Les Fils de Paris
Lire le chapitre 21: The House of Rue Cambon
Le soir tombait sur le 4, rue Cambon, et la poussière de craie flottait encore dans l’air chaud de l’atelier. Elise avait poussé les tables contre le mur et déroulé sur le parquet une toile de coton brut. Dessus, elle avait épinglé des patrons de la maison Vasseur, des années 1938 à 1944, qu’elle avait exhumés des cartons du grenier. Certains étaient tachés de sang, elle le savait, mais elle ne le disait pas.
Julien entra avec deux tasses de café fumant et s’accroupit près d’elle. Il tendit une tasse. Elle la prit sans lever les yeux.
— La robe de 1939, dit-elle en pointant un patron à la ligne ample, celle-là a une coupe en biais que je n’ai jamais vue ailleurs. Solange la faisait tailler dans un satin duchesse de Lyon, juste avant la guerre.
— Et tu veux la ressusciter ?
— Pas la ressusciter. La réinventer.
Elle se releva, tenant le patron entre ses mains comme une partition ancienne. Elle le porta contre sa poitrine.
— Le biais, on le garde, mais on le coupe sur une toile de lin brut, plus léger. On enlève le col montant, on l’ouvre en décolleté bateau. On remonte la taille d’un centimètre — pour la silhouette d’après-guerre. Les femmes ne veulent plus de corset, elles veulent bouger.
Julien s’approcha. Il ne souriait pas, mais son regard était vif, concentré, celui d’un homme qui écoutait pour la première fois sans calcul.
— Tu dessines quoi, pour l’été ?
Elise attrapa un carnet de croquis et le lui ouvrit. Pages après pages, des silhouettes nouvelles : des robes trapèze, des jupes plissées qui tournaient au mouvement, des vestes courtes et cintrées, presque masculines, mais tombant sur des hanches souples. Et partout, ce souci du détail invisible, une couture placée pour suivre la respiration, une poche intérieure qui ne marquait pas la ligne.
— C’est moi, dit-elle doucement. C’est ce que je voulais faire depuis que je suis arrivée ici. Je n’osais pas.
— Pourquoi ?
— Parce que je pensais que ça devait ressembler à du Vasseur pour survivre. Mais le Vasseur, c’est mort. La maison ? Elle peut vivre si elle devient autre chose.
Julien feuilleta encore une page, puis une autre. Il s’arrêta sur un croquis en particulier : une robe du soir, tomate, avec une taille marquée par un ruban de satin noir, et un dos ouvert, profond, triangulaire.
— Celle-là, dit-il.
— Oui ?
— Tu la gardes pour le finale. On n’a pas besoin d’autre chose pour comprendre.
Ils travaillèrent jusqu’à minuit, échangeant les crayons, corrigeant les angles, redessinant les manches. De temps en temps, leurs mains se frôlaient sur le papier. Aucun d’eux ne retirait la sienne d’abord. L’air était chargé de cette concentration rare qui ressemble presque à de l’intimité.
C’est Odette qui les interrompit, surgissant dans l’encadrement de la porte, un journal plié dans la main. Elle avait la peau pâle et les lèvres serrées.
— Vous devriez lire ça.
Elle posa le journal sur la table, à côté des patrons, du café froid et des esquisses. Elise baissa les yeux. La rubrique mondaine, à droite, troisième colonne : *Le fantôme de la rue Cambon.* Sous le titre, une photo ancienne de Solange Vasseur, souriante, en robe noire, et deux lignes qui firent se glacer l’air de la pièce.
*Des rumeurs persistantes affirment que la fondatrice de la maison Vasseur, disparue en 1940, serait vivante et résiderait cachée à Lyon. Plusieurs témoins l’auraient aperçue près des quais, notamment au Quai Saint-Antoine. La maison de couture, quant à elle, reste silencieuse.*
Julien se pencha, puis se redressa d’un bloc. Il saisit le journal et le relut deux fois, comme si les mots allaient changer.
— Qui a donné cela ? dit-il d’une voix sourde. Qui savait ?
Il regarda Odette. Celle-ci ne soutint pas son regard.
— Pas moi, dit-elle. Mais l’atelier a des oreilles, Julien. Tout le monde vous a vus chercher, fouiller, partir à Lyon. Les lingères parlent aux livreurs. Les livreurs parlent aux garçons de café. Les garçons de café parlent aux journalistes. Vous auriez voulu qu’on le remarque, vous n’auriez pas fait autrement.
— Nous avons été discrets.
