Les Fils de Paris
Lire le chapitre 14: The Client's Confession
El atelier sentait la cire et le lin fraîchement repassé. Elise ajustait la mousseline d’un bustier d’essai lorsqu’un courant d’air froid lui caressa la nuque. Elle leva les yeux.
Une femme se tenait sur le seuil, silhouette élancée dans un manteau de laine grise, col relevé, voilette baissée. Elle n’avait pas frappé.
— Mademoiselle Moreau ? J’espère que je ne vous dérange pas.
Elle retira ses gants, puis sa voilette. Le visage qui apparut fit taire l’atelier entier. Même Odette, qui brodait dans l’ombre, cessa son aiguille un instant.
Arletty-Carole. Actrice consacrée, muse des planches et des écrans, dont les romances et les scandales alimentaient les conversations des salons parisiens autant que ses costumes.
Elise reposa le tissu sur le mannequin et s’essuya les mains à son tablier.
— Madame Carole. C’est un honneur.
— Le doute m’a tenue longtemps. On m’a dit que chez Vasseur, le grand Vasseur, il restait une main sûre. Je n’y croyais pas.
Elle parcourut le salon d’un regard précis, avide, qui ne manqua ni les tables de coupe tachées ni le carton d’archives entrouvert près de la réserve. Son regard s’arrêta sur la robe jaune, celle qu’Elise avait présentée seule lors de l’essayage de presse.
— C’est vous qui l’avez faite, cette pièce-là ?
— Le dessin, oui. La coupe, aussi.
Arletty-Carole s’approcha, effleura la soie plissée du revers d’un doigt ganté.
— Il y a une respiration chez Vasseur. Une manière de laisser le tissu vivre. On me l’a dit. Je le vois ici.
Elle se détourna brusquement, extirpa de son réticule un paquet enveloppé dans un chiffon de coton gris. Elle le déposa sur la table, sans le déplier.
— J’ai besoin d’une robe. Une seule. Mais je la veux exactement, précisément, comme elle devrait être. Comme elle aurait dû l’être.
Elise défit le nœud du chiffon. Le tissu se révéla dans un souffle de moisi léger, de vieux lin et de poussière d’avant-guerre.
C’était un morceau d’étoffe beige cassé, délavé par les années, usé aux plis mais intact au corps. Et le long des lisières irrégulières, un motif s’entrelaçait : des fils d’or éteints, des roses dont les pétales se dédoublaient en lignes brisées, presque cubistes, sur un fond de brins de lavande bleuie.
Elise sentit son pouls s’accélérer. Elle connaissait cette broderie. Elle l’avait vue une fois, à l’arrière d’un livre que Pierre gardait sous son lit, lorsqu’elle avait huit ans. Une photographie froissée. Les mêmes roses.
— C’est du Vasseur, dit-elle, la voix plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.
Arletty-Carole afficha une moue sans surprise.
— Vous êtes fine. Il me l’a donnée en personne, en 1938. Une pièce d’un lot, disait-il, réservée à un modèle que personne n’aurait le droit de copier.
— Un modèle précis ?
— Il ne m’a pas dit son nom. Il m’a dit seulement que la robe était celle d’un songe qu’il portait depuis trop longtemps. Et que si une femme la portait un jour, il faudrait que ce soit quelqu’un qui comprenne le secret de la marche.
Elise regarda la brodeuse dans le fond de la pièce. Odette avait cessé son ouvrage, les mains posées à plat sur le métier, le visage blanc comme ses fils de soie.
— Le secret de la marche, répéta Elise.
— Oui. Vasseur me l’a montré. Il m’a fait essayer six toiles avant de déclarer que je ne savais pas marcher dans ses vêtements. Il était dur, impitoyable. Il avait un goût absolu. Vous me comprenez.
Arletty-Carole s’approcha d’une robe suspendue, une robe du soir d’archive qui portait encore l’étiquette de Vasseur au col. Elle la tourna doucement, observa la cage intérieure, les plis de la jupe montée sur trois étages de crin.
— Quand je l’ai quitté, il m’a donné ce tissu. « Pour la robe qui vous attend », a-t-il dit. Il avait un sourire que je ne lui connaissais pas. Un sourire d’enfant qui cache un secret.
Elise remit le tissu dans son comptoir, évitant de le froisser.
— Mais quel secret, Madame ? Une robe a besoin d’une occasion. Vous m’avez demandé une robe, pas une relique. Qu’est-ce qu’elle sera, cette robe ? Un mariage ? Une première ?
Arletty-Carole eut un rire bref, sans joie.
— Ce n’est pas pour moi.
— Pardon ?
— La robe n’est pas pour moi. Elle est pour une autre, qui n’est plus là, ou peut-être qui n’arrivera jamais. Je ne saurais pas le dire exactement.
Elle se retourna vers Elise, et son regard avait perdu son éclat de comédie. Il était grave, presque inquiet.
— Vasseur m’a demandé, avant la guerre, de garder ce morceau de tissu. « Si un jour quelqu’un vient, quelqu’un qu’il aime, et qu’il meurt avant d’avoir fini la robe… » Il a parlé de son fils, disparu à la guerre. Il en parlait rarement. Puis il a parlé d’un jeune homme, un apprenti qu’il aurait formé en secret, un garçon qui avait un don. Je n’ai jamais su son nom.
