Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 21: Lyon Calling
La gare de Lyon-Saint-Exupéry sentait le café brûlé et l’aventure ferroviaire. Emma descendit du TGV, le sac de Théo en bandoulière — il avait refusé de lui laisser porter sa propre valise, prétextant qu’un archiviste ne devait pas se briser le dos pour une broche. Elle sourit en repensant à lui, mais le sourire s’évanouit lorsqu’elle sortit sur le parvis. Lyon l’attendait, dense et dorée, avec ses traboules secrètes et ses toits de tuiles roses.
Elle avait l’adresse sur un papier froissé, écrite de la main tremblante d’Henri Dubois : *Claire Marchand, 14 rue des Tables Claudiennes*. Le nom de famille était différent — adoptée, bien sûr. Emma avait noté l’adresse sur son téléphone, mais elle gardait le papier dans sa poche, comme un talisman.
Le taxi la déposa devant un immeuble haussmannien au calme provincial. Une plaque en cuivre annonçait « Marchand & Fils — Horlogerie » mais la boutique en rez-de-chaussée semblait fermée, les volets tirés. Emma pressa l’interphone, hésita, puis appuya.
Une voix de femme, claire et chaude, grésilla dans le haut-parleur. « Oui ? »
Emma avala sa salive. « Je cherche Claire Marchand. Je m’appelle Emma Laurent. Je viens de la part de Henri Dubois, de Valognes. »
Un silence. Puis le bourdonnement de la porte qui s’ouvre.
L’escalier sentait la cire d’abeille et le vieux bois. Emma monta deux étages, son cœur battant contre ses côtes comme un oiseau en cage. Au palier, une porte s’ouvrit avant qu’elle n’ait frappé.
Claire Marchand était une femme de soixante-dix ans environ, mince, les cheveux blancs coupés court, vêtue d’un gilet de laine grise. Mais ce qui frappa Emma, ce furent les yeux : d’un bleu pervenche si pâle qu’ils semblaient presque transparents. Les yeux de Jeanne Dubois. Les yeux de la photographie jaunie. Les yeux, peut-être, de sa propre mère.
« Vous êtes la fille de qui, déjà ? » demanda Claire, sans préambule.
« Je suis la petite-fille d’Elodie Laurent. »
Les traits de Claire se figèrent. Elle recula d’un pas, puis s’effaça pour laisser passer Emma. « Entrez. Je crains que nous ayons beaucoup à nous dire. »
L’appartement était petit, encombré de meubles anciens et d’horloges — des dizaines d’horloges, toutes arrêtées à des heures différentes, comme si le temps s’y était volontairement dispersé. Emma s’assit sur un canapé défraîchi tandis que Claire préparait du thé dans une cuisine attenante. Les tasses tintaient doucement. Quelque part, une horloge à balancier émit un tic-tac solitaire.
Claire revint avec un plateau. Elle s’assit en face d’Emma, la toisa longuement. « Henri m’a téléphoné hier soir. Il m’a dit que vous ressembliez à Jeanne. Il n’exagérait pas. »
Emma sentit une chaleur lui monter aux joues. « Vous saviez qui était Jeanne ? »
« Je savais que j’avais été adoptée. Je savais que ma mère biologique s’appelait Jeanne Dubois et qu’elle était morte en me mettant au monde. C’est tout ce qu’on m’a dit. » Claire soupira, tourna sa tasse entre ses mains. « Ma mère adoptive — Léonie — m’a donné le peu qu’elle savait. Une jeune femme de Cherbourg, famille aisée, un accident. Elle m’a juré que Jeanne m’avait voulue, que sa dernière volonté était que je sois aimée. »
Emma sortit la broche de sa poche. C’était un bijou ancien, or et émail, représentant une fleur de lys stylisée. Elle l’avait trouvée le matin même dans la lettre d’Henri — glissée entre les pages, comme une pensée oubliée.
« Henri m’a donné ça. Il dit que Marcel l’avait offerte à Jeanne. »
Claire tendit la main. Ses doigts effleurèrent l’émail. Puis, sans mot dire, elle se leva, alla vers un secrétaire en acajou, fit jouer une serrure dissimulée et en tira un écrin de velours bleu. Elle l’ouvrit.
Emma retint son souffle.
Dans l’écrin, une broche identique. Même fleur de lys, même émail, même usure délicate des bords. Une paire. L’une portait la mention « J », l’autre — celle d’Emma — « M ».
