Les Fils de Paris
Lire le chapitre 32: The Broker's Life
La pluie de Lyon avait ce matin précis une qualité grise et tenace, celle qui colle aux épaules et décourage les questions. Elise remonta le col de son manteau, les semelles de ses souliers usés claquant sur le pavé mouillé. L’affiche qu’elle avait vue la veille annonçait la liquidation d’un certain « Dupont, négociant en vêtements de seconde main, rue de la Charité ». Une adresse modeste, presque cachée, comme un homme qui cherche à disparaître.
Elle n’avait pas annoncé son arrivée à Pierre. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle trouverait.
La boutique était un trou sombre entre une boulangerie fermée et un atelier de cordonnier. Dans la vitrine poussiéreuse, des manteaux fatigués pendaient comme des soldats en déroute. Une clochette grinca lorsqu’elle poussa la porte.
« On ferme dans une heure », dit une voix de l’arrière-boutique, sans élan.
Elise ne répondit pas. Elle attendit.
Quelques secondes s’écoulèrent. Un homme apparut dans l’encadrement, les mains noires de charbon, un tablier de toile sur une chemise délavée. Il était plus mince que dans son souvenir, le visage creusé, la barbe mal rasée. Mais les yeux—les yeux étaient les mêmes. Ils s’élargirent, puis se plissèrent entre surprise et une méfiance qui faisait mal à voir.
« Elise. » Sa voix s’étrangla. « Comment… comment m’as-tu trouvée ? »
Elle avança d’un pas. Les tissus suspendus autour d’eux dégageaient une odeur de naphtaline et d’oubli. « Ce n’était pas difficile. Tu utilises toujours le même nom quand tu veux disparaître. »
Pierre ne rit pas. Il regarda vers la vitrine, comme si les murs pouvaient avoir des oreilles. « Tu n’aurais pas dû venir. Personne ne devait savoir. »
« Je suis ta sœur. Je pouvais difficilement rester à Paris à me demander si tu étais mort ou vivant. »
Il baissa la tête, puis fit un geste vague vers une chaise boiteuse posée contre le mur. Elise ne s’assit pas. Son corps était tendu, la lettre de crédit de Julien pesant dans sa poche intérieure comme un reproche. Elle avait préféré ne pas lui en parler encore. Pas avant d’avoir compris.
« Les gens ici ne posent pas de questions », dit Pierre en tripotant un bouton de sa chemise, le geste nerveux qu’elle connaissait depuis l’enfance. « Ils achètent des vestes usées et repartent. Ça me suffit. »
« Ça te suffit ? » Elise laissa la colère percer dans sa voix. « Un homme de ta valeur, à vendre des oripeaux sans propriétaire dans un quartier que monsieur tout-le-monde évite ? »
Pierre se passa une main sur la nuque. « Tu veux savoir la vérité ? » Il baissa encore la voix. « Je suis accusé d’avoir collaboré avec Pétain. Un officier de Vichy, un certain Marat, a fait circuler mon nom sur une liste. Des survivants de la Résistance m’ont cru complice. Ils m’ont cherché pendant six mois. S’ils me trouvent, ils ne me laisseront pas expliquer. » Il ricana amèrement. « Les morts n’ont pas droit à la nuance. »
Elise sentit la pièce se rétrécir. « Odette t’a vu. À Lyon, il y a deux ans. Avec une broche distinctive, en compagnie d’un officiel de Vichy. »
Pierre ferma les yeux un instant, puis rouvrit les paupières. Il traversa la pièce, souleva une latte du plancher, et en tira une enveloppe jaunie, scellée d’un cachet rouge fatigué. « Cette preuve, je l’ai gardée. Elle est signée de la main du colonel Bertrand, de l’état-major de Pétain. » Il hésita. « Elle atteste que j’ai servi comme contact dans les usines textiles de Lyon—pas pour eux. Contre eux. Je faisais passer des informations aux réseaux, par l’intermédiaire de Marat. Mais Marat m’a dénoncé avant qu’il ne soit arrêté. Cette lettre, c’est tout ce qui me reste pour prouver que je travaillais pour la Résistance, pas pour le maréchal. »
Elise tendit la main. Pierre hésita encore, puis lui donna l’enveloppe. Elle l’ouvrit, parcourut un document écrit dans une prose administrative qui sentait l’encre sèche et la peur. Le nom de Pierre n’y figurait pas en clair—seulement un numéro de code. Mais la signature du colonel Bertrand était là, authentique pour qui connaissait le Vichy des arrière-bureaux.
« Tu pourrais t’en servir », dit-elle. « Pour te disculper. »
Pierre secoua la tête. « La peur ne se dissipe pas avec des documents. Elle s’accroche. Et si je reviens, tout refleurira autour de mon nom. Ta nouvelle maison, ton métier—tout. Je ne veux pas contaminer ta vie. »
Il n’avait pas dit « ta vie » comme un compliment. Il l’avait dit comme un rideau de théâtre qui tombe. Elise glissa l’enveloppe dans la poche de son manteau, contre le cuivre du badge de son ancien atelier, celui qu’elle portait depuis ses débuts rue Saint-Honoré.
« Il n’est pas question de contamination », dit-elle lentement, les mots se formant contre son gré comme des étudiants indisciplinés. « Je ne suis pas venue seule. Julien est à Vichy pour affaires… Il a des contacts, des alliés. Il peut faire examiner ta lettre, il peut te sortir de cette vie. »
Pierre releva les yeux. Pour la première fois depuis qu’elle était entrée, elle aperçut une faille dans son armure. Une lueur de désir, de désir comprimé et oublié, puis l’éteignit.
« Je ne peux pas retourner à Paris, Elise. Pas encore. »
« Personne ne te demande d’être prêt. » Elle fit un pas de plus vers lui. « On te demande de revenir. Le reste, on le fera ensemble. »
La clochette de la porte sonna. Un client entra, un vieillard aux mains terreuses, et Pierre recula comme tiré en arrière par une lame invisible. Elise vit la peur dans ses yeux, la peur de l’homme qui vit dans son propre gouffre, une peur qui n’avait plus rien à voir avec le drapeau ou l’uniforme.
« Demain », dit-il à voix basse, presque un souffle. « Je te retrouverai demain à la gare de Perrache. Si je ne viens pas, c’est que je ne pourrai jamais partir. »
Il ne la regarda pas pendant qu’elle sortait. La pluie avait cessé. La rue luisait, mais une ombre plus longue que les façades se dessinait derrière elle—celle d’une sœur qui ne savait pas encore si elle venait de sauver son frère ou de le condamner.
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