Les Fils de Paris
Lire le chapitre 22: The Vulture
La lettre de Marcel Duret arriva le lendemain matin, glissée sous la porte de l’atelier dans une enveloppe au papier épais, frappée du monogramme doré de la maison Duret. Personne ne la vit entrer. Ce fut Trudi qui la trouva en ouvrant les volets, et elle la tendit à Julien sans un mot, le visage fermé.
Julien la lut deux fois. Puis il la posa sur la table à coupe, face contre le tissu bleu nuit d’une jupe à moitié terminée, comme s’il voulait la faire disparaître.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Elise.
Elle avait passé la nuit à retravailler le croquis d’une robe du soir, une ligne fluide qui épousait le corps sans le contraindre, la taille haute, les épaules nues. Elle avait pensé à Vasseur, à ses archives, à cette façon qu’avait la vieille femme de cacher ses trésors dans les plis. Mais le nom de Duret, elle le connaissait. Tout Paris le connaissait.
Marcel Duret. Le vautour de la rue Saint-Honoré. Il avait racheté trois maisons en faillite depuis la Libération — la maison Lévêque, la maison Charpentier, la maison d’Orsey. Il les dépouillait de leurs archives, de leurs clientes, de leurs meilleures mains, puis revendait les murs à des marchands de meubles. Il ne créait rien. Il ne faisait que dépecer.
— Il propose cinquante millions de francs, dit Julien d’une voix plate.
Le silence qui suivit fut si épais qu’on entendait les aiguilles tomber sur le parquet. Isabelle, qui venait d’entrer avec un plateau de café, s’immobilisa.
— Cinquante millions ? répéta-t-elle lentement.
— Pour la maison entière, dit Julien. Murs, archives, contrat des clientes, liste des fournisseurs. Il garde le nom. « Vasseur », dit-il comme s’il mâchait un fruit amer. Il le garde sur l’enseigne, mais il n’y aura plus aucune Vasseur derrière.
— Et ta dette ? demanda Elise.
Julien releva la tête. Ses yeux étaient cernés, mais sa voix ne trembla pas.
— Il paie la banque directement. Intégralement. Les dettes de mon père, les dettes de ma grand-mère. Tout est effacé. Je n’aurai plus jamais à regarder le courrier de la banque avec cette boule à l’estomac.
— Et nous ?
Elise avait posé son fusain. Elle se tenait droite, les bras le long du corps, et sa voix était étrangement calme.
— Les employés, les filles de l’atelier, moi. Qu’est-ce qu’il en fait ?
Julien détourna les yeux. Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda par la fenêtre la pluie fine qui tombait sur la cour intérieure, ces pavés gris qu’il connaissait depuis l’enfance, ces murs qui avaient vu sa grand-mère régner sur la mode parisienne.
— Il garde les trois premières mains, dit-il enfin. Les autres, ils auront un préavis de deux semaines. Toi, dit-il en la regardant, il te laisse à la tête de l’atelier de confection. Mais il n’y aura plus de création. Il transforme la maison en unité de production pour sa propre ligne. Il veut tes mains, pas tes idées.
Isabelle posa le plateau sur la table et croisa les bras.
— Cinquante millions, murmura-t-elle. Ça règle tout. Les dettes. Les salaires. L’avenir. On pourrait peut-être acheter un autre local, repartir à zéro avec l’argent qui reste.
— Repartir à zéro ? dit Elise. On ne repart pas à zéro avec un nom brûlé. On repart avec des principes.
— Des principes ne nourrissent pas les filles de l’atelier, dit Isabelle. Des principes ne paient pas le tailleur de chez Weiss, ni le loyer du bâtiment, ni les factures de charbon pour l’hiver prochain. Vasseur est morte et enterrée officieusement. Nous n’avons plus de nom à vendre.
— Le nom, on le crée, dit Elise.
Sa voix monta, mais elle la maîtrisa. Elle fit un pas vers Isabelle, vers Julien, vers toutes les filles qui commençaient à s’agglutiner dans l’embrasure de la porte.
— La maison Vasseur est morte avant sa propriétaire. Nous le savons tous. La clientèle est partie, les dettes se sont accumulées, la maison n’a plus rien produit de nouveau depuis 1941. Mais ce que nous avons, ici — elle frappa la table de ses deux mains à plat — ce que nous avons, c’est une histoire. Des archives uniques. Des savoir-faire qui se sont transmis de mère en fille. Et une vision.
Elle se tourna vers Julien.
— Tu m’as offert une association. Tu as dit que la maison ne pouvait survivre que si elle devenait autre chose. Tu as dit que tu voulais la venger de mon grand-père. Pas la vendre à son ennemi.
— Duret n’était pas l’ennemi de mon grand-père, dit Julien. Duret était un fournisseur de tissus dans les années trente. Il a grandi trop vite, il a acheté sa première maison avec les bénéfices du marché noir du textile pendant l’Occupation. Une maison de plus ou de moins, pour lui…
— C’est une proie, acheva Elise. Et toi tu veux te coucher dans la gueule du loup parce qu’il te promet une sortie propre.
— Ma dette n’a rien de sale, dit Julien, la mâchoire serrée. C’est celle de Solange Vasseur. C’est elle qui a ruiné mon père. C’est elle qui a siphonné nos métiers à tisser de Lyon, nos contrats de soie, nos filatures. J’ai passé dix ans à reconstruire ma vie sur cette dette, à la porter comme une pierre au cou. Duret me propose de la faire disparaître.
— Et qu’est-ce que tu perds en échange ?