Elise n’entendit plus la suite. Elle revoyait Pierre au jardin, une aiguille glissée dans la poche de sa veste — manière étrange pour un garçon de quinze ans — et le regard de Vasseur sur lui, lors de cette seule visite où Elise avait accompagné son frère à l’atelier, avant que tout s’effondre.
— Ce garçon, insista Elise. Il avait une sœur ?
Arletty-Carole pencha la tête.
— Je ne sais pas. Vasseur disait seulement qu’il lui avait confié un secret avant de mourir. Et que la robe devait finir d’une seule main. La sienne, ou celle d’une personne de confiance.
Elle posa une main gantée sur le tissu, sans le toucher.
— J’ai pensé que vous étiez cette personne. Vous, ou quelqu’un d’autre. Quand j’ai vu votre essayage en presse, j’ai cru reconnaître la main qui avait appris chez Vasseur. Mais peut-être me suis-je trompée.
— Que veut-on faire de cette robe ? demanda Elise.
— Une reconnaissance, peut-être. Une mémoire. Je ne suis pas sûre. Vasseur a dit quelque chose, la dernière fois que je l’ai vu, quelques jours avant sa mort. « Quand le tissu me parlera, je saurai qui doit la porter. S’il ne me parle plus, c’est que quelqu’un d’autre saura l’entendre. »
Elise fixa le tissu. La broderie semblait vibrer sous la lumière pâle. Elle pouvait presque y lire un nom, une date, une ligne brisée.
— Ce motif, reprit-elle. Vous savez ce qu’il représente ?
— Pas exactement. Des roses brisées, des lavandes. Une sorte de secret floral. C’était le langage de Vasseur. Il disait que ses fleurs ne mentaient jamais. Mais que les hommes, si. Souvent.
Elle reprit son réticule, glissa le tissu dans ses plis de coton sans le remettre sur la table.
— Je ne suis pas venue commander. Je suis venue savoir. Dire à quelqu’un qui pourrait comprendre. Si vous voulez cette robe, il faudra le mériter. Et le mériter, chez Vasseur, veut dire quelque chose : comprendre ce que le tissu raconte avant de le couper.
Elle se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.
— Il y a un autre morceau. Un second fragment que j’ai refusé de prendre en 1938. Vasseur l’a gardé. Il l’a caché quelque part. Je ne sais pas où. Mais le jour où la robe existera, les deux pièces devront se rejoindre. Sinon, elle ne sera jamais complète.
Elle sortit dans la rue sans ajouter un mot. La porte se referma dans un soupir.
Odette posa son aiguille.
— Laisse-la partir vite, murmura-t-elle, sinon tu vas courir après elle et tu oublieras de regarder ce qu’elle t’a montré.
Elise ne bougea pas. Son regard restait accroché au chiffon qui disparaissait dans la silhouette brune de l’actrice.
— Elle n’a donné aucun nom. Ni le sien. Ni celui du garçon. Ni celui de la personne pour qui cette robe est destinée.
— Elle t’a donné plus que des noms, dit Odette. Elle t’a donné la clé.
Elise se retourna brusquement.
— Quelle clé ?
Odette leva la main. Entre ses doigts tremblaient trois brins de fil d’or arrachés, minuscules, presque invisibles, qu’elle avait prélevés de la couture du tissu pendant qu’Arletty-Carole parlait.
— Du fil de Vasseur. C’est du fil de Lyon. Il en a acheté toute sa vie. Un bobinard qu’il gardait sous clé dans la réserve. S’il a laissé ça à la femme, il a laissé le reste au même endroit.
Elise s’approcha, les yeux fixés sur les fils.
— Au même endroit que quoi ?
— Que le carnet de patrons — celui qu’il ne montrait jamais. Pierre l’appelait « le petit livre de vérité ». Mais Pierre n’est pas mort, n’est-ce pas ?
Odette laissa les fils retomber sur la table.
— Ta question n’est pas de savoir quelle robe il faut coudre, Elise. Ta question est de savoir pourquoi une actrice célèbre a traversé tout Paris pour te montrer un tissu en lambeaux au lieu de te le donner. Il y a quelqu’un qui veut que tu trouves quelque chose. Et quelqu’un qui veut que tu ne trouves rien.
Julien poussa la porte de l’entresol. Il s’arrêta en les voyant, toisant les fils d’or sur la table, le chiffon vide où le tissu reposait quelques instants plus tôt.
— Arletty-Carole vient de sortir du magasin. Je viens d’apprendre qu’elle a fait le voyage depuis Neuilly pour une visite de cinq minutes.
Elise releva les yeux.
— Elle a parlé de Vasseur, de Lyon et d’une robe en deux morceaux. Elle n’a rien commandé.
Julien respira lentement, comme si chaque mot pesait une pierre.
— Lyon, encore. Tout le monde chez Vasseur mène à Lyon.
Il s’approcha d’Elise et, à voix basse, presque tendue :
— Je vais écrire à mes contacts au service des archives militaires. Mais j’aurai besoin de vous, Elisa. Si quelqu’un veut vous faire quitter Paris, il faudra du monde pour vous y maintenir.
Elise regarda les fils d’or dans sa paume. Ils semblaient plus chauds que le reste de la pièce.
— Qu’est-ce que vous cachez à Paris, Julien, qui soit plus dangereux que ce que je trouverais à Lyon ?
Sa question resta sans réponse.
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