Les Fils de Paris
Lire le chapitre 16: The Price of Thread
L'atelier bourdonnait d'un silence inhabituel lorsque Elise poussa la porte du petit bureau qu'elle partageait avec Isabelle. Sur la table, le carnet de comptes de Devaux, ouvert à la page où la somme due était inscrite en chiffres sévères, semblait la narguer. Elle compta les billets étalés devant elle : mille deux cents francs. Il en manquait quatre cents.
« Le tissu pour l'ordre de la femme du député est arrivé, dit Isabelle depuis l'embrasure. Il est magnifique, un taffetas bleu nuit. »
Elise n'eut pas le temps de répondre. Devaux, le fournisseur, apparut dans le couloir derrière Isabelle, son chapeau à la main et son sourire de créancier aux lèvres.
« Mademoiselle Moreau, j'espère que vous avez ce qu'il me faut. Le délai est passé depuis deux jours. »
Elle se redressa, plaçant ses mains sur le carnet comme si elle pouvait en effacer les chiffres. « Monsieur Devaux, je vous prie de m'accorder encore une semaine. Les commandes privées arrivent, les paiements suivront. »
Devaux secoua la tête avec une lenteur exaspérante. « Une semaine, une autre semaine… Votre directeur m'a déjà fait attendre trois mois. Je ne suis pas une banque, mademoiselle. J'ai des employés à payer. » Il jeta un coup d'œil au comptoir où trônaient les rouleaux de soie de l'archive Vasseur. « D'ailleurs, ce que vous avez là, dans vos réserves, pourrait couvrir ma note et au-delà. M. Durand m'a laissé entendre qu'il songeait à vendre ces pièces. »
Le sang d'Elise ne fit qu'un tour. « M. Durand ne vend rien. Pas sans mon accord. »
Devaux la dévisagea avec un intérêt nouveau. « Votre accord ? On dit que c'est vous qui tenez la maison, mais ce n'est pas votre nom sur le bail, n'est-ce pas ? »
« Je vous payerai la semaine prochaine », répéta-t-elle, les mâchoires serrées.
Il soupira, remit son chapeau en place. « Vous avez jusqu'à vendredi. Après, je me verrai contraint de saisir les marchandises que je vous ai livrées – y compris ce taffetas bleu. »
Il tourna les talons sans attendre la réponse. Elise resta immobile, les poings serrés contre le bord du bureau. Quatre cents francs. Quatre cents francs qui manquaient. Julien refusait d'avancer l'argent de la maison, prétextant des besoins de trésorerie ailleurs. Elle pouvait encore vendre une broche héritée de sa mère… mais elle l'avait déjà fait pour payer les loyers du mois dernier. Il ne restait rien.
Elle passa la matinée à couper et à bâtir le taffetas bleu, les gestes automatiques du métier apaisant à peine la colère sourde qui grondaient en elle. Isabelle, assise en face, repassait des ourlets sans dire un mot, mais son regard pesait sur Elise à chaque bâti qu'elle ajustait.
À midi, Elise sortit prendre l'air dans la cour intérieure. Ses pas la menèrent, sans qu'elle y pense, rue du Bac, où elle contempla la devanture de la boutique Au Chic Parisien. Derrière la vitre, des robes simples et bien taillées, des jupes droites, des chemisiers nets. Des vêtements que des Parisiennes portaient chaque jour, sans rituel ni cérémonie. Des vêtements qu'une couturière comme elle pouvait produire en trois jours.
Elle poussa la porte sans se laisser le temps d'hésiter.
La propriétaire, une femme replète nommée Mme Aubert, leva les yeux de son registre. « Mademoiselle Moreau, quelle surprise. On me dit que vous travaillez à présent dans une grande maison. »
« La maison Vasseur, oui. » Elise sortit une esquisse de sa poche, un croquis crayonné la veille sans même s'en rendre compte : une robe chemisier en popeline ornée d'un nœud de soie à la taille, l'épaule tombante à la mode nouvelle mais la taille marquée, dans le style de la place Vendôme. « J'ai pensé que peut-être vous seriez intéressée par quelques modèles prêts à porter. Je travaille vite, et je peux vous livrer une demi-douzaine d'ici la fin du mois. »
Mme Aubert examina le dessin, puis leva les yeux sur Elise. « Je suis une boutique de confection, mademoiselle. Pas une maison de couture. Je ne peux pas me permettre vos prix. »
« Je ne vous propose pas mes prix de couture. Je vous propose un tarif de gros, avantageux pour les deux. » Elise posa un chiffre sur le comptoir, calculé selon ce qu'elle avait vu dans les registres de Vasseur. « Avec les rognures de nos réserves, j'ai de quoi produire huit robes pour une fraction du coût du tissu neuf. Vous les vendez, nous partageons la différence. »
Mme Aubert tourna le croquis entre ses doigts. « Le tissu, il est de bonne qualité ? »
« De l'organdi de Lyon et de la popeline double face, venus des stocks de la maison. Très bonnes qualités. »
Un long silence, puis Mme Aubert rendit le dessin avec un hochement de tête. « Livrez-moi quatre robes pour vendredi. Si elles se vendent, on reparle. Mais je ne paie qu'à la livraison, pas avant. »
Elise serra la main tendue, les ailes d'un espoir timide battant dans sa poitrine. Quatre robes. Avec ce qu'elle avait de rognures et de coupons dans la réserve – des formes que Vasseur avait jugées trop petites pour ses créations mais trop belles pour être jetées – elle en avait assez pour les coudre dans la nuit.
