Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 2: The First Letter
Londres, novembre 1942
La pluie battait contre les vitres du petit appartement de Camden Town, transformant la ville en un miroir sombre et mouvant. Élodie s'assit à la table de bois gratté par les années, posa sa plume, et laissa ses doigts courir sur le papier à lettres volé à la cantine du bureau – du papier pelure, presque transparent, qu'elle économisait comme des rations de sucre.
La lampe à pétrole vacillait, projetant des ombres dansantes sur les murs qu'elle connaissait par cœur, ces murs qui sentaient l'humidité et la fumée des alertes. Dehors, les réverbères étaient peints en bleu, les fenêtres couvertes de papier noir. Personne ne voyait Londres, la nuit. Personne ne voyait rien, sauf les éclairs pâles des bombardiers qui passaient.
*24 novembre 1942*
Elle écrivit soigneusement la date, puis s'arrêta. Comment commencer ? Comment raconter ce que sa gorge refusait de dire à voix haute, même seule ?
*Jean-Luc, mon amour,*
*Je pense à toi chaque soir quand la ville s'endort sous ses cendres. Chaque bombe qui tombe m'éloigne un peu plus de toi, et pourtant chaque matin je me réveille en me disant que ce jour sera celui où le télégramme arrivera, celui où la guerre sera finie, celui où je pourrai rentrer.*
*Sainte-Cécile me manque comme on manque d'air – ses toits d'ardoise, la lumière dorée de l'automne sur les vignes, la petite église dont la cloche sonne faux depuis la Révolution, et surtout ton visage quand tu ris, Jean-Luc, ce rire qui plisse le coin de tes yeux comme si la joie te faisait mal.*
Elle soupira, leva les yeux vers le plafond où des fissures dessinaient des cartes inconnues. C'était toujours comme ça. Elle écrivait, elle se souvenait, et puis, au moment de confier le secret qui pesait sur sa poitrine comme une pierre, elle s'arrêtait. La plume restait suspendue au-dessus du papier, tel un oiseau hésitant entre deux branches.
Jeanne avait dit qu'elle était folle de tout garder. « Écris-lui, dis-lui tout, il a le droit de savoir avant d'engager sa vie avec toi. » Mais Jeanne ne comprenait pas. Jeanne ne pouvait pas comprendre ce que c'était que d'aimer quelqu'un et de lui devoir la vérité quand la vérité était une bombe qu'on ne pouvait pas désamorcer.
Elle reprit la plume.
*Avant-hier, il y a eu une réception à l'ambassade – tu sais comment c'est ici, les Français libres s'accrochent à leur champagne comme à un bastingage dans la tempête. J'y suis allée avec Jeanne et quelques filles du bureau de chiffrement. Rien de plus ennuyeux qu'un cocktail où tout le monde parle de la guerre sans la faire.*
*Il faut que je te dise quelque chose, Jean-Luc. Quelque chose que je n'aurais pas dû voir, pas dû entendre.*
— Tu écris encore. Il est trois heures du matin.
Élodie leva la tête. Jeanne se tenait dans l'embrasure de la porte, ses cheveux noirs enroulés dans un fichu, une tasse de thé refroidi dans les mains. Elle avait ce regard qu'elle prenait depuis que leur mère était morte – le regard de celle qui surveille, qui attend, qui craint le pire.
« Je n'arrive pas à dormir », dit Élodie.
Jeanne s'approcha sans bruit, déposa la tasse inutile sur la table, son regard tombant sur la page à moitié écrite. « Toujours à lui. Tu écris et tu n'envoies rien. C'est la quatrième lettre ce mois-ci, Elodie. »
*Élodie.* Jeanne était la seule qui l'appelait encore ainsi. Pour tout le monde, elle était Marguerite – le nom qu'elles avaient inventé ensemble, après, quand fuir était devenu une question de survie, quand le nom de leur famille était devenu une marque trop lourde. Mais la nuit, dans la cuisine, entre sœurs, elle était Élodie.
« Je ne peux pas envoyer celle-là non plus. »
— Pourquoi ? Tu m'as dit toi-même que Jean-Luc ne savait pas où tu étais, que tu cherchais le moyen de lui faire passer une lettre par la Croix-Rouge…
— Il est occupé, Jeanne.
La phrase tomba comme un couperet. Jeanne fronça les sourcils.
« Occupé ? Comment tu le sais ? »
Élodie baissa les yeux vers ses mains. Elle avait laissé une tache d'encre sur son index droit, une étoile bleu pâle qui semblait la regarder avec reproche.
« On l'a appris aux nouvelles de la BBC. Discrètes. La région de l'Aveyron – Sainte-Cécile… les Allemands sont entrés dans la nuit de dimanche à lundi. Ils cherchent des unités de résistance. Tout le secteur de Rodez est sur le qui-vive. »
Le silence s'étira entre elles, si longtemps qu'Élodie put entendre les gouttes s'écraser contre le rebord de la fenêtre, le crachotement d'un avion dans le lointain, quelque part au-dessus de la Tamise.
Jeanne s'assit en face d'elle, lentement, comme si ses os avaient vieilli de dix ans en une seconde.
