Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 12: The Soldier's Story
Le camion cahota sur la route défoncée, et Élodie sentit chaque secousse dans ses os fatigués. Elle avait vingt et un ans, mais les trois dernières semaines lui en pesaient quarante. La poussière de Normandie collait à sa peau, mêlée à l'iode et au sang séché qui imprégnaient son uniforme.
— On y est presque, dit le conducteur, un brancardier de Caen dont elle n'avait jamais retenu le nom.
Devant eux, une ferme éventrée servait d'hôpital de campagne. Des tentes kaki s'étiraient entre les murs de pierre, et des croix rouges peintes à la hâte flottaient au vent. Élodie sauta du camion avant qu'il ne s'arrête complètement, ses semelles s'enfonçant dans la boue.
— Nouvelle arrivée, criait déjà une infirmière en chef. Une bronchite pour le docteur Martin, et un cas compliqué dans la tente trois.
— Cas compliqué ?
— Officier anglais. Éclat d'obus dans la cuisse. Il arrive de Sword Beach, il a perdu beaucoup de sang.
Élodie traversa le champ de tentes, contournant les blessés qui attendaient assis contre les murs, leurs yeux vagues fixés sur l'horizon. La tente trois sentait l'éther et la gangrène naissante. Un homme était allongé sur une civière, son visage pâle comme un drap, des mèches de cheveux bruns collées à son front en sueur.
— Capitaine William Hargrove, dit l'infirmier en lui tendant son dossier. On lui a fait une transfusion il y a deux heures. Il délire par moments.
Élodie s'approcha. Elle avait vu des centaines de blessés, mais quelque chose dans la carrure de cet homme, dans la mâchoire crispée, la fit hésiter. Elle tamponna son front avec une compresse humide.
Il ouvrit les yeux. Des yeux bleus, étonnamment clairs dans ce visage creusé.
— Vous êtes française, murmura-t-il dans un anglais râpeux.
— Taisez-vous, capitaine. Vous devez économiser vos forces.
— Votre accent. Normand ?
— Parisienne, corrigea-t-elle. Dépêchée ici comme tant d'autres.
Il tenta de sourire, mais une grimace de douleur lui tordit le visage. L'infirmier préparait déjà la morphine. Élodie vérifia le pansement à sa cuisse, la gaze imbibée de rouge sombre.
— Il faut le recoudre. Préparez le champ opératoire.
Elle travailla pendant deux heures sous la lumière vacillante d'une lampe à pétrole, le chirurgien penché sur la jambe de l'officier, elle-même passant les instruments avec une précision mécanique. Quand ce fut terminé, ses mains tremblaient d'épuisement.
Elle s'assit près de lui, épuisée, un verre d'eau tiède dans la main. Il était conscient à nouveau, la fièvre montant malgré la morphine.
— Vous parlez bien l'anglais, dit-il faiblement.
— Ma mère était institutrice. Elle nous a appris les deux langues.
— Nous ?
— J'ai une sœur. Une sœur jumelle.
Le silence s'installa. Dehors, un avion passa dans le ciel, et le bruit des moteurs fit vibrer la toile de la tente.
— Je connais un autre Français, dit-il soudain. Quelqu'un qui parlait aussi bien l'anglais.
Élodie leva les yeux.
— Ah oui ? Et qui donc ?
— Un homme. Les services secrets nous avaient briefés sur lui avant le débarquement. Il s'appelait Jean-Luc Bernard.
La compresse glissa des mains d'Élodie. Elle la rattrapa, le cœur battant à grands coups.
— Jean-Luc Bernard, répéta-t-elle. Père agriculteur ?
— Je ne sais pas. D'après ce qu'on m'a dit, il était en charge d'un réseau de renseignement à l'est. Pas un simple paysan, en tout cas. Un espion.
Le mot tomba entre eux, lourd comme une pierre. Élodie se força à respirer.
— Il opérait autour de Sainte-Cécile, poursuivit-il, se redressant faiblement. Il nous a transmis des positions allemandes qui ont sauvé des centaines de vies.
— Vous l'avez rencontré ?
— Non. Mais j'ai vu sa photo, lors du briefing. Un homme avec une cicatrice au sourcil. Les yeux…
Il s'interrompit, la regardant fixement.
— Votre regard, murmura-t-il. Vous avez le même regard que lui sur cette photo.
Élodie se leva brusquement, la chaise raclant le sol de terre battue.
— Je dois vérifier les autres blessés, capitaine. Reposez-vous.
Elle sortit de la tente, le cœur affolé. Jean-Luc, un espion. Il n'était pas un simple résistant, pas un garçon de ferme qui cachait des tracts sous ses bottes. Il travaillait dans l'ombre, ses lettres à elle traversaient les lignes ennemies.
Et ses lettres. Toutes ces lettres qu'elle lui avait envoyées depuis Londres, parlant de son travail d'infirmière, des mouvements de troupes qu'elle apercevait, des blessés qui parlaient dans leur délire.
Le vertige la saisit. Elle avait pu tout compromettre. Elle s'appuya contre une caisse de munitions vide, le souffle court.
Cette nuit-là, elle ne dormit pas. Elle emprunta une lampe et une plume à l'aumônier de l'hôpital, et s'installa dans un coin de la ferme, sur une caisse retournée. Le papier qu'elle écrivit était un formulaire médical, mais peu importait.
*Jean-Luc,*
*On m'a dit ce que tu fais vraiment. Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ? J'ai peur d'avoir écrit trop, peur que mes lettres t'aient exposé, peur de ta mort par ma faute. Si tu reçois ce mot, brûle tout ce que je t'ai envoyé. La guerre finira. Nous nous retrouverons. Tu me dois cette promesse.*
*Je t'aime encore. Malgré tout.*
*Élodie*
Elle relut la lettre, puis la plia soigneusement. Au matin, elle la donnerait au courrier militaire. Une adresse en France, avec le réseau clandestin qui le ferait passer à travers les lignes. Elle ferma les yeux, épuisée.
Ce fut le fracas qui la réveilla. Le hurlement d'une bombe, le souffle qui arracha le toit de la ferme au-dessus de sa tête. La lampe vola, l'encre se renversa.
Quand elle revint à elle, les oreilles sifflantes, le visage couvert de poussière, elle était à genoux dans les décombres. Ses mains cherchèrent la lettre dans un mouvement panique. Les papiers étaient éparpillés, trempés, certains en feu.
Elle la retrouva enfin, partiellement brûlée, le nom « Jean-Luc » à moitié noirci. Mais le reste, la confession, la peur, la promesse, avait disparu dans les flammes.
Elle glissa le fragment dans sa poche. Puis elle se leva, prit une profonde inspiration dans l'air chargé de fumée, et retourna vers la tente trois pour sauver les autres.
Le capitaine William Hargrove était toujours vivant. Elle le soigna pendant dix jours. Il guérit, et il partit avec un autre fragment d'elle qu'il ne sut jamais nommer.
Quarante ans plus tard, Emma tiendrait la montre de cet homme dans sa main, gravée du nom de Jean-Luc, et comprendrait que sa grand-mère n'avait pas menti dans ses lettres. Elle avait seulement écrit à travers les flammes.
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