« Marcel avait offert deux broches, murmura Claire. Une à Jeanne, une à sa fiancée. C’est ce que m’a raconté Léonie. Ma mère adoptive tenait cette broche de la sœur de Jeanne, qui l’avait récupérée après le décès. » Son regard se plissa. « Mais vous, vous portez la seconde. Celle de la fiancée. »
Emma secoua la tête. « Non. Je l’ai trouvée à Valognes. Henri m’a dit qu’elle était à Jeanne. »
Claire se figea. « Henri vous a menti, ou il se trompe. »
Un frisson parcourut l’échine d’Emma. Elle repensa à la bague qu’elle avait découverte dans les ruines du château — celle à l’intérieur duquel étaient gravés *J et E*. « Il m’a aussi donné une lettre. Une lettre que Marcel n’a jamais envoyée à Jeanne. »
« Une lettre ? » Claire posa l’écrin, soudain plus alerte. « Vous l’avez avec vous ? »
Emma hésita, puis sortit l’enveloppe du fond de son sac. Elle était scellée d’un ruban fané, l’encre jaunie par soixante-dix ans. Claire la prit avec une révérence presque religieuse, mais ne l’ouvrit pas. Elle la tourna entre ses doigts, puis la rendit.
« Je ne peux pas. C’est trop. De toute ma vie, je n’ai jamais eu un mot de mon père. Pas même son nom — pas avant qu’Henri ne m’appelle hier. » Sa voix se brisa un instant. « Marcel. Mon père s’appelait Marcel. »
Emma sentit un pincement au cœur. « Claire… je crois que Marcel n’a jamais su que Jeanne était enceinte. Il est parti avant qu’elle ne lui annonce. »
Claire releva la tête, les yeux brillants. « Parti ? Il l’a laissée ? »
« Il n’avait pas le choix. Jeanne était fiancée à son frère. Marcel était engagé ailleurs — enfin, c’est compliqué. » Emma marqua une pause. « Ce que je sais, c’est qu’il l’aimait. Henri me l’a juré. Marcel est mort en pensant à elle, sa lettre jamais envoyée dans sa poche. »
Claire ferma les yeux un long moment. Quand elle les rouvrit, ils étaient secs, mais son visage s’était adouci. « Et vous alors, Emma. Qui êtes-vous vraiment dans cette histoire ? » Elle désigna la broche « M » qu’Emma tenait encore. « Vous portez la broche de la fiancée de Marcel. Votre grand-mère était Elodie… »
Le puzzle s’assembla dans l’esprit d’Emma avec une clarté douloureuse. La bague J et E. La broche M pour Marcel. Les deux femmes — Jeanne et Elodie — liées par le même homme, par un tissu de malentendus et de silences.
« Je crois, dit-elle lentement, que ma grand-mère Elodie était la fiancée de Marcel. Mais qu’elle a fini par élever l’enfant de Jeanne. Mon enfant. Votre mère. »
Claire la dévisagea. Sa main se porta à sa poitrine, là où l’autre broche aurait dû être. « Alors nous sommes… »
« Cousines. » Emma sourit, un peu tremblante. « Je crois que nous sommes cousines. »
Claire resta muette un instant. Puis, dans un geste qui semblait surgir d’un autre âge, elle tendit les deux mains et prit celles d’Emma entre les siennes. Elles étaient chaudes, râpeuses, vivantes.
« Ma fille s’appelle Elodie, dit-elle doucement. Comme votre grand-mère. J’ai toujours cru que c’était un hommage à Léonie, qui avait une sœur prénommée Elodie. Mais peut-être que c’était autre chose. Peut-être que je savais, sans savoir. »
Le silence s’étira. Une horloge égrenait les secondes quelque part dans la pièce.
Emma regarda la lettre de Marcel, toujours scellée. Il y avait probablement une explication là-dedans — peut-être la vérité entière sur ce qui s’était passé en août 1944. Mais elle ne put se résoudre à l’ouvrir là, devant Claire, pas encore.
« Voulez-vous que nous la lisions ensemble ? » demanda-t-elle.
Claire hésita. Ses yeux se posèrent sur la fenêtre, sur Lyon qui s’étendait en contrebas, doré par le soleil déclinant. « Donnez-moi une nuit, dit-elle. Pour m’habituer à l’idée d’avoir un père. Et une cousine. »
Emma acquiesça. Elle se leva, puis se baissa pour déposer un baiser sur la joue de Claire — une joue douce, ridée, chaude. « Je reviendrai demain matin. »
Dans le couloir, alors qu’elle descendait l’escalier, elle entendit la porte de Claire se refermer doucement. Elle sortit dans la rue, le téléphone à la main, et composa le numéro de Théo.
« Elle est ma cousine, annonça-t-elle. Claire est ma cousine. Et elle a une fille qui s’appelle Elodie. »
Théo resta silencieux un instant. « Et votre mère ? Votre mère est née en 1946. Si Claire est l’enfant de Jeanne, née en 1944… qui est votre mère ? »
Emma s’immobilisa au milieu du trottoir. Des passants la contournèrent. La question de Théo flottait dans l’air, brutale et claire.
Qui était sa mère, vraiment ?
Elle regarda la lettre de Marcel dans sa main. La réponse était peut-être là-dedans. Ou peut-être pas. Mais pour la première fois, Emma eut le sentiment que son arbre généalogique était un mensonge depuis le début — et que quelqu’un, quelque part, en détenait les véritables branches.
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