
Tandis que Julien et Isabelle échangeaient une poignée de main, tandis que la porte de service se refermait derrière eux, Elise s’approcha de la fenêtre du salon. En bas, la rue retenait son souffle dans la lumière d’avril. Le ciel était clair, mais Paris sentait encore le silence que laissent les morts trop récents.
Elle regarda ses mains. Celles qui dessinaient la robe, la veille, sous la lampe de la salle d’hôpital, avaient tracé des lignes qu’elle ne s’était pas autorisée à voir depuis des années. Des lignes qui ne servaient pas à recoudre l’ancien monde, mais à dessiner un nouveau.
Elle ne savait pas encore comment elle se procurerait le tissu d’une collection en pleine pénurie, ni comment elle paierait Georgette et Célia si les fins de mois se faisaient trop dures. Mais elle savait une chose : elle avait trois semaines, six modèles, et un nom qu’elle refusait de laisser mourir.
Dans la poche de son tablier, ses doigts trouvèrent un crayon à moitié taillé, et elle se surprit à le faire tourner entre ses doigts — comme si la réponse à tout cela pût naître d’un trait de mine de plomb sur le papier.
Puis Georgette passa la tête par la porte, et lui tendit une petite enveloppe chiffonnée, ramassée sur le plancher de l’atelier.
— C’est tombé de ta poche ce matin, tout à l’heure. En rangeant les patrons.
Elise l’ouvrit. Une carte de visite jaunie, un nom gravé en caractères anciens : Marguerite Vasseur — Haute Couture. Et au dos, tracée d’une écriture fine, une adresse dans le Marais, avec une date : mai 1942.
Elise releva les yeux. Dans la réserve, derrière les métrages de lainage, elle venait de remarquer un tiroir qu’elle n’avait jamais ouvert.