Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 16: The Unfinished Letter
La clé grinça dans la serrure de la chambre d’hôtel. Emma ne prit même pas le temps d’enlever son manteau. Elle s’assit au bord du lit, les lettres de sa grand-mère étalées devant elle comme des cartes à jouer qu’elle aurait voulu ne jamais connaître.
Le téléphone sonna. Théo.
— Tu es rentrée ? demanda-t-il.
— Oui.
— Tu veux en parler ?
— Pas encore.
Il y eut un silence, puis Théo dit doucement :
— Je suis à la réception. Je monte ?
Emma ferma les yeux.
— Dans cinq minutes.
Elle raccrocha et sortit la dernière lettre. Celle que sa mère lui avait donnée en novembre, trois semaines avant la mort d’Élodie. Du papier bleu pâle, l’écriture fine et pressée, comme si chaque mot avait été arraché à un compte à rebours.
> *Ma chère fille,* > > *Si tu lis cette lettre, c’est que le temps est venu. J’ai longtemps pensé que je pourrais tout emporter avec moi, que certaines choses devaient mourir avec celle qui les avait faites. Mais je ne peux pas. Pas entièrement. Il y a une promesse que je n’ai pas tenue, et une vérité que j’ai protégée peut-être au-delà de ce qui était juste.*
Emma relut le passage trois fois. *Une promesse.* Suzanne Bélanger avait parlé d’une trahison, d’un enfant abandonné. Mais cette lettre ne mentionnait rien de tout cela. Elle parlait d’autre chose. Quelque chose de plus… concret.
Elle lut la suite :
> *Il y a une boîte. Je l’ai cachée il y a longtemps, dans un endroit que je croyais sûr. Si tu la trouves, tu comprendras pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait. Mais si tu ne la trouves pas, alors peut-être que c’est mieux ainsi. Peut-être que certains secrets ont besoin de la terre pour les garder.*
La lettre s’arrêtait là. Pas de signature. Pas de date. Juste ces mots suspendus, comme si la main d’Élodie avait été interrompue. Le reste de la page était blanc. Emma passa le doigt sur le papier. Une petite déchirure au bord indiquait que quelque chose — peut-être une ligne entière — avait été arraché.
— Une boîte, murmura-t-elle.
La porte de la chambre s’ouvrit. Théo entra, referma derrière lui, resta debout près du lit, les mains dans les poches.
— Alors ?
Emma lui tendit la lettre. Il la lut en silence, puis la reposa sur le lit.
— Une boîte, dit-il.
— Oui.
— Dans le château ?
Emma le regarda.
— Ma grand-mère a passé la guerre ici, à Sainte-Cécile. Son mari travaillait pour les Dubois. Marcel Dubois était son employeur. Si elle a caché quelque chose pendant la guerre, où aurait-elle pu le mettre ?
— Le château.
— Exactement.
Théo passa une main dans ses cheveux.
— Tu as vu ce qu’il reste de ce château. Un tas de pierres et une charpente effondrée. Les Dubois l’ont abandonné dans les années soixante. Il n’y a même plus de toit.
— Je sais.
— Et si quelqu’un l’a trouvée avant toi ? Cette boîte a soixante-dix ans.
— Alors je n’aurai plus aucune réponse.
Théo s’assit en face d’elle, sur l’unique chaise de la chambre.
— Tu veux vraiment aller fouiller dans des ruines ? Toi qui ranges tes livres par couleur ?
Emma esquissa un sourire fatigué.
— Le classement des livres, c’est un symptôme. Pas une thérapie.
— Et là, c’est quoi ?
— Une enquête.
Elle replia la lettre, la glissa dans son sac.
— Je veux aller voir ce château.
Le matin était gris et humide. Ils trouvèrent le chemin du château après deux mauvaises directions, le GPS finissant par capituler devant un sentier de terre battue traversant des prairies mouillées. La voiture de location de Théo glissa un peu, pataugea, puis s’arrêta devant une grille de fer rouillée, entrouverte par la végétation.
Le château apparaissait au bout de l’allée : deux murs encore debout, quelques fenêtres vides comme des orbites. La toiture n’existait plus. Un hourdage de poutres noircies s’élevait là où le premier étage avait dû être.
Emma sortit de la voiture. L’air sentait la terre mouillée et la pierre grise. Le vent déplaçait des feuilles mortes entre les colonnes d’un ancien perron.
— Belle demeure, dit Théo derrière elle.
— Elle a dû être magnifique.
Ils s’approchèrent. Les ruines étaient instables. Théo testait chaque pierre avant de laisser passer Emma. Le sol du rez-de-chaussée, pavé de larges dalles, était encore en grande partie préservé au centre de la bâtisse — là où le plancher n’avait pas pourri.
