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Les Fils de Paris

Lire le chapitre 9: Aftermath

L’aube était grise quand Elise poussa la porte de l’atelier, Odette accrochée à son épaule comme une voile déchirée. La fièvre faisait briller ses yeux d’un éclat malsain, et ses mains tremblaient encore, mais elle avait réussi à marcher depuis Les Halles sans s’effondrer. Elise avait dû payer le propriétaire du taudis pour qu’il ne pose pas de questions, et la promesse de quelques francs avait suffi à faire taire les regards insistants des autres occupants.

— Installez-vous ici, dit Elise en la guidant vers le petit canapé du fond de l’atelier, celui qu’elle utilisait pour les essayages informels. Je vais chercher de l’eau et du linge propre.

Odette s’assit lourdement, les mains posées sur ses genoux comme si elle craignait qu’elles ne s’envolent. Elle avait l’air plus jeune que ses trente ans, presque fragile dans sa robe élimée, mais ses yeux gardaient cette dureté que la guerre avait ciselée chez ceux qui avaient survécu à l’impossible.

— Vous n’auriez pas dû, murmura-t-elle. Ces hommes… ils me cherchent. Votre atelier est un danger.

— Mon atelier est le seul endroit où personne ne regarde trop attentivement les femmes qui entrent et sortent, répondit Elise en tendant un verre d’eau. Les livreurs, les clientes, les couturières de passage… Chacun a ses raisons de venir ici. Personne ne pose de questions.

Odette but lentement, puis s’essuya la bouche du revers de la main.

— Je ne peux pas défiler, dit-elle.

— Je sais. Nous trouverons une autre solution.

— Non, vous ne comprenez pas. Ces hommes, ils ont des informateurs partout dans la presse et dans les salons. Si je paraissais en public, ils sauraient que je suis encore à Paris. Et je ne peux pas disparaître tant que je n’ai pas fait ce que j’ai à faire.

Elise s’accroupit devant elle, prenant ses mains dans les siennes.

— Alors vous ne paraissez pas. Vous me montrerez ce que je dois savoir, et je défilerai à votre place.

Odette la regarda, et pour la première fois, un semblant de sourire traversa son visage fatigué.

— Vous ne savez pas marcher dans une robe qui vous comprime.

— Non. C’est pour cela qu’il me faut une leçon avant ce soir.

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Elles passèrent la matinée dans l’arrière-boutique, derrière le grand rideau de velours grenat qui séparait l’atelier de la salle de vente. Julien était sorti pour régler les derniers détails du service de presse, et les couturières principales travaillaient aux finitions. Personne ne viendrait les déranger.

Odette fit essayer à Elise la robe de soie bleu profond, celle dont le drapé exigeait une tenue parfaite. Puis elle se tint derrière le rideau, invisible, et commença à donner ses instructions à voix basse.

— Vous sentez comment le tissu tire sur vos épaules ? La robe est conçue pour retomber comme un filet d’eau, mais si votre dos n’est pas droit, tout se déforme. Placez votre poids sur l’avant des pieds. Non, pas comme ça. Imaginez que vous marchez sur des œufs, mais qu’on vous tire vers le haut par les cheveux.

Elise essaya un pas, puis un autre. Le tissu glissait étrangement, comme s’il avait sa propre volonté.

— Vous verrouillez vos genoux. Ne faites pas cela. La rigidité du corset vous donne la posture, mais il faut que vos jambes restent souples, sinon vous avancerez comme une marionnette cassée.

— Comment fait-on pour marcher dans ces robes sans avoir l’air de souffrir ?

Odette rit, un son rauque qui ressemblait presque à une toux.

— La souffrance est le secret. Vasseur disait toujours : « Une robe qui ne vous serre pas assez n’est pas fini. » Les femmes qui défilaient chez lui apprenaient à respirer par le haut des poumons, à transformer chaque pas en une démonstration que la douleur ne pouvait pas les atteindre. C’était un mensonge, bien sûr. Mais le mensonge était magnifique. C’est cela, la couture.

Elle fit passer à Elise une liste de conseils pratiques : glisser les pieds plutôt que les lever, faire pivoter la hanche à la manière d’un balancier, tenir les bras légèrement écartés du corps pour permettre au tissu de bouger, garder le menton haut non par fierté mais pour allonger la ligne du cou.

Vers midi, Elise transpirait malgré la fraîcheur de l’atelier. Ses mollets étaient en feu, mais quelque chose commençait à se déverrouiller dans sa démarche. Elle se regarda dans le grand miroir de l’atelier, celui qui avait vu passer des centaines de clientes exigeantes, et pour la première fois, elle vit ce que Vasseur devait avoir vu dans ses modèles.

— C’est mieux, dit Odette derrière le rideau, comme si elle pouvait voir à travers le tissu. Encore une fois. Et cette fois, parlez de ce que vous aimez dans cette robe.

— Pardon ?

— Lorsque vous défilerez, vous serez seule sur le podium. Le public n’écoutera pas ce que vous dites, mais il verra votre expression. Si vous pensez à vos angoisses, cela se lira comme une faiblesse. Il faut penser à quelque chose qui vous rend heureuse, fière.

Elise fit quelques pas, cherchant malgré elle un souvenir heureux. Elle pensa à l’atelier de son père, à l’odeur du bois et du tissu, à la manière dont il lui avait appris à lire les patrons comme d’autres apprenaient à lire la musique. Elle pensa à la façon dont le drapé bleu lui rappelait la mer qu’elle n’avait vue qu’une fois, enfant, avant la guerre.

— Voilà, murmura Odette. C’est cela. Ne le perdez pas.

