Les Fils de Paris
Lire le chapitre 13: Aftermath
La pluie battait contre les vitres de l'atelier quand Elise poussa la porte du bureau de Julien sans frapper. Il était penché sur des registres, la lampe dessinant des ombres sous ses yeux. Il leva la tête, et elle vit qu'il l'attendait.
« Vous saviez. Vous saviez depuis le début que cet homme viendrait. »
Julien referma le registre lentement, comme pour gagner du temps. « Asseyez-vous, Elise. »
« Je ne veux pas m'asseoir. Je veux savoir ce que vous me cachez sur mon frère. »
Il se leva, contourna le bureau, ferma la porte qu'elle avait laissée ouverte. Son geste était calme, mais elle sentait la tension dans ses épaules. Il indiqua une chaise, mais elle resta debout.
« J'ai fait vérifier vos références quand vous êtes arrivée, dit-il. Vous avez grimpé trop vite. Trois mois après votre embauche, vous étiez première main. Six mois plus tard, vous dessiniez des pièces qui surpassaient celles de Vasseur lui-même. Personne ne monte aussi vite sans raison. »
« Vous me preniez pour une espionne ? »
« Pour une envoyée. D'une maison rivale. Ou d'un acheteur étranger qui cherchait à déstabiliser la maison pour racheter les archives à bas prix. » Il passa une main dans ses cheveux. « J'ai engagé un homme pour vous suivre. Pendant deux semaines, il a noté vos allées et venues. Vous alliez au marché, à la bibliothèque, à l'église Saint-Roch. Vous rendiez visite à une vieille dame rue des Rosiers. Rien d'anormal. »
Elise sentit une chaleur monter dans sa poitrine. « Vous m'avez fait suivre. »
« Je protégeais la maison. C'était mon rôle. »
« Et mon frère ? » Sa voix se brisa légèrement. « Quand avez-vous appris pour mon frère ? »
Julien détourna le regard. Il ouvrit un tiroir de son bureau, en sortit une enveloppe jaunie, et la posa entre eux. « L'homme que j'avais engagé a trouvé ceci dans les archives militaires. Il cherchait des informations sur vous, il a trouvé votre frère. »
Elise ne toucha pas l'enveloppe. « Vous l'aviez depuis le début. »
« Depuis trois semaines. »
« Et vous n'avez rien dit. »
« Je ne savais pas quoi en faire. » Sa voix était basse, presque fatiguée. « Je pensais que si je vous le montrais, vous partiriez à sa recherche. Et sans vous, la maison ne survivrait pas à la saison. »
« Vous vous seriez servi de moi. »
« Je me sers de tout le monde, Elise. C'est ce que je fais. » Il la regarda enfin. « Mais pas cette fois. J'allais vous le donner après la présentation. »
Elle prit l'enveloppe. Ses doigts tremblaient légèrement en l'ouvrant. À l'intérieur, un dossier militaire mince, quelques feuilles couvertes de tampons et de signatures administratives. Elle parcourut le texte rapidement, puis ralentit.
« Unité spéciale, section Lyon, 1944-1945. Missions de liaison avec les réseaux de l'intérieur. » Elle leva les yeux. « Affectation classée confidentielle. Mention de fin de service : disparu. »
« Disparu, pas mort. »
« Vous croyez l'homme ? Petain ? »
Julien s'assit sur le bord de son bureau. « Je crois que votre frère travaillait pour une unité qui n'existait pas officiellement. Je crois que Vasseur, qui avait des contacts dans tous les milieux, a pu l'aider. Et je crois que si quelqu'un cherche encore votre frère, c'est qu'il y a une raison. »
« Ou que Petain ment. »
« C'est possible. » Il croisa les bras. « Mais il savait des choses qu'un menteur n'aurait pas su. Le nom du réseau, la période exacte, le rôle de Vasseur. Trop de détails pour une invention. »
Elise regarda le dossier, puis le posa sur le bureau. Les tampons datés, les signatures illisibles. Quelque part dans ces formulaires bureaucratiques se trouvait la vérité sur la disparition de Pierre, quatre ans après qu'on lui eut dit qu'il était mort sous les bombes.
« Vous auriez dû me le dire. »
« Je sais. »
« Vous m'avez laissée pleurer un mort qui n'était peut-être pas mort. Vous m'avez laissée porter son deuil pendant des années. »
Julien baissa la tête. Dans la lumière de la lampe, il semblait soudain plus jeune, moins sûr de lui. « Je n'ai pas pensé à vous. J'ai pensé à la maison. C'est la vérité, et elle est laide. »
Elise voulait le détester. Elle voulait cette colère propre qui simplifie tout, qui tranche les liens. Mais elle voyait autre chose dans sa posture—une fatigue ancienne, un poids qu'il portait depuis longtemps.
« Pourquoi tenez-vous autant à cette maison ? » demanda-t-elle.
