Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 13: The Aftermath of War
Le lendemain matin, la lumière de Sainte-Cécile était d’un gris laiteux, comme si le village lui-même retenait son souffle. Emma n’avait pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait le visage de sa grand-mère — non pas celui de la vieille femme douce qui lui faisait des tartes aux pommes, mais celui d’une inconnue qui avait aimé un espion, fui un mari violent et caché ses lettres sous une église.
Elle attendait devant le café, une tasse de café froid entre les mains, quand Théo arriva dans une vieille Peugeot bleue, les phares encore allumés par habitude.
— Tu es prête ? demanda-t-il en baissant la vitre.
— Non, dit-elle en montant. Mais vas-y quand même.
Il jeta un coup d’œil à ses yeux cernés et haussa un sourcil, mais ne dit rien. Ils roulèrent en silence sur la route départementale qui serpentait entre les champs de tournesols encore verts. Après dix minutes, Théo coupa le moteur de la radio qui grésillait des informations régionales.
— Le vieux Rouvière, dit-il. Il a quatre-vingt-dix ans. Il a passé sa vie à compulser les archives du maquis. Les gens disent qu’il sait tout sur tout le monde — du moins, tout ce qui s’est passé entre 1940 et 1945.
— Et il parle encore ?
— Il parle surtout. Le problème, c’est de l’arrêter.
Ils atteignirent un village plus petit que Sainte-Cécile, une poignée de maisons en pierre dorée autour d’une place où un platane centenaire étendait ses branches. Théo se gara devant une maison basse aux volets verts. Un homme les attendait déjà sur le seuil, appuyé sur une canne de bois fruitier, les yeux plissés par des décennies de soleil.
— Théo Castellan, dit-il d’une voix rocailleuse. Le petit-fils de Marcel Dubois. J’aurais cru que tu étais le dernier à vouloir remuer la boue.
— La boue, c’est chez moi que je la piétine, répondit Théo avec un sourire en coin. On cherche des informations sur un certain Jean-Luc Bernard.
Le vieil homme resta immobile un long moment. Puis il pivota et disparut dans l’ombre de la maison.
— Faites pas les timides, dit-il depuis l’intérieur. Lave-toi les pieds si tu veux, mais entre.
La maison sentait la menthe séchée et la naphtaline. Sur les murs, des photographies jaunies : des hommes en béret, des fusils graisseux posés contre des murs de ferme. Le vieux Rouvière s’installa dans un fauteuil de cuir craquelé, les mains croisées sur sa canne. Il regarda Emma avec une intensité qui la fit se sentir transparente.
— Vous lui ressemblez, dit-il. À la jumelle. Pas celle qui est morte — celle qui est partie en Angleterre.
Emma perdit la parole. Elle s’assit lentement sur une chaise droite.
— Comment… vous saviez ?
— On est vieux, mademoiselle. On ne connaît plus les noms des chansons d’aujourd’hui, mais on connaît les visages qui ont marqué notre jeunesse. Elodie Bernard. Infirmière. Vous êtes beaucoup plus brune qu’elle, mais le menton, c’est le même. Et les yeux, aussi. Les yeux, ça ne ment jamais.
Théo s’accroupit devant le fauteuil, les mains sur les genoux.
— Jean-Luc Bernard, répéta-t-il. Qu’est-ce que vous savez de lui ?
Le Rouvière ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.
— Jean-Luc, c’était un héros. Pas les héros de cinéma — ceux qui tirent et qui postent. Non. C’était le genre de héros qui vous retrouvait à trois heures du matin, les articulations gelées, avec un sac de pain et un faux-papier qui tenait à peine. Il montait le réseau l’hirondelle. Tout le secteur, du maquis de Vercors à la frontière suisse, passait par lui. Sans lui, on aurait été deux cents fusillés de plus.
— Il est mort en héros ? demanda Emma, la voix étonnamment ferme.
— Il est mort en 1944, fusillé sur la colline de Verney. Quarante-trois ans. Ils l’ont pris au lever du jour, après une dénonciation. On n’a jamais su qui avait parlé. Mais il n’a jamais rien dit, même sous la torture. Pas un nom. Pas une adresse. C’est le curé de l’époque qui l’avait enterré en cachette, avant que les Allemands ne reviennent chercher le corps.
— Attendez, dit Théo. Il est mort pendant la guerre ? Marcel écrivait à Jeanne en 1971 pour la menacer de révéler ce qui était arrivé à son mari…
Le Rouvière le regarda avec une lueur nouvelle.
— Votre arrière-grand-père, dit-il lentement, racontait beaucoup de choses. Ce n’était pas toujours vrai. Mais demandez-vous pourquoi il aurait voulu faire peur à Jeanne avec un fantôme.
Emma sortit son téléphone. Elle ouvrit une photo, ancienne, qu’elle avait prise des lettres dans la crypte — une des menaces de Marcel, datée de février 1971.