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À deux heures, Julien revint, chargé de programmes et de cartons d’invitation. Il s’arrêta sur le seuil en voyant Elise dans la robe, son visage luisant d’effort mais ses yeux étrangement calmes.

— Cette robe est parfaite sur vous, dit-il. Pourquoi l’avez-vous essayée ?

— Je la porterai demain, dit Elise en s’approchant du rideau pour aider Odette à s’asseoir. Odette m’a appris à marcher comme il faut.

Julien s’approcha et vit la femme affaissée sur le canapé, enveloppée dans une couverture grise.

— C’est votre modèle ?

— C’est une amie, répondit Elise. Elle ne pourra pas défiler, mais elle m’a montré ce que personne d’autre ne savait me montrer.

Julien regarda Odette avec une attention nouvelle. Il y eut un silence bref, presque chargé, et Elise perçut quelque chose dans l’échange de leurs regards qu’elle ne sut pas nommer.

— Le propriétaire du salon où nous avons prévu le défilé a envoyé un mot, dit-il en détournant les yeux. Il demande un supplément pour la lumière électrique en fin d’après-midi. Le coucher mars est encore précoce.

— Nous n’avons pas les fonds, dit Elise.

— Non. C’est pour cela que j’ai négocié une réduction sur le nombre de réceptions puisque nous ne servons que de l’eau et des biscuits secs. Il s’est laissé convaincre avec la perspective d’une mention dans la presse.

Odette toussa doucement.

— Si vous voulez mon opinion, une salle sombre est meilleure pour un défilé. Elle masque les défauts mineurs et donne aux étoffes un relief qu’elles n’auraient pas à la lumière du jour. Vasseur préférait les chandelles, mais il était plus poète que praticien.

Julien haussa un sourcil, sans animosité.

— Et comment savez-vous cela ?

— J’ai travaillé chez Lefèvre autrefois, dit Odette d’une voix qui ne laissait pas place à d’autres questions.

Elise vit l’ombre qui traversa le visage de Julien — cette méfiance qu’il réservait aux secrets trop lourds — mais il se contenta de hocher la tête.

— Très bien. Les rideaux seront partiellement fermés. Et le régisseur demandera aux invités de garder le silence pendant les passages, comme lors des défilés d’avant-guerre.

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Ils répétèrent pendant une heure de plus. Elise marchait, tournait, présentait la robe comme on présente un argument — avec conviction et une certaine insolence. Chaque étape dans l’atelier était mesurée, calculée, tenue.

Odette, bien que profondément épuisée, insistait pour donner ses conseils depuis le canapé. Elle corrigeait un angle de poignet par-ci, un placement de regard par-là, avec une précision qui trahissait des années d’expérience.

— Vous n’avez pas l’habitude du tapis, dit-elle finalement. Le tapis du podium est plus doux que le plancher d’un atelier. Vous devrez adapter légèrement votre pas, sinon vous vous enfoncerez dans les fibres.

— Nous n’avons pas de tapis ici pour répéter, dit Elise.

— Il y a un tapis dans la salle de vente, celui qui est roulé sous la table des fournitures, dit Julien. On peut le dérouler ici pour les dernières répétitions.

Ils le firent. Le tapis était une pièce ancienne, usée, d’un rouge fané qui avait dû être magnifique à l’époque où la maison recevait la noblesse du faubourg. Quelques roses que le mauvais goût de la chute avait discrètement dédramatisées par cette patine du temps. Elise marcha sur sa surface, le tissu de la robe bleue suivant chacune de ses inflexions comme s’il était vivant.

À la fin de la répétition, Odette avait fermé les yeux, la tête appuyée au dossier du canapé. Elle respirait rapidement, mais son sommeil était paisible.

Julien prit Elise à part.

— Qui est cette femme, exactement ? Les menaces que vous avez évoquées…

— Il vaut mieux que vous n’en sachiez rien, dit Elise. Pour l’instant.

Julien ouvrit la bouche comme pour protester, puis se ravisa. Il regarda la femme endormie, puis Elise dans cette robe dont le drapé semblait impossible — tombant juste là où il fallait, sans effort apparent.

— Cette robe vous va mieux que la verte, dit-il enfin. Elle vous va même terriblement bien.

Il partit avant qu’Elise ait pu répondre, laissant flotter un mot qu’elle ne sut pas interpréter. Elle resta un moment devant le miroir, seule avec son reflet bleu et la respiration calme d’Odette derrière elle.

Demain, le défilé aurait lieu. Le destin de la maison Vasseur se jouerait en l’espace de trente minutes. Mais pour l’instant, dans la lumière déclinante de l’atelier, Elise posa simplement la main sur le tissu de sa robe et se sentit, pour la première fois depuis des mois, exactement là où elle devait être.

Odette ouvrit les yeux.

— Vous y êtes.

— À quoi ?

— À cette chose que Vasseur appelait le cœur de la robe. Ce que vous faisiez tout à l’heure, c’était de la technique. Ce que vous faites à l’instant, c’est autre chose. Vous ne vous regardez plus comme une couturière qui porte un vêtement. Vous êtes la femme de cette robe.

Elise se tourna vers elle, et quelque chose dans le regard fatigué d’Odette lui fit monter une larme qu’elle s’empressa de ravaler.

— Je n’aurai pas encore dormi cette nuit, dit-elle. Il y a les dernières finitions, et la valise d’Odette à récupérer.

— Votre robe attendra.

Elise rit doucement, ôta la robe avec précaution et la posa sur un mannequin, où le tissu bleu continuerait à s’ajuster, presque de lui-même, dans l’obscurité de la nuit parisienne.