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, alla à la fenêtre. La pluie ruisselait sur les carreaux, déformant la rue au-dehors. « Quand je suis arrivé à Paris après la guerre, j'avais vingt-six ans. Pas de famille, pas d'argent. J'ai travaillé dans une banque, d'abord. Puis j'ai rencontré Vasseur. Il m'a demandé de gérer ses comptes, ses contrats, ses relations avec les fournisseurs. »
« Vous étiez plus jeune que je ne pensais. »
« Il m'a appris ce qu'était un métier. Pas celui qu'on fait pour l'argent, mais celui qu'on fait parce que c'est ce qu'on est. » Il se retourna. « Quand il est mort, la maison est devenue la seule chose qui me restait de lui. Et j'ai juré qu'elle ne disparaîtrait pas tant que je serais là. »
Elise pensa à l'atelier, aux mains d'Odette sur les coutures, au mannequin dans la salle de coupe, aux patrons de Vasseur encore dans les tiroirs. Elle comprenait ce lien, cette fidélité à un mort qui n'était pas le sien. Mais elle pensait aussi à sa mère, qui avait attendu Pierre pendant deux ans avant de mourir d'une maladie qui n'avait pas de nom, seulement de la tristesse.
« Je ne vous pardonnerai pas facilement », dit-elle.
« Je ne vous le demande pas. »
Elle prit le dossier, le glissa dans sa poche. « Et maintenant ? Petain a dit que Pierre était à Lyon en 1945. Si c'est vrai, où est-il allé ensuite ? Pourquoi n'est-il jamais revenu ? »
« Peut-être qu'il n'a pas pu. » Julien s'approcha, s'arrêta à une distance qui n'était ni intime ni distante. « Ces unités n'existaient pas sur le papier. Les hommes qui en faisaient partie n'avaient pas d'existence légale. Certains ont disparu sans laisser de traces parce que quelqu'un voulait qu'il en soit ainsi. »
« Vous pensez qu'il est mort ? »
« Je pense qu'il est possible qu'il ait survécu et qu'il ait eu des raisons de rester caché. » Il hésita. « La femme de l'actrice, Colette Vernet—elle vous a parlé du dé à coudre. Elle disait qu'il appartenait à votre frère et qu'il avait un lien avec Vasseur. »
« Elle pense que c'est une preuve. »
« De quoi ? »
Elise sortit le dé à coudre de sa poche. Il était petit, usé, marqué d'une gravure à l'intérieur—des initiales qu'elle n'avait jamais réussi à déchiffrer entièrement. « Elle pense que cela montre que mon frère était ici, dans cette maison, avant sa mort soi-disant. Qu'il avait une raison d'être lié à Vasseur. »
« Et vous ? »
« Je ne sais plus quoi penser. » Elle rangea le dé. « Mais je veux la vérité. Et je veux que vous m'aidiez à la trouver. »
Julien la regarda longuement. La pluie continuait à tomber contre la vitre, remplissant le silence d'un bruit régulier. Quelque chose dans son visage changea—une décision prise, une porte ouverte.
« Je vais écrire à un contact aux archives militaires. Il pourra peut-être retrouver le dossier complet de l'unité. Et je demanderai à mon homme de chercher Petain, de vérifier son histoire. » Il fit une pause. « Mais vous devez comprendre une chose. Si nous trouvons votre frère, vivant ou mort, cela pourrait déstabiliser la maison. Les clients n'aiment pas les mystères. La banque encore moins. »
« Vous vous inquiétez encore de la banque ? »
« Je m'inquiète de vous. Si vous partez à sa recherche et que vous disparaissez, la maison perdra sa seule espoir. » Il dit cela simplement, sans artifice, et elle sentit un pincement dans sa poitrine. « Mais je ne vous retiendrai pas. Je vous aiderai. »
Elise ne savait pas quoi répondre. Elle avait voulu la colère, et elle avait trouvé autre chose—une vulnérabilité qu'elle ne s'attendait pas à voir chez lui. Elle pensa aux mots d'Odette, plus tôt dans la journée : *Il vous regarde comme on regarde une aiguille quand on craint de la perdre.*
« Merci », dit-elle seulement.
Elle sortit du bureau, le dossier serré contre elle. Dans le couloir, elle s'arrêta un instant, la main sur la poignée de la porte de l'atelier. Elle pouvait entendre Odette fredonner quelque part dans le fond, une mélodie qu'elle ne connaissait pas. Demain, il y aurait des commandes à exécuter, des tissus à couper, une maison à faire vivre. Mais ce soir, elle avait une poche pleine de questions et un nom de ville—Lyon—qui résonnait comme une promesse.
Elle ouvrit la porte de l'atelier. L'air était chargé de l'odeur du lin et de la cire. Sur la table de coupe, un patron inachevé attendait. Elle s'assit, sortit le dossier, et le parcourut de nouveau à la lumière de la lampe.
Pierre était vivant, peut-être. Quelque part. Et elle allait le trouver.
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