Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 17: The Ruins of the Chateau
Le château Dubois se dressait comme un squelette contre le ciel gris, ses murs éventrés laissant voir l'ossature noircie des poutres. Une grille rouillée gémit quand Emma la poussa, et le bruit se répercuta dans la cour envahie de ronces.
— Tu es sûre que c'est prudent ? demanda Théo derrière elle.
Emma ne répondit pas. Elle fixait la façade ouest, celle qui tenait encore debout, et la souvenance de la photo dans le grenier de sa grand-mère — le château avant la guerre, les volets bleus, les géraniums aux fenêtres. Il ne restait que de la pierre calcinée et du lierre vorace.
— La lettre disait « la boîte », murmura-t-elle. Il faut qu'elle soit quelque part où personne n'a pensé à chercher.
Ils avancèrent précautionneusement sous ce qui avait été un porche. L'intérieur n'était qu'une succession de pièces ouvertes au ciel, les planchers effondrés. Une odeur de terre humide et de cendre ancienne imprégnait l'air. Théo sortit son téléphone pour éclairer les recoins.
— Qu'est-ce qu'on cherche exactement ?
— Je ne sais pas. Une cachette. Ma grand-mère a vécu ici avant la guerre. Si elle a laissé quelque chose…
Emma s'arrêta devant une immense cheminée en pierre, miraculeusement intacte. Son manteau sculpté représentait des vendanges, des grappes de raisin et des feuilles de vigne figées dans la pierre. Elle passa la main sur la surface rugueuse, cherchant un joint, une aspérité.
— Aide-moi à regarder l'intérieur.
Ils s'accroupirent. La cheminée était remplie de débris, de plâtre, de tuiles. Théo écarta les gravats avec précaution, et Emma remarqua une pierre du fond qui semblait plus lisse que les autres. Elle la poussa.
La pierre pivota lentement, révélant une cavité de la taille d'un carton à chaussures.
Son cœur s'emballa. Elle plongea la main dans l'obscurité, Ses doigts rencontrèrent du cuir. Elle en sortit un portefeuille, épais, usé, fermé par une lanière.
— C'est un portefeuille d'homme, dit Théo.
Emma défit la lanière avec des mains tremblantes. À l'intérieur, des papiers jaunis, une carte d'identité militaire. Elle tourna le document vers la lumière.
— Jean-Luc Bernard. Résistant.
Elle avait les larmes aux yeux. Théo posa une main sur son épaule.
— Il y a une photo.
Emma la sortit délicatement. Le cliché était sépia, légèrement flou. Une jeune femme souriait à l'objectif, coiffée d'un chapeau cloche, une robe à col Claudine. Mais ce n'était pas Elodie. Pas sa grand-mère.
Le visage était celui de Jeanne.
— Mon Dieu, souffla Emma. Qui est cette femme ?
Elle tourna la photo. Au dos, une écriture fine, presque effacée : *Pour Jean-Luc. Toute ma vie. — J.*
Un silence pesant s'installa entre eux.
— Ça pourrait être une sœur, proposa Théo. Quelqu'un de la famille de ta grand-mère.
— Ma grand-mère n'avait pas de sœur. Ma mère ne m'a jamais parlé d'une tante. Et ma mère ne savait même pas qu'elle avait une sœur abandonnée, alors…
Emma retourna le portefeuille. Entre deux compartiments de cuir, ses doigts trouvèrent un autre papier. Une lettre pliée en quatre, le papier fragile comme une aile de papillon. Elle le déplia avec précaution.
Le texte, d'une main masculine, était daté de juillet 1944.
