Les Fils de Paris
Lire le chapitre 31: The Long Pendant
Odette ne parlait pas souvent d’avant. Elle vivait au présent, avec une économie de gestes et de mots qui semblait taillée dans la même étoffe que ses robes de deuil. Aussi, lorsqu’elle vint trouver Élise dans l’atelier, un matin où la lumière crue du printemps dénonçait les cernes de la nuit, Élise comprit que ce qui allait suivre n’avait rien d’un badinage.
Elle tenait entre ses doigts une bobine de fil bleu, roulée et déroulée, machinalement.
« Élise. Il faut que je vous dise quelque chose. »
Élise leva la tête de la toile de calicot où elle traçait à la craie une ligne de côté. Le silence de l’atelier était inhabituellement profond. Même les machines semblaient retenir leur souffle.
« Asseyez-vous, dit Élise.
— Je ne resterai pas longtemps. » Odette s’approcha, mais ne prit pas la chaise. Son regard balaya la pièce, comme pour en vérifier les angles morts, puis se posa enfin sur Élise. « Vous cherchez Pierre Duret. Vous avez parlé de Lyon, avec Julien. »
Élise ne nia point. La discrétion avait cessé d’être une option depuis l’incendie.
« Je l’ai vu, dit Odette. Là-bas. Il y a deux ans. »
Sa voix était blanche, posée, mais une tension minuscule en raidissait le bord. Élise posa sa craie.
« Vous avez vu Pierre ? À Lyon ?
— Un homme qui lui ressemblait. Non. Lui. J’en suis sûre aujourd’hui. » Elle serra la bobine. « Il portait un pendentif. Une longue pièce d’argent, ciselée, qui lui battait sur la poitrine. Il ne la cachait pas. C’est ce qui m’a fait douter, à l’époque. On ne porte pas un bijou pareil quand on veut passer inaperçu. »
Élise sentit son cœur se serrer. Le pendentif. Pierre ne le quittait jamais, c’était un héritage de son père, un médaillon ovale au revers gravé d’un D. Elle l’avait vu cent fois, sous sa chemise, quand il se penchait sur une table de coupe ou qu’il riait, la tête renversée.
« Et l’homme avec qui il était ? demanda-t-elle.
— Un homme que je connaissais de réputation. » Odette détourna les yeux, vers la fenêtre grise. « Un fonctionnaire de Vichy. Il n’avait pas d’uniforme, mais il en portait toutes les autorités. Je travaillais alors dans une maison de confection qui fournissait leurs épouses. On apprenait à reconnaître ces hommes-là. À les éviter. »
Le souffle d’Élise manqua. « Vous pensez qu’il collaborait.
— Je ne pense pas. Je l’ai vu lui serrer la main, sans discrétion, dans le hall d’un hôtel qui était le quartier général officieux de la Milice locale. »
Elle finit par s’asseoir, sans y être invitée. Ses mains, enfin, restèrent immobiles.
« Je n’ai jamais voulu vous en parler avant, Élise. Parce que ça ne collait pas avec ce que vous m’aviez dit de lui. De votre Pierre. Moi, je ne connaissais que celui d’après la guerre, ce nom que l’on murmurait dans les tristes boutiques de Lyon. Mais je vous ai vue chercher. Vous ne regardez plus rien d’autre, depuis des semaines. Il fallait que vous sachiez. »
Élise ne répondit pas tout de suite. Elle regarda ses mains, encrées de craie bleue, puis le calicot sur la table, cette ligne qu’elle avait tracée, droite et nette, et qui lui semblait soudain d’une futilité terrible.
« Vous l’avez vu combien de fois ? demanda-t-elle.
— Une seule. Mais je ne suis pas près d’oublier ce pendentif. Il était trop beau pour ce contexte. Il vous marquait. » Odette hésita. « Si c’était lui, Élise, il était en compagnie de gens qui ont envoyé des centaines de personnes dans les camps. Et il n’avait pas l’air d’un prisonnier. »
« Je vous remercie, Odette. »
Sa phrase était courte, presque formelle, mais sa voix ne la trahissait pas. Elle ne pleurerait pas ici, pas devant une amie qui lui avait fait le seul don qu’elle pouvait encore accepter : une vérité amputée, peut-être, mais une vérité.
Les jours qui suivirent, le pendentif de Pierre devint le centre de gravité du monde d’Élise. Elle finit le corsage de la robe commandée par Madame Arnoux – la femme ne cessait de repousser son essayage, toute à son veuvage – et répondit aux ouvrières de l’atelier avec une douceur mécanique. Mais, chaque nuit, elle tirait de son étui le médaillon qu’elle portait désormais toujours sur elle, non plus comme un souvenir, mais comme une pièce à conviction. La gravure en était moins nette que dans la mémoire d’Odette ; pourtant les deux se superposaient, se recoupaient, et formaient une image impossible à ignorer.
Il lui fallut deux jours pour se résoudre à affronter Julien. Il était dans le bureau de verre, penché sur des factures, un fil gris dans les cheveux qu’il ne prenait plus le temps de lisser. Il avait les épaules d’un homme qui porte plus de poids que son carnet de comptes.
