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Les Lettres de Sainte-Cécile

Lire le chapitre 1: The Discovery

La pluie battait les carreaux de la cuisine quand Emma souleva le dernier carton. Celui-ci était différent des autres – plus lourd, le carton gondolé par l'humidité, fermé par une ficelle de jute qui avait jauni avec les années. Sa grand-mère avait tout gardé : les assiettes ébréchées, les moules à gâteaux rouillés, les napperons au crochet qu'elle n'avait jamais utilisés. Emma avait passé trois jours à trier une vie entière, et elle commençait à comprendre pourquoi sa mère avait refusé de faire ce voyage.

Le carton résista. La ficelle céda sous ses doigts avec un bruit sec, et elle souleva le couvercle. Des draps. Des draps en lin brodé, encore pliés avec soin, dégageant une odeur de lavande et de papier vieilli. Elle les écarta, surpris qu'ils aient survécu aux décennies. Et puis ses doigts rencontrèrent le métal froid.

La boîte à biscuits était anglaise – Huntley & Palmers, le motif victorien à moitié effacé – et elle était dissimulée au fond, nichée entre deux piles de linge de maison comme si on avait voulu la cacher. Emma la sortit. Le couvercle émit un grincement quand elle l'ouvrit.

Des lettres. Une trentaine, peut-être, à en juger par l'épaisseur du paquet ficelé d'un ruban bleu déteint. Le papier était fragile, quadrillé, celui des cahiers d'écolier d'une autre époque. L'écriture était fine, penchée à droite, presque calligraphiée, d'un bleu d'encre qui avait pâli en gris.

Emma s'installa sur le rebord de la fenêtre, le paquet sur les genoux. Dehors, le jardin de sa grand-mère pleurait sous la pluie – les rosiers qu'elle n'avait jamais taillés, la glycine qui grimpait le long de la grille comme une écriture qui cherche sa page. Elle dénoua le ruban.

La première enveloppe portait une adresse, soigneusement écrite, jamais envoyée : *Monsieur Jean-Luc Bernard, rue de l'Église, Sainte-Cécile, France*. Mais pas de timbre. Pas de cachet de la poste. À la place, trois mots en travers du pli, d'une encre plus foncée, ajoutée plus tard avec un autre stylo : *Je dois partir*.

Emma déplia la lettre. Le papier craqua comme une feuille morte.

*Le 14 juin 1942*

*Mon Jean-Luc,*

*Cette nuit, je t'écris depuis la chambre que je partage avec ma sœur. Il pleut sur Londres, et je pense à la pluie sur les toits de Sainte-Cécile, à la façon qu'elle avait de tambouriner sur les volets bleus de ta maison pendant que nous écoutions la radio dans le salon de Madame Roche. Tu te moquais de moi quand je devinais les mots avant qu'ils ne sortent de la bouche du journaliste. Tu disais que je voyais l'avenir. Je ne vois rien, Jean-Luc. Je ne vois que le présent, et il est gris comme ce ciel.*

*Hier soir, l'officier américain qui travaille au bureau de la liaison m'a invitée à danser. Il s'appelle James, il vient de l'Ohio, et il m'a dit que je dansais comme une Parisienne. Je lui ai répondu que j'étais provençale, ce qui était presque la vérité, et il a ri. Il a de belles dents blanches et un uniforme qui lui va trop bien – c'est dangereux, les uniformes. Ils font les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Mais même lui, avec son accent et sa légèreté, n'a pas réussi à me faire oublier que tu es là-bas, et que je suis ici, et qu'entre nous il y a une guerre.*

*J'ai vu la carte aujourd'hui. Les zones grises s'étendent chaque semaine comme une tache d'encre sur du papier buvard. Ils disent que le Vaucluse est encore libre, mais la frontière bouge, et je ne fais plus confiance aux cartes. Je fais confiance aux chiffres, moi qui t'ai toujours détesté les mathématiques. Le chiffre de tes années – vingt-neuf. Le chiffre des kilomètres – je ne les compte plus. Le chiffre des lettres que je t'écris et que je ne t'envoie pas –*

La plume s'était arrêtée au milieu de la phrase. Emma tourna la page, mais elle était vide. Juste cette phrase suspendue dans le vide du papier. Elle prit une autre lettre. Même écriture, même en-tête. *Le 22 juin 1942*. Plus courte, plus saccadée.