« Mon Dieu. Sainte-Cécile. »
— Je ne peux pas envoyer une lettre. Il n'y a plus de poste, plus de sécurité, plus rien. Tout ce que j'écris pourrait tomber entre de mauvaises mains. Et si je raconte certaines choses… »
Elle laissa la phrase en suspens. Certaines choses. Les choses vues à l'ambassade, la veille au soir. L'homme en uniforme américain, ses cheveux blonds presque lumineux, sa voix grave posant des questions d'un ton trop désinvolte sur les réseaux de passage vers la zone libre. Les regards échangés ensuite entre les collaborateurs de de Gaulle, ces regards qui ne signifiaient qu'une chose : il y avait une taupe quelque part, quelqu'un qui parlait trop, quelqu'un qui trahissait.
Et puis, plus tard dans la nuit, ce qu'elle avait entendu en repliant les chaises après le départ des invités. Deux voix derrière la porte de l'adjoint du colonel, l'une française, l'autre américaine. Des noms. Des pseudonymes. Et celui de Jean-Luc.
— Tu as entendu quelque chose à l'ambassade, dit Jeanne, et ce n'était pas une question. « Quelque chose qui touche Jean-Luc. »
Élodie déglutit. Elle plia soigneusement la lettre, la glissa dans la poche intérieure de sa robe sans répondre.
« Élodie. Qu'est-ce que tu as entendu ? »
— Que Sainte-Cécile allait être utilisée comme point de passage pour les pilotes abattus. Que le réseau de Jean-Luc – je n'aurais jamais dû lui demander de m'écrire tout ça avant mon départ, Jeanne, je suis une imbécile – que son réseau était compromis. Quelqu'un à Londres parle. Quelqu'un qui travaille avec les Américains et qui livre les noms des résistants en échange de silence.
Sa voix se brisa sur le dernier mot. Jeanne tendit la main par-dessus la table, saisit la sienne.
« Il faut prévenir quelqu'un. Le colonel, les services… »
— Comment ? « Je suis censée être Marguerite, une simple secrétaire qui range des fichiers. Une rat de bureau, inoffensive. Si je sors les informations que j'ai entendues, on me demandera comment je les ai obtenues. Et si on trace la source, on trouvera ce que je cache. Ce que je suis. Ce que nous sommes. »
Le visage de Jeanne devint pâle sous la lumière de la lampe. « Tu veux dire… ton secret ? Le bâtard ? »
Le mot la frappa comme une gifle. Élodie retira sa main, la serra contre sa poitrine, là où la lettre reposait contre son cœur.
« Le fils de personne. Ou plutôt le fils de quelqu'un qui est mort au mauvais endroit, au mauvais moment, avec le mauvais uniforme. Et si on apprend qui était mon père, ce que j'ai fait pendant que la France tombait, je passerai le reste de ma vie en prison – si les Allemands n'y mettent pas fin avant. Et Jean-Luc n'en saura jamais rien. Il attendra une fiancée qui ne viendra jamais, et il finira sa vie en croyant que je l'ai abandonné. »
Elle se leva d'un seul mouvement, redressant sa robe, essuyant d'un geste rageur une larme qui lui brûlait la joue.
« Écoute-moi », dit-elle, et soudain sa voix était dure, claire, la voix qu'elle utilisait au bureau quand il fallait déchiffrer un code en pleine urgence. « Demain, je vais trouver un moyen de faire passer un mot à Sainte-Cécile. Un simple avertissement, sans signature, sans nom. Les Allemands sont déjà là, mais le réseau existe encore. Peut-être que quelqu'un recevra le message. Peut-être que Jean-Luc vivra. »
Jeanne se leva aussi, fit trois pas vers elle, et soudain la serra dans ses bras si fort que les côtes d'Élodie craquèrent.
« Et après ? » murmura Jeanne dans ses cheveux.
« Après, on s'occupe de toi. On trouve un bateau, un train, un moyen de sortir d'Angleterre. On retrouve Jean-Luc. Et on lui dit la vérité avant qu'il n'apprenne par un autre. »
Une pause. La pluie redoubla, fouettant la vitre.
« Et s'il ne veut pas de moi quand il saura ? » demanda Élodie à voix basse.
Jeanne resserra son étreinte. « Alors je le tuerai. »
Pour la première fois de la soirée, Élodie rit. Un rire bref, douloureux, mais un rire.
Elle se dégagea, retourna à la table, déplia la lettre et prit la plume. Sous les mots déjà écrits, dans la marge étroite du papier pelure, elle ajouta, minuscule, presque illisible :
*Si je ne reviens pas, sache que je n'ai jamais cessé de t'aimer. Et qu'il y a une chose que je n'ai pas eu le courage de te dire – une chose qui va tout changer. Pour l'instant, elle reste enfermée dans une boîte de porcelaine au fond d'un placard. Mais si tu veux savoir, mon amour, il faudra venir la chercher.*
*Je t'aime. Je te hais de me faire tant attendre la paix.*
*Élodie*
Elle glissa la lettre dans la boîte de biscuits en fer, entre les photographies et les rubans, et referma le couvercle avec un claquement sec. Les lettres ne partiraient pas. Elles ne partiraient peut-être jamais. Mais il y aurait une boîte, quelque part, dans une cottage au bord de la mer de Kent, et une autre vie, soixante ans plus tard, qui mettrait la main dessus.
Elle ne le savait pas encore. Elle n'avait pas besoin de le savoir.
Elle n'avait besoin que de survivre jusqu'au matin.