Emma s’arrêta. Quatre cheminées monumentales se succédaient au long des murs encore debout. Trois étaient effondrées. La quatrième — la plus proche de l’aile droite — semblait intacte. Un manteau de pierre sculpté d’un motif de vigne, encore visible sous la mousse et la suie.
Elle y alla.
L’âtre était profond, rempli de débris, de plâtre et d’ossements d’oiseaux. Emma s’agenouilla, sortit une lampe de poche de sa poche, et éclaira la paroi intérieure de la cheminée.
Théo arriva derrière elle.
— Tu attends quoi, pour faire sortir un lapin d’un chapeau ?
— Je cherche une boîte, pas un lapin.
Elle passa la main le long de la pierre. La suie tombait en poudre, collante. Elle avait lu quelque part que les domestiques cachaient parfois des objets dans le conduit latéral des cheminées, derrière une brique amovible, quand ils voulaient soustraire quelque chose à la vue de leurs maîtres.
Sa main rencontra une pierre qui bougeait.
Juste un peu. Un millimètre. Mais c’était différent, un léger, très léger jeu entre les joints, les autres parfaitement soudés par le mortier et les années.
Elle poussa. La pierre céda avec un grincement sec. Elle glissa un peu de côté, laissant apparaître une cavité sombre, à la taille d’une boîte à chaussures.
Théo s’accroupit à côté d’elle, la lampe de son téléphone braquée sur l’ouverture.
— Il y a quelque chose.
Emma tendit la main. Ses doigts rencontrèrent d’abord une toile d’araignée épaisse, qu’elle écarta d’un geste. Puis elle toucha du métal. Froid. Lisse.
Elle sortit l’objet.
C’était une boîte en fer-blanc, à la peinture écailée, encore reconnaissable : un motif de roses délavées sur le couvercle, une serrure minuscule et intacte. Le métal était froid et un peu humide mais le couvercle résista d’abord, puis céda. À l’intérieur, emballées dans un linge à l’odeur de moisi et de sel : les choses les plus ordinaires du monde.
Un portefeuille d’homme en cuir brun, souple.
Emma l’ouvrit. À l’intérieur, des papiers jaunis, pliés en quatre : un permis de conduire français datant de 1950, une carte de rationnement, et une photographie.
Théo éclaira la photo. Une jeune femme en robe d’été, blanche à fleurs, cheveux sombres, souriant franchement à l’objectif, adossée à un mur de pierre. Pas Élodie. Les traits étaient différents. Un peu plus fins, plus ronds. Mais la ressemblance était frappante — pas avec ce que la famille d’Emma avait toujours appelé « la santé des Laurent », mais avec quelqu’un d’autre.
Avec Jeanne.
La sœur d’Élodie. Celle qui était morte avant la guerre, comme tout le monde avait toujours cru.
Emma regarda la photo, puis le permis de conduire. Le nom inscrit dessus était celui de Marcel Dubois. Son cœur se serra comme un poing dans sa poitrine.
— Marcel Dubois avait une photo de Jeanne, murmura-t-elle.
Théo se pencha. Il était perplexe.
— Et qui est Jeanne ?
Emma releva la tête vers lui, les yeux brillants d’une soudaine certitude :
— La sœur de ma grand-mère que tout le monde a toujours crue morte avant la guerre. Et si elle ne l’était pas ? Et si cette boîte racontait toute une autre histoire ?
Elle retourna le portefeuille. Au fond de la boîte, un autre morceau de papier, plié très serré. Une lettre à l’encre délavée. Elle l’ouvrit avec précaution, reconnut l’écriture de sa grand-mère. La date : mars 1945. France.
Emma commença à lire à voix haute, pour donner une forme à ce qu’elle découvrait :
— « Marcel. Je sais ce que tu as fait. Je ne dirai rien, tu peux être sûr de cela. Mais j’ai besoin de ton silence à toi aussi, maintenant que je pars. Je te laisse cette boîte. Elle vous appartiendra, à toi et ta femme, si vous voulez. Sauve-la. Fais ce que je n’ai pas pu faire. »
Sa voix faiblit.
Elle glissa la lettre sur le côté. Une autre photo avait glissé au fond de la boîte : un bébé dans les bras d’une femme. La mère était Jeanne.
Emma regarda la photographie en silence.
« Et si elle ne l’était pas ? » continua-t-elle. « Si Jeanne n’était jamais morte ? Alors… »
Elle releva les yeux vers Théo.
« Alors cette enfant-là, c’est peut-être ma mère. »
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