Les Fils de Paris
Lire le chapitre 15: The Understudy
La pluie battait les vitres de l'atelier quand Isabelle apparut dans l'embrasure de la porte, son parapluie dégoulinant sur le seuil. Elle tenait un carton à dessin contre sa poitrine comme un bouclier.
— Mademoiselle Moreau. Je sais que je n'ai aucun droit de vous demander cela.
Elise leva les yeux de la pièce qu'elle était en train de bâtir — un corsage en crêpe bleu nuit pour la femme du député. Les trois commandes privées étaient devenues l'ossature de leurs journées, chaque point comptant pour la survie de la maison.
— Vous avez fait le trajet sous cette pluie pour me dire que vous n'avez aucun droit de me demander quelque chose ?
Isabelle s'avança, ouvrit son carton. Des croquis s'en échappèrent — des silhouettes, des drapés, des études de cols et de manches. Elise les parcourut du regard, sans les toucher.
— Je ne viens pas comme propriétaire, dit Isabelle. Je viens comme apprentie. Je veux apprendre de vous.
Elise croisa les bras. La fille jouait un jeu dangereux — ou peut-être pas. Son visage était ouvert, presque vulnérable.
— Votre famille possède la moitié de cette maison. Pourquoi voudriez-vous vous mettre sous mes ordres ?
— Parce que je veux faire ce que vous faites. Pas ce que fait mon père. Il sait compter, mais il ne sait pas voir.
Elle poussa un croquis vers Elise. Une robe du soir, fluide sans être molle, avec une ligne d'épaule qui retombait en cascade asymétrique. Elise la regarda plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu.
— Les proportions sont bonnes, dit-elle enfin. Mais le drapé partira dans le dos. Vous avez besoin de plus de poids dans le tissu ici.
Elle toucha le dessin — l'endroit exact où le pli serait trop léger.
Isabelle sourit. Un vrai sourire, sans calcul.
— C'est pour ça que je suis ici.
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Odette passa la tête par la porte du fond, ses ciseaux à la main.
— On embauche, maintenant ?
— On essaie, dit Elise. Isabelle va rester quelques jours. Elle apprend le métier.
Odette émit un bruit qui ne commit à rien et retourna à son établi. Isabelle la suivit avec les yeux, puis se tourna vers Elise.
— Elle vous aime bien. Elle fait semblant de pas vous aimer, mais elle vous aime bien. Ma mère faisait pareil avec ma grand-mère.
Elise ne releva pas. Elle tendit à Isabelle un dé à coudre et un coupon de toile.
— Commençons par le rentrage des ourlets sur la jupe tailleur d'Odette. Vous voulez apprendre à voir ? Il faut d'abord apprendre à faire.
Les heures passèrent dans le froissement des tissus et le cliquetis des ciseaux. Isabelle était appliquée, silencieuse, et ses mains avaient cette fermeté que seule donne l'habitude du travail. Aux environs de cinq heures, Elise la fit passer à une manche plus compliquée — celle du veston commandé par la sœur du député, avec un jeu de pinces à la tête d'épaule.
— Vous l'avez fait exprès, murmura Isabelle en examinant la coupe.
— Quoi donc ?
— Cette pince. Elle suit la courbe du bras, mais elle crée une ligne qui tombe nette sur la taille. On voit que vous l'avez pensée, cette pièce.
Elise la regarda, troublée. La fille voyait ce que d'autres ne voyaient pas.
— Enchaînez la parementure et passez-là au fer. On fera l'essayage avec la cliente demain matin.
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Elles travaillèrent à deux jusqu'à la nuit tombée. Isabelle s'adaptait avec une rapidité déconcertante, anticipant les besoins d'Elise avant qu'elle ait à les formuler. C'était agréable, presque inquiétant. La fille était venue trop vite, au moment où Elise cherchait des alliés. Coïncidence ou manœuvre ?
À huit heures, Julien entra dans l'atelier — il cherchait un dossier, dit-il. Elise l'observa tandis qu'il traversait la pièce. Depuis leur pacte, il était plus présent, plus attentif. Et pourtant.
Isabelle reposa ses ciseaux, s'étira.
— Je peux poser une question ? dit-elle à Elise, à voix basse, alors que Julien fouillait dans le meuble classement du fond.
— Allez-y.
— Monsieur Vasseur — ce que vous m'avez raconté de son travail vendredi. Les lignes épurées, le rapport à la matière... Vous croyez qu'il aimait l'atelier ou qu'il aimait ce que l'atelier produisait ?
Elise sourit.
— Je crois qu'il aimait les deux. On ne peut pas séparer l'un de l'autre.
— Même quand on écrit des lettres ?
— Pardon ?
Isabelle baissa la voix davantage, presque un souffle.
— J'ai vu Monsieur Julien, hier soir, devant la fenêtre du premier étage. Il brûlait une lettre. Une enveloppe avec un cachet de Lyon. Il tenait le papier dans la flamme jusqu'à ce qu'il crame, et il a laissé les cendres tomber dans le seau à charbon.
Elise sentit le froid dans sa poitrine. Lyon. Toujours Lyon. Il avait promis de chercher avec elle. Il avait promis.
— Vous êtes sûre du cachet ? dit-elle, en veillant à garder la voix égale.
— Certaine. Ma mère a de la famille là-bas. Il avait un lion gravé autour du mot «Lugdunum». On ne l'oublie pas, ce genre de chose.
Julien se retourna, un dossier à la main.
— Vous dînez ? demanda-t-il en s'approchant.
— Un peu plus tard, répondit Elise avec un sourire de façade. Isabelle et moi finissons une manche.
Il hocha la tête et sortit. Le silence retomba entre les deux femmes.
Isabelle la regardait, un pli soucieux entre les sourcils.
— J'aurais peut-être pas dû vous le dire.
— Vous avez bien fait.
Elise prit sa veste, sortit son carnet. Les mots de la lettre de Carole lui revinrent — des fragments de soie, des fragments d'histoire. Et maintenant, une lettre brûlée venant de Lyon. Julien disait qu'il la protégeait. Mais de quoi ? Ou de qui ?
Elle devait y aller. Voir de ses propres yeux ce que Lyon contenait. Ce que Pierre y avait fait. Ce que Julien voulait cacher.
— Isabelle, dit-elle en se retournant. Demain, à l'essayage, c'est vous qui présentez la jupe. Vous observez. Vous notez. Vous ne répondez pas aux questions de la cliente sur mes projets. Vous dites que je serai de retour dans deux jours.
Isabelle ouvrit la bouche, la referma.
— Vous partez ?
— J'ai besoin de voir quelque chose. Vous pouvez tenir l'atelier avec Odette ?
— Je crois... oui.
— Bien. Ne dites rien à Monsieur Julien.
Isabelle hésitait, visiblement déchirée entre une loyauté naissante et la peur de se mouiller.
— Et s'il demande où vous êtes ?
— Dites-lui que je suis au marché de tissus à la recherche d'un satin pour la cliente de jeudi. C'est vrai, d'une certaine manière. Je cherche un tissu. Seulement pas celui qu'il croit.
Elle ouvrit la porte de l'atelier et sortit sous la pluie tombante, la lettre de Carole glissée sous son corsage, le dé à coudre de Pierre dans sa poche. Lyon. Ce soir, elle prendrait le train de nuit.
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