Elle frappa à la porte restée ouverte. Il leva les yeux, la vit, et comprit sans qu’elle eût besoin de parler.
« Pierre, dit-il. Vous avez du nouveau. »
Elle entra et s’assit en face de lui, sans qu’il l’y invitât. Elle posa les mains sur le bureau, à plat, comme pour y déposer un contrat.
« Je dois aller à Lyon, Julien. Pas seulement pour le bâtiment. Pour lui trouver. »
Il la regarda longuement. Il n’y avait ni colère ni reproche dans son regard, seulement une fatigue aux contours d’inquiétude.
« Élise, la maison vient de survivre de justesse. Nous avons signé soixante-douze heures d’avance sur la faillite. Si vous partez maintenant, qui tient l’atelier ? »
« Vous. » Sa voix était nette. « Vous l’avez tenu sans moi, avant. Vous le tiendrez encore. »
Il eut un rire sans joie, un simple souffle.
« Mais je ne dessine pas. Je ne coupe pas. Vous êtes la maison, Élise. Il n’y a plus d’atelier sans vos mains. »
« Et alors ? » demanda-t-elle, et un tremblement lui échappa enfin, qu’elle ne retint pas. « Et alors, Julien ? S’il est vivant et que je continue ici, à tracer des lignes sur du calicot, je ne serai plus digne de les tracer. Vous comprenez ? »
Il comprit. Ce fut visible au tassement de ses épaules, à la façon dont il détourna les yeux vers la fenêtre, où le soleil était déjà trop haut pour qu’on pût en ignorer la brutalité.
« Je ne peux pas vous accompagner, dit-il. Le propriétaire de l’immeuble –, notre propriétaire, si nous signons –, il ne veut traiter qu’avec moi. En personne. À Vichy. Je ne peux pas faire les deux.
— Je sais. »
Il se tut de nouveau. Puis il ouvrit le tiroir de son bureau, en sortit une enveloppe fermée, et la poussa vers elle.
« C’est une lettre de crédit. Vous paierez vos frais, à Lyon. Et si… » Il s’arrêta. « Si vous le trouvez, et s’il vous faut payer pour le faire libérer, ou le protéger, vous tirerez dessus. Sans me demander. »
Élise regarda l’enveloppe. Une ligne pâle séparait ses sentiments du soulagement. Elle la prit.
« Merci.
— Ne me remerciez pas. » Il se leva et vint jusqu’à la porte, qu’il ferma, non par intimité, mais par protection contre les oreilles de l’atelier. Il se retourna face à elle, et pour la première fois depuis longtemps, son regard n’était pas celui d’un comptable. C’était celui d’un homme qui regarde un horizon qu’il ne pourra pas franchir. « Je vous soutiens, Élise. De tout ce que j’ai. Mais si vous partez, je veux que vous sachiez une chose. »
Elle se tut.
« Si la maison doit tomber pour que vous retrouviez votre paix, elle tombera. Je ne vous demande pas de choisir entre elle et lui. Je vous demande une seule chose. »
Il baissa les yeux, puis les releva, et ce qu’il dit alors changea la géographie de son voyage :
« Quand vous le verrez – et vous le verrez, je le crois – ne vous contentez pas de savoir s’il est vivant. Demandez-lui pourquoi un homme qui porte le pendentif de son père, en plein Lyon occupé, laisse une amie d’Élise Moreau se souvenir de lui. Les innocents ne laissent pas de traces pareilles derrière eux. »
« Sauf s’ils veulent être retrouvés », répondit Élise, presque malgré elle.
Julien ne la corrigea pas. Il lui tendit l’enveloppe, ses doigts effleurèrent les siens une seconde, et ils se séparèrent dans le silence d’un accord à peine prononcé.
Elle partit le surlendemain à l’aube. Le coffre du train était plein de toiles et de patrons pour la maison de Milan, mais elle n’eut aucun regard pour eux. Dans la poche intérieure de son manteau, contre sa poitrine, le pendentif factice qu’Odette avait taillé – une copie en laiton à partir d’un dessin d’Élise – attendait qu’elle rencontre le vrai. La lettre de crédit de Julien pesait dans sa valise, et, plus bas encore, cousue dans la doublure du drap de son nécessaire, la chemise de l’atelier résistait toujours au feu.
Le train traversa la banlieue grise de Paris, puis les champs hâtifs, et elle regarda défiler les années qu’elle avait cru enterrées. En gare de Lyon-Perrache, une affiche annonçait une vente de linge usagé, rue des Tables Claudiennes. Elle lut le nom du marchand, en petites lettres, et son sang ne fit qu’un tour : Dupont, c’était le nom que Pierre donnait aux blouses de ses ouvriers quand il ne voulait pas qu’on les retrouve. Dessiné par elle, toujours, cousu par eux, toujours. Un nom qu’il choisissait par négligence ou par instinct.
Il était encore capable d’être retrouvé.
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