Elle s’approcha de lui, à un pas. Assez près pour voir les veines de fatigue dans ses yeux, le pli amer de sa bouche.
— Je perds rien, dit-il. Je rends les clés. Je pars avec mes poches vides mais ma tête haute, pour la première fois depuis que j’ai dix-sept ans.
— Tu perds nous, dit Elise. Tu perds les filles qui travaillent ici comme des folles depuis des mois sans savoir si elles seront payées le mois prochain. Tu perds cette idée que tu as eue — que nous avons eue ensemble — de créer une maison nouvelle qui ne doit rien à personne, pas même à ta vengeance.
Il ne répondit pas. Dans le silence, on entendit Colette renifler dans le fond de l’atelier, puis la voix d’Isabelle s’élever de nouveau.
— Il y a un conseil à garder, dit-elle. Nous sommes tous concernés. Pas seulement toi, pas seulement Julien. Toutes les filles, tous les petits métiers qui dépendent de cette maison. Chacun son salaire, chacun sa part de risque.
— Alors votons, dit Julien.
Il n’y avait ni défi ni colère dans sa voix, seulement une lassitude immense.
— À main levée. Est-ce que nous acceptons l’offre de Marcel Duret ?
Les mains levées furent lentes, mais nombreuses. Isabelle leva la sienne la première, et son geste fut suivi de celui de Colette, de la deuxième main, de deux des trois coupeurs. Les autres hésitèrent, regardèrent Elise, regardèrent Julien, puis levèrent leurs mains l’une après l’autre, comme contraintes par une marée.
Sept pour. Six contre.
Le comptage se fit dans un murmure. Julien ferma les yeux une seconde.
— La maison sera vendue, dit-il.
— Attends.
Elise n’avait pas bougé. Elle regardait la table, le croquis bleu nuit, la lettre de Duret posée face contre le tissu, comme un corps mort qu’on n’ose pas retourner.
— Sept contre six. Une semaine. Accordez-moi une semaine.
— Une semaine pour quoi ? demanda Isabelle, la voix aiguë.
— Pour trouver une autre solution. Pour prouver que la maison peut vivre sans être vendue.
Isabelle éclata d’un rire court et dur.
— Une semaine ne suffit pas pour engendrer une collection. Encore moins pour payer les dettes les plus criantes.
— Alors une semaine entier sans repos, dit Elise. Sept jours et sept nuits. Je vais chercher dans les archives, dans le grenier, dans la cave, dans chaque recoin de cette maison. Solange Vasseur était une femme qui ne laissait rien au hasard. Cette maison est pleine de secrets, nous le savons. Je vais trouver celui qui nous sauvera.
Elle regarda Julien dans les yeux.
— Une semaine. Et si je ne trouve rien, je signerai la lettre moi-même. Je mettrai ma main dans celle de Duret et je lui souhaiterai bonne chance avec les fantômes.
Le silence dura. On entendait la respiration de chaque personne dans l’atelier.
Isabelle baissa son regard vers ses mains, puis vers les filles derrière elle. Elle hocha lentement la tête.
— D’accord, dit-elle. Une semaine. Mais pendant ce temps, je n’arrête pas les défauts de paiement.
Julien ne dit rien. Il regardait Elise, et dans ses yeux passait quelque chose qui ressemblait à de l’espoir — et à de la peur.
— Va, dit-il enfin. Cherche. Moi je vais calmer Duret.
Elise ne répondit pas. Elle prit son croquis et le plia en quatre, le rangea dans la poche de son tablier, et se dirigea vers la porte de l’arrière-boutique qui menait à la cave.
Les marches de pierre étaient raides et froides, et la lumière de sa lampe à pétrole vacillait sur les murs de brique. Anna avait rangé des cartons de rubans, des coupons de lainage invendus, une collection de vieux catalogues, des tambours de fil de soie jaunis par l’humidité. Elise passa la main sur les étagères, touche après touche, cherchant quelque chose qu’elle ne savait pas nommer.
Au fond de la cave, derrière une pile de cartons à chapeaux vides, elle découvrit un vieux coffre en chêne, noirci par le temps, dont la serrure était simple et rouillée. Elle tira, la serrure céda avec un grincement, et le couvercle s’ouvrit sur une masse de papiers.
Des lettres. Des centaines de lettres, liées par des rubans de soie bleu pâle, toutes écrites de la même main nerveuse et élégante, toutes adressées à un nom qui fit battre son cœur plus vite.
Hélène.
La dernière lettre, au fond du coffre, datait de juin 1939. Elle parlait d’une collection cachée, commandée, jamais montrée, neuf robes conservées dans un lieu dont l’adresse n’était pas écrite — seulement une indication : Quai Saint-Antoine, n° 7, Lyon. Et en dessous, au crayon, d’une écriture plus tremblante, cette question qui semblait lui être destinée :
« Qui gardera notre secret quand je serai partie ? »
Elise referma le coffre, glissa la lettre dans son corsage, et resta un long moment dans l’obscurité, écoutant la pluie tomber sur les pavés de la rue.
Il lui restait six jours et vingt-trois heures.
Elle n’avait toujours pas la moindre idée de ce que contenait cette collection.
Mais elle savait désormais pourquoi Pierre avait fui vers Lyon.
Et elle tenait dans ses mains le nom de celle qui pourrait peut-être leur ouvrir les portes.
Hélène. Elle avait demandé à Julien de révéler le nom de l’amie de sa grand-mère la veille. Il lui avait dit qu’il n’y avait personne. Il avait menti.
Ou il ne savait pas.
Il aurait fallu qu’elle décide lequel de ces deux mensonges était le plus dangereux.
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