Les Fils de Paris
Lire le chapitre 30: The Color of Loss
L’atelier sentait encore la fumée, une odeur tenace qui s’accrochait aux murs et aux ciseaux. Elise passa la main sur le tissu noir qu’elle avait déplié sur la table de coupe, un crêpe de soie lourd, presque funèbre. Madame Arnoux se tenait en face d’elle, droite comme une statue de cimetière, les mains croisées sur son sac, le visage fermé comme un coffre.
« Je veux une robe pour enterrer mon passé », dit la veuve. Sa voix ne trembla pas. Elise leva les yeux, cherchant une fissure, une émotion. Rien.
« Une robe de deuil, madame ? »
« Pas un deuil. Une libération. » Madame Arnoux sortit une photographie de son sac, la posa sur la table. Un homme en uniforme, souriant, un bras autour d’elle. « Mon mari est mort en 1944, mais je l’ai pleuré bien avant. Il a collaboré. Il a livré des noms. Sa mort n’a pas effacé ça. »
Elise baissa les yeux. La guerre avait laissé des cicatrices dans chaque famille, mais certaines coupaient plus profond que d’autres. Elle connaissait cette honte, ce poids qui ne se laissait pas porter par les autres.
« Je veux une robe qui dise que j’ai survécu », continua Madame Arnoux. « Pas une robe de veuve. Une robe de femme qui a traversé la honte et qui en ressort. »
Elise regarda le tissu noir, puis la photographie. Elle comprenait. Ce n’était pas une robe de deuil. C’était une armure pour le jugement dernier, celui qu’on se porte à soi-même.
« Il faudra beaucoup de travail », dit Elise. « Le noir seul ne suffira pas. Il faudra une ligne qui coupe le regard, une structure qui tient debout sans soutien. »
Madame Arnoux hocha la tête. « C’est exactement ce que je veux. »
Elles négocièrent le prix. Madame Arnoux était riche, mais prudente, et Elise, encore ébranlée par les pertes de l’incendie, proposa un tarif modeste. Isabelle, qui avait écouté depuis le seuil, s’avança dès que la veuve fut partie.
« Tu es folle », dit Isabelle. « Elle peut payer quatre fois ce prix. C’est une robe sur mesure, une pièce unique, et elle a un poids émotionnel que tes autres clientes n’ont même pas conscience d’acheter. »
« Elle est en deuil, Isabelle. Même si elle dit le contraire. »
« Justement. Les gens en deuil paient plus pour la qualité. Ils ne marchandent pas leur douleur. » Isabelle s’approcha de la table, toucha le crêpe. « Tu sous-estimes la valeur de ce que tu fais. Tu l’as toujours fait. »
Elise resserra les lèvres. Elle savait qu’Isabelle avait raison, d’une certaine manière. Mais elle voyait dans le visage de Madame Arnoux quelque chose qu’elle reconnaissait trop bien : la volonté de payer pour effacer un poids, pas pour en ajouter un.
« Je vais la faire. C’est décidé. »
Isabelle soupira, mais ne protesta pas. Depuis le feu, elle avait appris à choisir ses batailles.
Le soir tombait quand Julien la trouva dans l’atelier. Elise était assise dans le noir, la robe de Madame Arnoux à moitié montée sur le mannequin, une pièce de crêpe épinglée en diagonale pour créer la ligne qu’elle voulait.
« Tu travailles sans lumière ? » demanda-t-il.
« Je réfléchis mieux dans le noir. Les ombres montrent ce que la lumière cache. »
Julien s’assit en face d’elle. Il tenait un dossier sous le bras. Il avait l’air à la fois excité et nerveux, un mélange qu’elle commençait à connaître.
« J’ai passé la journée chez le notaire », dit-il. « Et chez le banquier. »
« Toujours la même histoire de crédit ? »
« Mieux que ça. » Il posa le dossier sur la table. « J’ai fait une offre pour acheter le bâtiment. Tout le bâtiment, la boutique en bas, l’atelier, les étages au-dessus. »
Elise se racla la gorge. « Tu veux acheter la maison ? »
« Le propriétaire actuel a des dettes de jeu. Il a besoin de liquidités. J’ai levé des fonds, combiné avec ce que nous avons gagné au jardin, et l’offre est sur la table. »
« Mais Duret ? Sa menace ? »
« Duret veut la marque, pas les murs. Si nous possédons le bâtiment, nous avons une forteresse. Il peut essayer de nous voler nos clients, nos modèles, même notre nom. Mais tant que nous avons les murs, nous avons un endroit où travailler, et un levier pour négocier. »
Elise resta silencieuse. Elle avait du mal à visualiser un avenir aussi solide après avoir passé des semaines dans les cendres.
« Et il y a autre chose », dit Julien. Sa voix changea, plus douce. « Je veux te nommer directrice artistique. Officiellement. »
Elise le regarda. Les ombres de la pièce semblaient soudain plus profondes.