— « Si tu parles, je dirai aux enfants qui est vraiment leur père », lut-elle à voix haute. « Et je dirai ce que j’ai vu cette nuit-là. »
Le vieil homme ne prit même pas le téléphone. Il regarda l’écran, puis il hocha lentement la tête.
— Cette nuit-là, dit-il. Que pouvait-il avoir vu ? Une rafle. Une trahison. Une femme qui fuit.
Il se leva avec difficulté, traversa la pièce en s’appuyant sur les meubles, et ouvrit un tiroir d’une commode en chêne massif. Il en sortit une enveloppe écornée, sans en-tête.
— Je n’ai jamais su quoi faire de ça, dit-il. Ça vient d’une vieille femme, Berthe Coste, une des passeuses de l’époque. Elle tenait une maison de repos dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle est morte l’année dernière, à quatre-vingt-seize ans. Avant de partir, elle a laissé une seule lettre, avec mon nom dessus.
Il tendit l’enveloppe à Emma. Ses doigts tremblaient légèrement — plus d’âge que de peur.
— Elle disait qu’elle avait roulé pour un réseau qui était dirigé par un homme qu’elle appelait « le faucheur ». Mais ce n’était pas son nom de code. Elle disait que c’était le vrai Jean-Luc — celui qui avait fui, et pas celui qui était mort.
Emma ouvrit l’enveloppe avec précaution. Une feuille de papier pelure, pliée en quatre, à l’écriture large et tremblante.
— Une survivante, lut-elle à voix basse. Une femme. Elle s’appelait Suzanne. Suzanne Rey. Elle vit encore, dans une maison de retraite près de Gap. Elle a été opératrice radio pour le réseau l’hirondelle. Elle connaissait Jean-Luc aussi bien que moi, pour ne pas dire mieux.
Le Rouvière se rassit lourdement.
— Si quelqu’un peut vous éclairer sur ce qui est arrivé cette nuit-là — et sur ce que Marcel Dubois a pu voir — c’est Suzanne. Mais attention à vous.
— Pourquoi ? demanda Théo.
— Suzanne, c’était la meilleure de nous. La plus discrète. La plus fidèle. Elle seule savait où couraient tous les fils. Et elle a passé quarante ans à ne rien dire. Quand une femme comme ça décide de parler, c’est généralement parce que le silence devient plus dangereux que la vérité.
Une heure plus tard, ils étaient de retour dans la Peugeot. Emma tenait l’enveloppe contre sa poitrine comme une relique.
— Une maison de retraite près de Gap, dit Théo. C’est à une heure et demie de route. Elle a quatre-vingt-dix ans passés ? Elle va peut-être nous recevoir.
— Et si elle refuse ?
— On n’y va pas pour lui demander la permission, dit Théo avec un sourire sans joie. On y va pour lui montrer une photo de ta grand-mère, et on regarde si elle devient blanche ou verte.
Emma fixa la route qui défilait. Jean-Luc était mort fusillé en 1944. Marcel écrivait encore des menaces vingt-sept ans plus tard, en utilisant un secret qui n’avait plus de mâchoires. Et William Hargrove, son propre grand-père, portait une montre gravée au nom d’un mort.
— Ma grand-mère, dit Emma lentement. Pourquoi aurait-elle eu si peur d’un homme dont le mari était déjà mort ?
Théo haussa les épaules, les mains crispées sur le volant.
— Parce que les morts ont des choses que les vivants ne peuvent pas révéler, répondit-il. Et parce que Marcel Dubois savait que les secrets ont plus de poids que les témoins.
La voiture avala les kilomètres. Emma ne se souvenait pas du paysage. Elle pensait à Elodie, sa grand-mère si douce, qui avait croqué des madeleines avec elle devant « Les Demoiselles de Rochefort » — la même femme qui avait tenu un réseau de renseignements à l’âge où Emma, elle, n’arrivait pas à se rappeler où elle avait mis ses clés.
Ils descendirent une vallée étroite, entre des parois de calcaire et des villages accrochés à flanc de montagne comme des nids d’aigles. À l’approche de Gap, Théo sortit son téléphone pour trouver l’adresse. Une maison de retraite au nom banal : La Roseraie. Des géraniums aux fenêtres, une pelouse verte et tondue, un panneau — « Les visites sont les bienvenues entre 14 h et 17 h ».
— Deux heures de l’après-midi, dit Emma. On a le temps.
Ils déjeunèrent dans un bistro du centre-ville, sans vraiment parler. Théo mangeait des frites avec application, la regardant du coin de l’œil par moments. Emma remarqua qu’il prenait son café comme les vieux du village — deux sucres, une cuillère, le geste lent pour remuer.
À quatorze heures précises, la réceptionniste de la Roseraie leva les yeux de son écran, un sourire professionnel sur le visage.
— Vous cherchez Suzanne Rey ? Elle ne reçoit presque jamais de visite. Il y a des jours où elle est très fatiguée.
— On vient de loin, dit Emma. On peut lui laisser au moins un mot ?
— Je vais voir. Votre nom ?
— Emma. Emma Laurent.