*Mon Jean-Luc,*

*Jeanne dit que je suis folle de continuer à t'écrire. Elle dit que ces lettres ne trouveront jamais leur chemin, que la guerre a mangé toutes les routes. Mais elle ne comprend pas – elle a toujours été plus pragmatique que moi. Ce sont les mots qui construisent les ponts. Je les pose un par un, comme on pose des pierres, dans l'espoir qu'un jour tu pourras passer dessus.*

*Il y a une chose que je dois te dire. Une chose que je n'ai jamais osé mettre sur le papier, parce que j'ai peur qu'elle soit plus lourde que ce pont ne peut porter. Mais je vais la dire. Je vais te dire –*

Elle s'interrompit encore. Emma feuilleta les lettres suivantes, la gorge soudain sèche. Chacune s'arrêtait sur une phrase inachevée, un secret qui refusait de sortir, une vérité reculée au bord de l'abîme. *Le 3 juillet* – une description du bombardement qu'elle avait entendu depuis sa fenêtre, la crainte que la ville de Jean-Luc ait été touchée. *Le 17 juillet* – mention de sa sœur Jeanne qui avait rencontré un Français loin de chez lui, et qui "craquait sous le poids de cette guerre, à sa façon". *Le 2 août* – plus courte que toutes les autres, presque un billet :

*Mon Jean-Luc,*

*On m'a dit que les Allemands sont entrés dans la zone libre. Qu'ils sont à Vichy. Qu'ils pourraient être à Sainte-Cécile maintenant, à cette heure où je t'écris. Je ne peux pas envoyer ces lettres parce que je ne sais pas où tu es, parce que les routes sont coupées, parce que Jeanne a pleuré hier soir parce qu'elle attend une lettre qui ne viendra pas. Mais je sais une chose : je n'aurais pas dû dire ce que j'ai dit à ta mère avant de partir. C'était une chose que tu devais apprendre de moi, et maintenant je me demande si je la porterai seule jusqu'à la fin.*

*Je t'aime, comme on aime ce qu'on ne reverra peut-être jamais.*

*Élodie*

La signature était appliquée, plus grosse que le reste, comme si elle écrivait pour la postérité plutôt que pour le destinataire. Emma relut la dernière phrase trois fois. *Je t'aime, comme on aime ce qu'on ne reverra peut-être jamais.*

Élodie. Pas Marguerite. Sa grand-mère s'appelait Marguerite Laurent, de son nom de jeune fille – Marguerite Moreau. Elle avait épousé un homme nommé Robert Laurent, un Français de Lyon, et ils avaient émigré en Angleterre après la guerre. Emma avait toujours cru que Marguerite était issue d'une famille de la région parisienne, installée à Londres pour fuir l'Occupation.

Elle tenait la preuve du contraire entre ses mains. Sa grand-mère – Élodie – écrivait depuis Londres en 1942. Elle était déjà là. Pas une réfugiée de dernière vague, mais une femme qui travaillait peut-être pour la France libre, qui écrivait à un fiancé en zone occupée ou semi-occupée, dans un village dont Emma n'avait jamais entendu prononcer le nom.

Elle rassembla les lettres, les remit dans la boîte. Sous le paquet, ses doigts heurtèrent un autre objet – une photographie en noir et blanc, les bords dentelés. Sur l'image, un jeune homme souriait, l'épaule appuyée contre un mur de pierres couvert de vigne vierge. Il portait un pull à col roulé, ses cheveux sombres en bataille, ses yeux clairs tournés vers l'objectif comme s'il voyait quelque chose à l'extérieur du cadre. Au dos, une écriture féminine : *Jean-Luc, devant la maison, printemps 1941.*

Emma retourna la photo. Derrière lui, elle distinguait les volets de bois – peut-être bleus, difficiles à dire en noir et blanc – et une rue étroite, un clocher au loin. Elle retourna la boîte. Une étiquette manuscrite, collée par Marguerite elle-même, dans sa vieillesse, la main tremblante : *Pour ma petite-fille, le jour où elle aura le courage de comprendre.*

Emma baissa la boîte. Elle avait trente-deux ans. Elle avait laissé son poste aux archives nationales à Londres six mois plus tôt, épuisée par un travail qui consistait à préserver des vies qui n'étaient pas la sienne. Elle était venue ici pour vider la maison de sa grand-mère morte depuis trois semaines, pour faire son deuil de la seule personne de sa famille qui avait semblé comprendre que parfois, le silence n'est pas une absence de mots mais une présence trop lourde.

