Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 18: The Other Woman
La pluie tambourinait contre les vitres du presbytère quand Jean-Luc Bernard reçut l'ordre. Le colonel Marchand lui tendit le dossier sans un mot, les yeux rivés sur la carte étalée devant lui.
« Une femme. Elle s'appelle Jeanne Dubois. Elle est enceinte de sept mois et elle en sait trop. Vous la gardez, vous la protégez, vous ne la laissez parler à personne. Compris ? »
Jean-Luc avait acquiescé. C'était septembre 1944. Paris était libéré depuis trois semaines, mais la campagne restait un couteau sous la gorge. Les collabos se faisaient discrets, les résistants se faisaient justice, et les femmes qui avaient couché avec l'ennemi se faisaient raser le crâne en place publique avant d'être traînées dans la boue.
Jeanne Dubois n'avait pas couché avec l'ennemi. Elle avait épousé un homme qui s'était révélé être un salaud, et quand elle avait découvert qu'il livrait des listes de noms aux Allemands, elle avait fui. Maintenant son mari la cherchait, elle et l'enfant qu'elle portait, pour la faire taire définitivement.
La ferme isolée sentait le foin humide et la cendre froide. Jean-Luc y installa Jeanne dans la chambre du haut, sous les combles, là où une fenêtre étroite donnait sur la route de Saint-Cécile. Il montait la garde en bas, lisant les mêmes trois livres usés en attendant que la guerre finisse ou qu'elle le trouve, l'un ou l'autre.
Elle ne parlait pas beaucoup. Les premiers jours, elle restait assise près de la fenêtre, une main posée sur son ventre comme si elle protégeait déjà l'enfant des balles qui sifflaient au loin. Jean-Luc lui apportait du pain, du fromage, ce qu'il pouvait trouver. Elle le remerciait d'un hochement de tête, sans le regarder.
Puis un matin, elle s'était mise à pleurer sans bruit, les épaules secouées de spasmes qu'elle tentait de réprimer. Il était resté sur le seuil, ne sachant que faire.
« Ma mère est morte en me mettant au monde, avait-elle dit sans le regarder. Je n'ai jamais connu personne qui me soit vraiment proche. Mon frère Marcel est le seul qui restait, et maintenant je ne sais même pas s'il est vivant ou s'il a choisi son camp. »
Jean-Luc s'était assis à l'autre bout de la pièce, gardant la distance.
« Je n'ai pas connu ma mère non plus, dit-il. Elle est partie quand j'avais trois ans. Mon père disait qu'elle était morte, mais je crois qu'elle est juste partie. »
Jeanne avait ri, un son cassé, presque douloureux.
« On est deux orphelins qui font semblant. »
C'était là que ça avait commencé. Pas comme une explosion — comme une braise qui prend lentement, sans bruit, sans flamme visible. Elle lui parlait de son frère Marcel, de la grande maison des Dubois, des étés passés à courir dans les vignes. Il lui parlait d'Elodie, de leur projet de se marier après la guerre, de la lettre qu'il lui avait écrite avant de rejoindre le maquis.
« Elle est partie en Angleterre, expliqua-t-il. Elle devait transmettre des documents aux Alliés. Je ne sais pas si elle est vivante. »
Jeanne avait posé sa main sur la sienne — un geste de consolation, rien de plus.
« Elle reviendra. Les femmes comme elle reviennent toujours. »
Mais les semaines passèrent, et les lettres d'Elodie cessèrent. D'abord une, puis deux, puis le silence. Jean-Luc cachait son inquiétude en s'occupant de Jeanne, qui grossissait, qui souffrait de crampes dans les jambes, qui riait de ses propres maladresses quand elle tentait de l'aider à couper du bois.
Une nuit, elle cria. Il monta en courant, la trouva en larmes, le ventre dur comme de la pierre.
« Ce n'est rien, dit-elle, encore un faux travail. Le médecin a dit que ça passerait. »
Il resta auprès d'elle, lui tenant la main jusqu'à l'aube. Elle s'endormit contre son épaule, et il sentit l'enfant bouger contre son bras. Une petite impatience, un coup de pied qui disait : je suis là, j'arrive, je n'ai pas peur.