*Mon Elodie,* *Si tu lis ceci, c'est que je n'ai pas survécu. Tu sauras alors que mes dernières pensées étaient pour toi. Mais je dois te dire la vérité avant de tomber : Jeanne est ma sœur. Elle porte mon nom, elle a mon sang. Quand tu es partie, elle a cru que tu l'avais dénoncée aux Allemands. Elle t'a haïe, Elodie. Et moi, je n'ai rien pu faire pour la détromper, car je ne savais pas où tu étais.*
*Si tu reviens un jour, cherche-la. Dis-lui la vérité. Elle est enceinte, et seule. Je n'ai pas pu être là pour elle. Sois ma consolation.*
*Je t'aime. Je t'aimerai toujours.* *Jean-Luc*
Emma relut la lettre trois fois. Ses mains tremblaient si fort que le papier vibrait dans l'air.
— Jeanne est sa sœur, dit-elle à voix basse. Pas sa maîtresse. Sa sœur. Et elle était enceinte.
Théo prit la lettre, la lut silencieusement. Quand il releva les yeux, son visage était grave.
— Ta grand-mère a peut-être croisé Jeanne après la guerre. Et elle a cru… elle a cru que c'était la femme de Jean-Luc.
Emma secoua la tête. Le puzzle s'assemblait mais les pièces ne collaient pas encore.
— Suzanne a dit que Jeanne avait été arrêtée en septembre 44. Que les Allemands l'avaient prise. Si elle était enceinte… où est l'enfant ? Est-ce que c'est cet enfant-là qui a été abandonné ?
— Et ta mère ? demanda Théo. Elle est née quand ?
— En 1946. À Glasgow. Après le mariage de ma grand-mère avec William.
Elle fixa la photo de Jeanne. Le sourire innocent, les yeux droits sur l'objectif. La ressemblance avec sa mère était subtile mais présente — la même ligne de mâchoire, la même façon de tenir la tête.
— Je dois trouver cet enfant, dit Emma. Je dois savoir ce qui est arrivé à Jeanne.
Elle remit la lettre dans le portefeuille, puis le portefeuille dans sa poche intérieure. En se relevant, son regard tomba sur le fond de la cheminée. Quelque chose scintillait dans la poussière. Elle s'accroupit de nouveau et ramassa un petit objet métallique, terni.
Une bague. Un anneau simple, en argent, gravé à l'intérieur. Elle frotta avec son pouce pour lire l'inscription.
*Septembre 1944. J et E. Pour toujours.*
Emma sentit le sol se dérober sous elle. J et E. Jeanne et Elodie. Sa grand-mère portait une bague identique — Emma l'avait vue à son doigt, mille fois, pendant toute son enfance. Une bague qu'elle n'avait jamais enlevée.
— Théo.
Sa voix n'était qu'un souffle.
— Ma grand-mère et Jeanne étaient liées. Pas comme ennemies. Comme… Je ne sais pas. Comme quelque chose de plus intime.
Elle regarda la bague, puis la photo.
— Et cette femme, cette Jeanne, elle a une ressemblance frappante avec ma mère. Et elle était enceinte en 44. Ma mère est née en 46. Si elle est née en Angleterre avec des papiers falsifiés…
Théo la prit par les épaules.
— Emma. Tu penses que Jeanne est ta vraie grand-mère ?
— Si ma grand-mère a abandonné sa sœur pour prendre l'enfant… si elle est passée en Angleterre avec l'enfant de Jeanne et de Jean-Luc…
Elle n'acheva pas sa phrase. La lettre dans sa poche lui brûlait la poitrine, comme si Jean-Luc lui parlait directement à travers le temps : *Sois ma consolation.*
Elle posa la main sur son ventre, un geste instinctif, comme si la vérité s'y logeait comme un enfant.
— Il faut rentrer, dit-elle. Il faut que je parle à ma mère. Maintenant. Et il faut que je trouve la tombe de Jeanne.
Elle rangea la bague dans la même poche que le portefeuille, et sentit le poids du secret s'alourdir contre sa hanche.
Quand ils quittèrent les ruines, le ciel avait commencé à pleuvoir, et Emma savait qu'elle ne pourrait plus jamais regarder la photo de sa grand-mère sans se demander quel visage se cachait derrière le sien.
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