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Les Fils de Paris

Lire le chapitre 8: The Missing Model

Le matin était d’un gris laiteux, humide comme une lessive qu’on n’ose pas étendre. Elise arriva la première, comme toujours depuis trois semaines. Le mannequin de toile trônait au centre de l’atelier, drapé de la veste bleu nuit qu’elle avait terminée la veille à deux heures du matin. Elle posa son sac, alluma le poêle, respira l’odeur de craie et d’amidon.

Odette devait être là à huit heures pour l’essayage final.

À huit heures et demie, Elise retourna la veste, vérifia la tombée de l’emmanchure pour la troisième fois. À neuf heures, elle commença à piquer des épingles dans le tissu, par nervosité.

À dix heures, elle monta chercher Jeanne chez les couturières.

— Odette n’est pas venue, dit-elle, les mots tombant comme des cailloux dans l’eau calme.

Jeanne la regarda, son dé à coudre déjà en place, et haussa un sourcil.

— Elle est peut-être retenue. Les filles, parfois…

— Odette n’est jamais retenue. Elle est en avance à chaque rendez-vous depuis six semaines. C’est sa discipline.

Jeanne baissa les yeux. Elise sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

— Tu sais quelque chose.

— Je sais rien, Mademoiselle Moreau. Mais je sais qu’Odette couchait avec un type qui sentait pas bon.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire ce que ça veut dire. Un jour elle m’a montré une lettre, puis elle l’a cachée. Les femmes de mon âge connaissent les signes.

Elise n’aimait pas cette direction. Elle redescendit dans le salon, fouilla les vestiaires, les loges. Rien. Dans la réserve, derrière le rideau de velours poussiéreux où l’on rangeait les vieux présentoirs, elle trouva une valise cabossée, fermée par une lanière de cuir.

Elle ne l’avait jamais vue.

Elle l’ouvrit. À l’intérieur, des vêtements simples — une jupe de laine, deux blouses usées, un manteau trop léger pour la saison. Au fond, sous un carnet de croquis vide, une enveloppe jaunie, non cachetée.

Elise la sortit. Le papier était fin, plié en quatre. L’écriture, serrée et nerveuse, datait de l’été 1943.

« Si tu lis ceci, c’est que je ne suis pas revenue. Le train de Lyon, le compartiment 12, couchette inférieure. Les documents sont cousus dans la doublure du manteau gris. Dis à Philippe que les fiches de la milice sont chez le boucher de la rue Montorgueil, au fond du congélateur. Il saura quoi faire. Ne cherche pas à me venger. Vis. — M. »

La lettre trembla dans ses mains. Elle la relut deux fois. Le manteau gris n’était pas dans la valise. Odette portait un manteau gris — Elise s’en souvenait, elle l’avait remarqué parce que la doublure était d’un rouge voyant, inhabituel.

La porte s’ouvrit. Julien entra, frottant ses mains.

— Où est tout le monde ? Les clientes arrivent dans deux heures.

Elise replia la lettre d’un geste trop vif. Mais il avait déjà vu la valise ouverte, les vêtements étalés.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est la valise d’Odette. Derrière le rideau de la réserve.

Julien s’approcha. Il regarda la lettre, puis son visage se referma.

— Merde.

— Tu savais ? demanda Elise, la voix plus aiguë qu’elle ne l’aurait voulu.

— Je savais qu’elle avait un passé. Je ne savais pas qu’elle trimballait encore ça. Les trains de Lyon, les fiches de la milice — tout ça, c’est fini depuis quatre ans.

— Finis pour qui ? Elle a disparu.

Il y eut un silence. Dehors, un camion passa, secouant les vitres.

— On la remplace, dit Julien. La fille de Madame Valois a le même gabarit. Elle est disponible.

— Non.

— Comment, non ?

— Non, on ne la remplace pas. Odette est mon mannequin-tête. Elle connaît les vêtements, elle connaît la démarche, elle a répété chaque sortie. Une cliente de passage ne saura pas faire vivre une robe.

— Alors on annule ?

— On ne peut pas annuler. Le banquier nous regarde. Les journalistes sont convoqués.

— C’est toi qui le dis.

Elise rangea la lettre dans la poche de son tablier, referma la valise, la souleva. Elle était légère.

— Je vais la trouver.

— Où ça ? À Paris ? Tu veux courir la ville entière avant demain matin ?

— Elle parlait souvent de sa chambre. Un garni près des Halles, où elle avait gardé ses affaires quand elle avait peur. Elle disait qu’elle aimait l’odeur du marché, que personne ne la chercherait là.

Julien craqua une allumette contre le poêle, alluma une cigarette.

— Je t’accompagne.

— Non. Reste ici. Prépare le salon. Si je ne la ramène pas, tu rappelleras Madame Valois et tu feras de ton mieux.

— Et si je veux pas te laisser y aller seule ?

Elle le regarda — lui, l’homme des calculs, des marges, des banques — et pour la première fois, elle ne vit pas l’héritier d’une maison morte, mais un homme qui avait peur, peut-être pour elle, pour de vrai.

— Alors trouve un autre moyen de m’être utile.

Elle sortit. Le froid la saisit. Elle prit le métro jusqu’à Châtelet, puis marcha vers les Halles encombrées de cageots, de cris de maraîchers, d’odeur de chou et de poisson mouillé.

La rue où Odette avait dit vivre — une ruelle étroite, presque invisible entre deux façades noires — sentait l’humidité et le charbon. Elise frappa aux portes une à une. Des visages fatigués, des rideaux tirés, deux fois des insultes.

À la troisième maison, une femme en fichu noir la laissa passer.

— Elle est en haut, dit-elle. La dernière chambre. Mais je vous préviens, elle est malade. Elle veut voir personne.

Elise monta l’escalier qui craquait. La porte de la dernière chambre était entrouverte.

Odette était couchée en travers du lit, une couverture humide remontée au menton. Son visage était rouge, luisant de fièvre. Ses yeux s’ouvrirent lentement, vitreux.

— Elise ?

— Oui.

— Tu ne devrais pas être ici.

Elise s’assit sur le bord du lit. Sous sa main, le front d’Odette était brûlant.

— Demain, c’est la présentation.

Odette ferma les yeux. Des larmes glissèrent dans ses cheveux.

— Je ne peux pas. Ils m’ont retrouvée, Elise. Ils savent que je suis là. Ils veulent que je témoigne contre des noms — des noms que je ne peux pas donner. Si je sors, si je me montre, ils me trouveront.

Elise regarda la pièce : un matelas, une chaise cassée, une vitre fêlée par où passait l’air froid. Elle regarda Odette, ce corps mince qui avait porté ses robes avec tant de grâce, et tant d’autres secrets avant elles.

La lettre pesait dans sa poche.

Elle se leva. Sortit de sa poche le carnet de croquis qu’elle avait glissé sans réfléchir, le posa sur la chaise.

— Alors tu ne marcheras pas sur le podium, dit-elle. Mais tu vas venir avec moi, et je trouverai une autre manière.

Odette ouvrit les yeux, la fièvre brouillant son regard.

— Quelle autre manière ?

Elise ne savait pas encore. Mais elle savait que la réponse commençait par un pas dans le couloir du matin, par une porte ouverte, par une jeune femme malade qui refusait de mourir dans une chambre sordide près des Halles.

— La mienne, dit-elle.