« Je suis déjà… »
« Tu es la créatrice, je sais. Mais ça reste officieux. Si je signe l’achat, je veux que le monde le sache. Que tu sois à la tête de la création, que ton nom soit sur les étiquettes, que tu décides des collections entières. Pas seulement des robes individuelles. »
Elise sentit un pincement dans la poitrine. Ce n’était pas de la joie. C’était trop grand, trop rapide. Elle craignait de s’y accrocher et de le perdre.
« Julien, nous venons de survivre à un incendie. Nous avons passé des nuits à dormir sur des chaises pour finir une collection qui n’a failli jamais voir le jour. Et tu veux élargir ? »
« Justement. C’est parce que nous avons failli tout perdre que je sais ce que nous devons protéger. » Il sortit de sa poche le chiffon qui contenait le bouton de manchette, le posa sur la table entre eux. « Et parce que nous avons encore un ennemi qui, à un moment, reviendra. »
Elise regarda le bouton de manchette. Le fil doré brillait dans la pénombre. Elle se souvint du jour où elle l’avait trouvé, enfoncé dans les cendres encore fumantes, et du poids de cette découverte.
« Si j’accepte », dit-elle lentement, « il y a des conditions. »
« Lesquelles ? »
« La première, c’est que je garde mon atelier. Je ne veux pas d’un bureau vitré, je ne veux pas qu’on me sépare du travail. Les mains, Julien. C’est là que tout se décide. »
« Évidemment. »
« La deuxième, c’est que la vérité passe avant la marque. Les neuf robes d’armistice seront présentées comme telles. Pas comme une nouveauté de saison, pas comme un hommage à la mode d’avant-guerre. Comme ce qu’elles sont : un témoignage. »
Julien hocha la tête, mais il y avait une ombre dans son regard. Une hésitation qu’elle ne lui avait pas vue depuis le jardin.
« Et je veux savoir ce que tu ne me dis pas », ajouta Elise. « Tu négocies pour acheter le bâtiment. Tu me nommes directrice artistique. Mais tu ne souris pas, Julien. Qu’est-ce que tu sais que je ne sais pas ? »
Il resta longtemps silencieux. Dans la pénombre, son visage se décomposait en angles durs.
« Le notaire m’a confirmé quelque chose », dit-il enfin. « Quelqu’un a essayé d’acheter le bâtiment il y a deux semaines. Anonymement. Par un intermédiaire. »
« Duret. »
« C’est ce que j’ai cru, jusqu’à ce que le notaire me donne une piste : l’intermédiaire a un lien avec Lyon. »
Elise sentit son cœur se serrer. Lyon. La ville où tout avait commencé à se défaire. Lyon, où Colette avait une tante, où Pierre avait des amis.
« Pierre », dit-elle à voix basse.
« Je ne veux pas sauter à des conclusions », dit Julien. « Mais nous savons tous les deux que la question de Pierre n’est toujours pas résolue. Et s’il est derrière tout ça, l’achat du bâtiment n’est pas une simple transaction. C’est une prise de contrôle. »
Elise fixa le bouton de manchette. Elle l’avait gardé dans sa poche, décidant de ne pas le ranger dans les cendres de l’atelier. Elle l’avait glissé entre deux feuilles de papier de soie dans sa trousse à couture, là où personne ne regarderait.
« Alors nous courons », dit-elle. « Nous achetons le bâtiment avant lui. »
« C’est ce que je me disais. Mais il y a un risque. »
« Lequel ? »
Julien se pencha en avant. Les ombres s’allongeaient sur son visage. « Le propriétaire est à Vichy. Il faut que j’y aille en personne pour signer. Et je ne veux pas y aller seul. »
Elise ouvrit la bouche, puis la referma. Vichy. La ville qui portait encore la honte de la collaboration, où la rumeur pouvait être achetée et vendue aussi facilement que du tissu.
« Tu veux que je vienne avec toi. »
« Je veux que tu sois là quand je signe, pour que le monde sache que je ne dirige pas cette maison seul. Et parce que, entre Vichy et Lyon, il n’y a que quelques heures de route. Si nous devons trouver ce que Pierre cache, c’est là que nous pourrions commencer. »
Elise regarda le mannequin dans la pénombre. La robe de Madame Arnoux pendait, incomplète, sombre. Elle pensa aux mots de la veuve : une robe pour enterrer le passé.
Mais son propre passé, elle, ne voulait pas l’enterrer. Elle voulait le retrouver.
« Je viendrai », dit-elle. « Mais nous allons d’abord finir cette robe. Elle mérite d’être terminée. »
Elle leva les yeux vers Julien, et pour la première fois depuis des semaines, elle vit quelque chose dans son regard qu’elle ne pouvait pas nommer. Peut-être de la peur. Peut-être de l’espoir. Peut-être les deux.
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