Elle retourna à l'atelier le cœur battant, passa l'après-midi à couper la popeline en pièces nettes, à tracer des lignes sobres qui transformeraient les chutes en robes désirables. Isabelle, silencieuse et efficace, prit le relais sur le taffetas bleu sans qu'on le lui demande. À six heures, les autres ouvrières parties, Elise entassa son ouvrage dans un cabas et remonta à sa chambre, où la machine à coudre de la concierge – dont elle louait l'usage contre quelques ourlets pour la vieille femme – tourna jusqu'à minuit.
Le jeudi en fin de journée, quatre robes achevées étaient accrochées dans la réserve d'Elise, nettes, pliées dans du papier de soie. Devaux lui avait donné jusqu'au vendredi, mais il ne lui avait pas donné le montant exact qu'elle pouvait espérer de Mme Aubert. Mille francs pour les quatre, avait-elle espéré – peut-être moins, après négociation.
Elle livra les robes elle-même à la boutique Au Chic Parisien juste avant la fermeture. Mme Aubert les déplia l'une après l'autre, les tint contre la lumière, les palpa d'un œil d'experte. Puis elle les fit passer à une vendeuse qui les revêtit sur un mannequin sommaire.
« Elles sont bien, dit-elle enfin. La coupe, elle est – » Elle chercha ses mots. « Je ne peux pas me permettre de les vendre comme du Vasseur, mais du Vasseur à prix moyen, peut-être, les clientes y croiront. »
Elle paya sans marchander : mille cent francs, soit un peu plus que la somme attendue. Puis elle sortit son carnet de commandes. « Livrez-m'en huit autres – non, dix. En deux semaines. Peut-être quinze si le noir se vend bien. »
Elise sortit de la boutique avec quatre cent quatre-vingts francs en poche – et la commande ferme en tête. Elle marcha jusqu'à la rue Faubourg Saint-Honoré le dos droit, le ventre léger. Elle avait trouvé une voie. Une ligne nouvelle entre le sur-mesure et la confection, une façon de faire entrer l'argent sans ternir la réputation de la maison. Julien verrait bien.
Elle poussa la porte de l'atelier comme le soir tombait. Julien était installé dans son bureau, son pardessus encore sur les épaules, et il se leva dès qu'il la vit entrer.
« Où étiez-vous ? » demanda-t-il.
« Je suis allée régler une affaire. » Elle posa son cabas vide sur la table et sortit les billets, les compta devant lui. « Devaux sera payé demain matin. J'ai aussi une commande ferme pour dix robes supplémentaires. »
Julien regarda les francs, puis leva les yeux vers elle, son visage passant de l'étonnement à quelque chose de plus sombre. « Dix robes ? Pour qui ? »
« Une boutique rue du Bac. Des modèles prêts à porter que j'ai confectionnés avec les rognures de l'atelier. Je vous garantis que les tissus n'ont pas été volés – c'étaient des chutes sans usage. »
« Vous avez vendu des robes sous le nom de Vasseur sans me consulter ? » Sa voix s'était durcie.
« J'ai vendu des robes de ma conception faites dans nos stocks. Ce qui a permis de payer notre fournisseur. » Elle croisa les bras. « Nous sommes sauvés, pour cette fois. Devaux sera réglé. »
Julien secoua la tête, et pour la première fois depuis leur pacte, elle vit de la colère froide dans ses yeux. « Vous ne comprenez pas. Ce que vous avez fait, cette confection à bas prix, cela dévalorise la maison. Les clientes des trois commandes privées nous paient cher parce qu'elles croient en l'exclusivité. Si elles apprennent que l'on trouve des "Vasseur" à des prix de gros rue du Bac, elles annuleront, et nous nous retrouverons dans une situation pire qu'avant. »
« Et si nous fermons faute de pouvoir payer Devaux, dit-elle lentement, ces clientes n'auront plus aucune maison à qui acheter. J'ai sauvé votre précieuse maison, Julien, avec des rognures et du travail de nuit. »
Il fit un pas vers elle. « Vous avez fait ce que vous croyiez juste, je le comprends. Mais vous avez aussi pris une décision capitale sans m'en parler, après avoir promis que nous chercherions les réponses ensemble. Lyon, maintenant cela. Qu'y a-t-il d'autre que vous me cachez ? »
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais la question la frappa : il avait raison. Elle n'était pas partie pour Lyon, certes, mais elle avait agi en secret, sans lui dire. Leurs regards se retinrent, chargés de reproche et d'une tension qui n'avait plus rien de commercial.
Dans le couloir derrière elle, un froissement d'étoffe. Odette se tenait dans l'ombre de la réserve, et lorsqu'Elise tourna la tête, la vieille femme hocha lentement la tête, son regard allant de Julien à Elise comme pour dire : vous ne cherchez pas au bon endroit.
« Vous avez vendu du Vasseur pour payer les dettes du Vasseur, murmura-t-elle. Mais le secret du Vasseur, lui, il ne se rembourse pas avec des robes de confection. »
Elise se retourna vers Julien, un frisson glacé parcourant sa nuque. « Que veut-elle dire ? »
Julien baissa les yeux, et pour la première fois, il détourna le regard.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.