— Discrets ? Vous avez posé les questions d’un homme qui cherche une tombe. En ville, on disait que la maison allait mourir avec sa fondatrice. Maintenant, on dit qu’elle se cache.
Elise prit le journal. Ses doigts tremblaient légèrement, mais sa voix était calme.
— C’est moi qui ai trouvé l’adresse à Lyon. C’est moi qui ai posé les questions. La responsabilité est mienne.
— Nous décidons ensemble désormais, dit Julien avec fermeté. C’est le pacte. Pas de culpabilité individuelle.
Odette laissa échapper un petit rire sec, presque un aboiement.
— Le pacte, dit-elle. Vous en parlez comme d’un mariage. Mais un mariage, il faut le consommer. Alors voici ce qui vous attend, vous allez voir.
Elle sortit de la pièce, laissant derrière elle le journal et une drôle d’odeur d’ambre et de colère.
Elise regarda Julien.
— Elle a raison sur un point. Nous n’avons plus de temps pour le secret. Si l’adresse de Lyon est publiée, quelqu’un s’y rendra. Un journaliste, un créancier, Dieu sait qui. Et ce que nous trouverons là-bas ne sera plus à nous.
Julien marcha jusqu’à la fenêtre. Il regarda la rue, où un photographe, déjà, s’était posté sous un réverbère, l’appareil braqué vers la devanture. Il y en avait probablement d’autres dans les cafés d’en face.
— Ils sont là, murmura-t-il. Ils ont senti l’odeur.
— Julien, dit Elise en le rejoignant. Nous ne pouvons pas les laisser fouiller le passé. Ta grand-mère, Solange… si les journalistes découvrent ce qu’elle a fait à ta famille, l’histoire ira plus vite que nous. Le nom de la maison sera ruiné pour une autre raison.
— Mais si nous les empêchons, ils devineront que nous cachons quelque chose. Et c’est une autre histoire.
Il se retourna vers elle. Derrière eux, les croquis paraissaient presque ironiques, ces robes d’été charmantes et évidentes, dans une pièce où l’on parlait maintenant d’exhumation.
— Alors, dit Elise lentement, il faut leur donner autre chose à raconter. Une autre nouvelle. Qui occupe les imaginations.
Julien la regarda d’abord sans comprendre. Puis ses yeux se plissèrent, comme celui d’un homme qui voyait enfin une carte complète.
— La collection d’été, dit-il.
— La présenter avant l’heure. Pas dans trois semaines. Pas un défilé feutré, invités choisis. Une vraie présentation, avec des journalistes, des acheteuses, des critiques. Nous leur donnons le Vasseur nouveau, et ils oublient le Vasseur mort.
— Vous avez des pièces prêtes ?
— J’en ai trois à l’état de toile. Je peux en finir six d’ici une semaine. Les couturières sont capables. Trudi connaît les mains. Il nous faut seulement une date et une salle.
Julien la détailla un instant. Il y avait dans son regard quelque chose qui se défaisait, comme une armure rouillée qui tombait par plaques.
— Vous ne reculez donc jamais, dit-il.
— Vous non plus.
Le premier flash du photographe, en bas, éclaira la vitrine. Puis un second. Puis une voix masculine cria des questions qu’on devinait insolentes à travers les carreaux.
Elise ne bougea pas d’un centimètre.
— Si nous nous cachons pour les éviter, dit-elle, nous leur donnons raison. Alors faisons le contraire. Ouvrons les portes grandes. Et que la maison Vasseur se montre plus vivante que jamais, sous son nouveau nom.
— Son nouveau nom ? dit Julien.
Elle prit l’un des croquis, la robe du soir tomate, et le tendit vers lui.
— Ici, ce sera encore la maison de la rue Cambon. Mais sur l’étiquette, ce sera autre chose. Quelque chose que Solange n’a jamais signé. Quelque chose qui nous survivra à tous.
Dans la rue, un second homme rejoignait le photographe, une caméra sur l’épaule. La maison commençait à se réveiller pour de mauvaises raisons. Mais dans l’atelier, pour la première fois, deux personnes savaient exactement quelle réponse donner avant même que la question ne soit posée.
Julien regarda par-dessus l’épaule d’Elise la silhouette des hommes postés sous le réverbère. Il ne soupira pas. À la place, il lui prit la main, et la serra brièvement, comme un pacte scellé dans l’urgence.
— Dans dix jours, dit-il. On présente la collection. Et nous donnons à cette ville une tout autre histoire à raconter.
Par la fenêtre, un troisième objectif se leva. Cette fois, Elise ne détourna pas les yeux.
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