Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 15: Shadows of a Child
La pluie s’était mise à tomber sur la route du retour, fine et obstinée, comme si le ciel lui-même refusait de laisser le silence s’installer. Emma regardait défiler les champs normands à travers la vitre embuée, les mains serrées sur ses genoux, la voix de Suzanne Bélanger résonnant encore dans sa tête.
*Une traîtresse. Elle a abandonné un enfant.*
— Tu es sûre que ça va ? demanda Théo sans quitter la route des yeux.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle compta les poteaux électriques, un, deux, trois, puis laissa échapper un souffle qu’elle retenait depuis le village.
— Ma mère avait une sœur. Ou plutôt, elle aurait dû en avoir une.
Théo tourna brièvement la tête vers elle.
— Comment ça ?
Emma ferma les yeux. L’histoire familiale remontait à la surface, tordue par les années et les silences, mais elle la reconnaissait maintenant pour ce qu’elle était : une version édulcorée de la vérité.
— Quand j’étais petite, ma mère racontait que ma grand-mère avait perdu un bébé avant elle. Une petite fille, née trop tôt, morte en quelques jours. Elle disait que c’est pour ça qu’Elodie ne parlait jamais de la France, que ça lui rappelait trop de chagrin.
— Mais tu ne le crois plus.
— Suzanne a dit qu’elle avait abandonné une enfant. Pas qu’elle l’avait perdue.
La voiture franchit un dos d’âne et Emma se laissa ballotter, le front contre la vitre froide. Elle revoyait le visage de sa mère les rares fois où celle-ci évoquait cette sœur fantôme, toujours rapidement, toujours avec cette absence de détails qui aurait dû la mettre sur la piste depuis longtemps.
— Le prénom, dit-elle soudain. Elle s’appelait Anne. Ma mère disait qu’ils l’avaient appelée Anne parce que c’était le prénom de la sœur d’Elodie. Mais Elodie n’avait pas de sœur.
— Tu es sûre ?
— Je l’ai vérifié quand je préparais mon mémoire en histoire. Acte de naissance de ma grand-mère, registres paroissiaux. Une fille unique, née en 1920 à Caen. Pas de sœur, pas de frère.
— Alors Anne…
— Anne n’a jamais existé. Ou alors pas de la façon qu’on m’a racontée.
La pluie redoubla, et Théo activa les essuie-glaces avec un geste machinal. Ils roulèrent quelques minutes en silence, le gravier crissant sous les pneus quand il se rangea sur le bas-côté.
— Tu veux appeler ta mère maintenant ? demanda-t-il doucement.
Emma sentit son téléphone peser dans la poche de son manteau. Elle l’avait éteint après le deuxième message de James, incapable d’affronter encore la voix paniquée de sa mère. Mais les questions étaient trop lourdes pour attendre.
— Je ne sais même pas quoi lui dire, murmura-t-elle. « Maman, tu es peut-être la fille d’une espionne qui a abandonné un enfant ? » Ce n’est pas une conversation qu’on peut avoir par téléphone.
— Tu peux quand même essayer de sonder le terrain.
Emma sortit son téléphone, le ralluma. Trois messages de sa mère, deux de James, un numéro inconnu. Elle ignora tout, composa le numéro fixe de la maison familiale à Glasgow. Deux sonneries. Trois. Elle allait raccrocher quand une voix essoufflée répondit.
— Emma ? Emma, c’est toi ?
La voix de sa mère était hachée, comme si elle avait pleuré.
— Maman. Je suis désolée de ne pas avoir rappelé plus tôt.
— James m’a dit que la police t’avait parlé. Tu nous inquiètes, Emma. Tu es en France, toute seule, à remuer des choses qui…
— Maman, il y a une chose dont je dois te parler. À propos de grand-mère.
Silence à l’autre bout de la ligne. Emma entendait la respiration de sa mère, trop rapide, trop saccadée.
— Maman ? Tu es là ?
— Je t’écoute.
Emma ferma les yeux. Théo lui posa une main sur le bras, un soutien silencieux.
— Est-ce qu’Elodie t’a déjà parlé d’un enfant qu’elle aurait eu avant toi ? Pas un bébé mort-né. Un enfant vivant. Une fille.
Le silence dura si longtemps qu’Emma dut vérifier que la communication n’avait pas été coupée. Puis un son étrange s’éleva : un sanglot étouffé, presque animal, qui lui vrilla le cœur.
— Maman ?
— Elle me l’a dit le jour de sa mort, murmura sa mère d’une voix brisée. J’étais à son chevet à l’hôpital. Elle me tenait la main, et elle m’a parlé d’une petite fille. Je pensais qu’elle délirait. Les médecins avaient dit que ses forces déclinaient, que la morphine pouvait causer de la confusion.
— Mais ce n’était pas de la confusion.
— Elle a dit… elle a dit qu’elle avait dû partir. Qu’on l’avait forcée, parce que l’enfant serait en danger si elle restait. Elle m’a demandé de lui pardonner.
— Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
— Rien. Je n’ai rien compris. Je croyais qu’elle parlait de moi, qu’elle regrettait de nous avoir quittés pour l’Angleterre. Je lui ai dit que je ne lui en voulais pas.
La voix de sa mère se cassa.
— Elle a souri, Emma. Elle a souri et elle m’a dit : « Ce n’est pas à toi que je demande pardon, ma chérie. C’est à l’autre. »
Emma sentit le sol se dérober sous elle. Elle s’agrippa à la portière, la tête légère.
— Maman, dit-elle lentement, est-ce que tu sais si tu as été adoptée ?
Un silence, encore. Puis un cri étouffé, comme un coup reçu.
— Emma, qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que je n’ai pas été adoptée. J’ai mes papiers. J’ai une copie de mon acte de naissance. Née à Glasgow en 1952, père William Hargrove, mère Elodie Dubois-Hargrove.
— Dubois ?
— C’était le nom de jeune fille de maman. Pourquoi cette question ?
Emma échangea un regard avec Théo. Marcel Dubois. Le nom du tortionnaire, du maître chanteur. Et le nom de jeune fille de sa grand-mère.
— Tu es sûre ? demanda-t-elle. Elle s’appelait vraiment Dubois ? Pas un autre nom ?
— James m’a dit que tu racontais des histoires de lettres cachées dans une église, souffla sa mère. Emma, je commence à m’inquiéter sérieusement pour ta santé mentale. Est-ce que tu as vu un médecin ? Est-ce que tu prends encore tes cachets ?
La question la piqua. Emma serra les mâchoires.
— Je prends mes cachets, maman. Et je ne suis pas en crise. J’essaie simplement de comprendre quelque chose qui concerne notre famille. Quelque chose qu’Elodie nous a caché toute sa vie.
— Pourquoi est-ce que tu ne peux pas laisser les morts reposer en paix ?
La phrase lui fit l’effet d’une gifle. Pendant vingt ans, Emma avait entendu la même rengaine : laisse les morts reposer en paix. Ne rouvre pas les vieux dossiers. Ne cherche pas à savoir.
— Parce qu’ils ne reposent pas en paix, maman. Ils n’ont jamais reposé en paix.
Un long soupir à l’autre bout de la ligne.
— Il y a une boîte, dit sa mère. Dans le grenier. Une boîte que ta grand-mère m’a fait promettre d’ouvrir seulement après sa mort. Je l’ai gardée toutes ces années parce que je n’ai jamais su si c’était elle qui avait raison ou si moi je fabriquais du mystère pour me protéger.
— Comment ça, une boîte ?
— En fer blanc. Un vieux biscuitier anglais, je crois. Il est dans une malle en cuir, sous les cartons d’hiver. Je n’ai jamais regardé dedans.
Emma sentit son cœur battre plus vite. La lettre de sa grand-mère, la dernière qu’elle avait reçue, mentionnait quelque chose à propos d’un trésor qu’elle devait trouver. Un trésor ou un secret. Emma avait cru que c’était une métaphore.
— Maman, est-ce que tu peux l’ouvrir ? Maintenant ? Je suis en ligne.
— Emma, il est neuf heures du matin en Écosse.
— S’il te plaît. C’est important.
La ligne resta muette quelques secondes. Puis Emma entendit des pas, une porte qui grince, un escalier qui craque.
— Tu me dois une explication sérieuse, Emma. Je te préviens.
D’autres sons : une malle qu’on ouvre, du papier qui froisse, un souffle retenu.
— Elle est là, dit sa mère. Elle pèse lourd. Tu veux vraiment que…
— Oui, maman. Ouvre-la.
Le grincement du métal qui cède. Des objets qu’on déplace. Puis un silence étrange, trop long.
— Maman ? appela Emma.
Quand sa mère parla enfin, sa voix avait changé. Elle était petite, fragile, comme celle d’une enfant.
— Emma, dit-elle lentement, il y a une photo. Une photo d’un homme en uniforme. Une femme avec un bébé. Et un papier, Edith. Elle signe Edith. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi est-ce qu’elle signe Edith ?
Emma sentit les pièces du puzzle s’assembler dans son esprit avec une violence presque physique. Elodie avait abandonné un enfant, était partie avec William. Mais aucune trace d’Anne dans les registres.
Le papier que sa mère tenait entre les mains disait peut-être la vérité que tous les actes officiels avaient effacée.
Édith. Un prénom. Une autre femme. Une autre vie.
Emma ferma les yeux, savoura l’amertume de cette révélation.
— Maman, écoute-moi bien. Ne parle de cette boîte à personne. Je rentre à Glasgow.
— Tu rentres ? Mais tes vacances…
— Ce ne sont pas des vacances, maman. C’est une enquête. Et je crois que je commence enfin à comprendre pourquoi personne n’a jamais voulu que je la mène.
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