Dans la lumière grise du matin, Jean-Luc regarda Jeanne dormir et comprit qu'il aimait cette femme. Non pas comme il aimait Elodie — ce feu net qui le consumait depuis l'adolescence — mais autrement. Plus doucement. Plus simplement. Comme on aime le ciel après l'orage, sans le dire à personne.
Il ne lui dit rien. Il resta fidèle à Elodie, à la promesse qu'il lui avait faite dans une cave humide de Lyon, à l'anneau gravé d'un J et d'un E qu'il portait contre sa poitrine. Quand Jeanne accoucha, le 17 octobre 1944, il fut là pour couper le cordon, pour tenir la petite fille qui hurlait contre son cœur.
« Marguerite, murmura Jeanne, épuisée. Elle s'appellera Marguerite, comme ma grand-mère. »
Quelques semaines plus tard, une lettre arriva. Jean-Luc la reconnut à l'écriture — cette écriture penchée, pressée, qu'il connaissait par cœur. Elodie vivait. Elodie revenait.
Il cacha la lettre à Jeanne. Pourquoi ? Par lâcheté, peut-être. Parce qu'il savait que le retour d'Elodie signifierait la fin de ce qu'il partageait avec Jeanne, et qu'il n'était pas prêt à y renoncer. Il attendit. Il attendit un moment propice, une façon de tout expliquer, une façon de dire : cette femme m'a sauvé la vie, cette enfant m'a donné une raison de vivre, mais c'est toi que j'aime.
Le moment propice ne vint jamais.
Elodie arriva par un soir de novembre, trempée de pluie, une valise à la main et une expression de triomphe fatigué sur le visage. Jean-Luc était dans la cour, tenant Marguerite dans ses bras pour la laisser respirer l'air frais.
Elodie s'arrêta net.
Elle vit l'homme qu'elle aimait, l'enfant qu'il portait tendrement contre sa poitrine, la femme enceinte encore — non, plus enceinte — une femme qui apparut sur le seuil de la ferme, les cheveux dénoués, l'air intime et installé.
Jean-Luc vit le regard d'Elodie se fermer. Il vit son poing se serrer sur la poignée de sa valise.
« Elodie, c'est pas ce que tu crois », commença-t-il.
Mais Elodie ne le laissa pas finir. Elle recula d'un pas, puis d'un autre. Quand elle ouvrit la bouche, sa voix était calme, presque molle, une voix qu'il ne lui connaissait pas.
« J'ai traversé la Manche sous les bombes, Jean-Luc. J'ai traversé la France en me cachant dans des camions de foin, en dormant dans des granges, en mangeant du pain rassis. Et toi, tu as trouvé une femme et tu as fait un enfant pendant que j'étais là-bas à me demander si tu étais mort ou vivant. »
Elle tourna les talons et s'éloigna dans la pluie, sa valise cognant contre sa jambe à chaque pas.
« Elodie, attends ! »
Elle se retourna, une fois, et son regard passa de Jean-Luc à Jeanne, puis à l'enfant.
« Je te souhaite d'être heureux », dit-elle.
Elle ne criait pas. C'était pire.
Jean-Luc resta planté dans la cour, Marguerite contre sa poitrine, les jambes lourdes comme du plomb. Jeanne était derrière lui, immobile, pâle comme la mort.
« Va la chercher », dit-elle doucement. « Elle a besoin de toi. »
Il ne bougea pas. Il regarda Elodie disparaître au bout du chemin, sa silhouette de plus en plus petite jusqu'à ce qu'elle se fonde dans la grisaille de novembre. Quelque chose en lui comprit, à ce moment précis, qu'il venait de perdre deux femmes — l'une par sa faute, l'autre par sa lâcheté.
Il ne sut jamais ce qui s'était vraiment passé en Angleterre. Il ne sut jamais qu'Elodie avait porté les documents pour le réseau dont Jeanne avait reçu l'ordre de trahir — que Jeanne, avant de fuir son mari, avait été contactée pour livrer des noms, et qu'elle avait refusé au prix de sa propre vie. Il ne sut jamais que le silence d'Elodie n'était pas du silence, mais une chute en spirale dans l'obscurité où les trahisons s'empilent et se ressemblent toutes.
Il resta avec Jeanne et l'enfant. Il ne parla plus d'Elodie. Il n'écrivit plus jamais de lettres.
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