La réceptionniste disparut dans un couloir. Emma écouta les bruits de la maison — des chariots de médicaments, une télévision qui beuglait des jeux télévisés, l’odeur de lessive et de soupe.
La femme revint au bout de cinq minutes. Son visage avait changé.
— Elle veut vous voir, dit-elle en baissant la voix. Mais elle a demandé que ce soit vous seule, mademoiselle Laurent. Vous pouvez la trouver au fond du jardin, près du bassin.
Emma se tourna vers Théo. Il haussa les épaules et s’installa sur une chaise du hall en sortant un cahier.
— Allez, dit-il. Je vais noter les noms des géraniums pendant ce temps.
Emma suivit le couloir qui donnait sur un jardin clos. Une allée gravillonnée serpentait entre les rosiers grimpants, et au bout, un petit bassin de pierre où l’eau murmurait en cascade. Une femme très âgée était assise sur un banc, droite comme un I, les mains posées sur une ombrelle fermée. Ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon sévère. Elle portait une veste de tweed bleu, élimée mais propre, et des lunettes cerclées d’or, qu’elle braqua immédiatement sur Emma.
— Emma Laurent, dit-elle d’une voix profonde, étonnamment ferme. Approchez-vous. Je ne mords pas. Je n’ai plus de dents, de toute façon.
Emma s’approcha lentement. Suzanne Rey observa son visage, ses mains, son allure entière. Puis, sans un mot, elle sortit d’une poche intérieure une photographie de la taille d’une carte postale, aux bords cornés. Elle la tendit à Emma.
C’était une photo en noir et blanc de trois personnes : un homme au visage anguleux, une femme brune aux yeux clairs, et, entre eux, une jeune fille en jupe plissée qui ressemblait étrangement à Emma.
— Votre grand-mère ? demanda la vieille femme.
Emma hocha la tête, la gorge serrée.
— C’était une des nôtres, dit Suzanne. Pour être exacte, c’était plus que ça.
Elle prit une longue inspiration, comme pour écarter une douleur ancienne.
— Elodie Bernard était mon contact. La meilleure opératrice radio que le réseau ait jamais eue. Elle dormait quatre heures par nuit, transmettait des messages codés avec une précision de métronome, et traversait la frontière pour transporter des documents si précieux qu’on aurait tué pour un seul chiffre. Elle était douce, extrêmement intelligente… et elle avait peur d’un seul homme, son mari, entre les rafles, les dénonciations et les morts. Vous connaissez une partie de l’histoire, je suppose ?
Emma ne répondit pas. Elle tendit à son tour une photographie — celle de sa grand-mère, prise à son mariage avec William Hargrove. Suzanne la regarda longuement, puis ses yeux se mouillèrent.
— Elle est partie à la Libération, dit-elle. Personne ne savait pour qui elle travaillait. Personne, sauf moi. Elle m’a dit qu’elle ne pourrait pas survivre à la paix. Qu’elle était fatiguée de cacher qui elle était. Je croyais qu’elle parlait de la résistance. Je me suis trompée.
Emma sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— De quoi parlait-elle, alors ?
Suzanne fixa le bassin.
— Elle parlait d’elle-même, dit-elle. De la femme qu’elle avait dû devenir pour survire. Mais surtout, elle a fini par m’avouer, dans une lettre, l’essentiel. Peu après la naissance de votre père — de son fils — elle a écrit. La dernière lettre.
Elle sortit une autre enveloppe de la même poche intérieure, plus froissée que la première, presque translucide à force d’avoir été lue. Elle la tendit à Emma, qui l’ouvrit avec des doigts qui tremblaient. L’écriture de sa grand-mère. Le papier sentait la lavande sèche.
Ma chère Suzanne, Je mens depuis trop longtemps. J’ai laissé une enfant derrière moi. Pas seulement une idée, une enfant. Dans un village que je ne veux pas nommer, sous un nom que je ne veux pas assumer. Quand je suis partie après la guerre, j’ai épousé un homme bon qui m’a offert une vie, une famille, une honnêteté que je ne méritais pas. Mais je ne peux pas me mentir encore. Si un jour quelqu’un trouve ces lettres, dis-lui que je l’ai aimé d’un amour que je n’ai jamais su montrer. L’amour est ce que je fuis depuis toujours. Je fuis toujours ceux que j’aime.
Emma lut la lettre deux fois. Trois fois. Le silence n’était rempli que du son de l’eau.
Suzanne Rey la regardait avec une compassion qui ne disait aucun mot, mais qui parlait de soixante-dix années de secret partagé.
— Votre grand-mère a laissé une enfant, dit-elle doucement, comme si elle aussi découvrait les mots. Une fille, peut-être. Une fille qui vit encore, quelque part, avec un nom qui n’est pas le sien. La seule personne qui savait où elle était, c’était Marcel Dubois.
Emma s’assit à la place restée libre sur le banc. Elle ne pleurait pas. Les lettres lui glacèrent le bout des doigts alors qu’elle
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