Elle comprenait maintenant pourquoi sa mère n'avait jamais voulu parler de Marguerite en français, pourquoi Marguerite elle-même gardait un accent qu'elle refusait d'appeler autre chose qu'"anglais", pourquoi les photos de famille en France étaient rares, choisies, presque radiées.

Élodie avait un fiancé en France. Un fiancé qui s'appelait Jean-Luc, dans un village qui s'appelait Sainte-Cécile. Et elle ne lui avait jamais envoyé ces lettres.

Emma regarda par la fenêtre. La pluie avait cessé. Le soleil couchant perçait les nuages, éclairant d'orange les carreaux du cottage de sa grand-mère.

— Sainte-Cécile, murmura-t-elle.

Elle avait entendu ce nom quelque part. Dans une chanson, peut-être, ou dans un mot de Marguerite, un jour où elle parlait de son enfance – rarement, toujours évasive. Emma ne savait pas exactement où se trouvait ce village, si c'était dans le Vaucluse ou le Var, si les cartes officielles le mentionnaient encore. Mais elle savait une chose avec une certitude que son grand-père Robert, que sa mère Jeanne – enfin, sa tante Jeanne, l'autre sœur –, que ses archives britanniques et sa vie à Londres ne lui avaient pas donnée depuis des années.

Elle avait besoin de savoir.

Elle rangea les lettres dans son sac avec soin, referma la boîte et la remit dans le carton comme si elle n'avait jamais été trouvée. Sur le plan de travail, son téléphone vibrait – sa mère qui demandait si elle avait fini. Emma ne répondit pas. Elle chercha "Sainte-Cécile France Provence" et lut les résultats. Un village du Vaucluse. Trois cents habitants. Une église du XIIe siècle. Aucune gare. À deux heures d'Avignon en voiture de montagne.

Elle ferma les yeux. L'image de Jean-Luc devant sa maison lui revint – ses yeux clairs qui semblaient chercher quelque chose hors cadre, sa main à moitié levée, comme s'il voulait faire signe à quelqu'un ou la retenir.

La réponse était dans ces lettres. Ou plutôt, derrière elles – dans la chose que sa grand-mère n'avait jamais osé écrire, dans le secret dont la première lettre parlait sans le nommer, dans la phrase suspendue qui s'arrêtait au bord de la révélation.

Emma prit son sac, ses clés, la photo. Elle verrouilla la porte du cottage et s'arrêta sur le seuil pour la dernière fois. La maison de Marguerite avait gardé ses secrets plus longtemps qu'elle n'avait gardé sa vie.

— Je trouverai Jean-Luc, dit-elle au silence. Que tu partes, que tu reviennes ou que je le trouve mort, je saurai ce que tu n'as jamais écrit.

Elle sortit son téléphone et appela sa mère.

— Maman. Je ne rentre pas tout de suite. Il y a une chose que je dois faire en France.

— En France ? Qu'est-ce que tu racontes, cette maison n'a pas besoin—

— Pas pour la maison. Pour grand-mère.

Le silence à l'autre bout du fil était plus éloquent que n'importe quelle réponse. Emma sentit la main de sa mère se serrer sur le téléphone – elle entendit le cuir du fauteuil grincer, celui dans lequel elle s'asseyait toujours pour les conversations difficiles.

— Ne cherche pas, dit sa mère enfin. Certaines choses devraient rester enterrées.

— Comme Grand-mère ? Ou comme Jean-Luc ?

Le nom provoqua le silence le plus long qu'Emma eût jamais entendu chez sa mère. Quand la voix revint, c'était celle de quelqu'un qui avait prévu cette question depuis plus de soixante ans, et qui espérait encore que personne ne la poserait jamais.

— Jean-Luc, répéta-elle, comme si le mot était une blessure. Comment sais-tu— ?

Emma regarda la photo de Jean-Luc devant sa maison, le clocher de l'église au loin, les lettres qui s'arrêtaient toujours au milieu d'une phrase. Elle n'avait jamais eu autant envie de savoir ce qu'était devenue la suite.

— Parce qu'il me reste une histoire à écrire, dit-elle. Et je pars la chercher.

Elle raccrocha avant que sa mère pût répondre, et elle regarda la route qui s'étendait vers la côte, vers le ferry, vers la France et vers un village qu'elle n'avait jamais visité.

Le secret de sa grand-mère commençait à Sainte-Cécile. C'est là qu'elle trouverait la fin des lettres d'Élodie – si quelqu'un survivait encore pour les lire.