Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 22: A Family Reunion
Le salon de Claire sentait le thé à la bergamote et la cire d’abeille. Emma s’était assise au bord du canapé, les mains autour de sa tasse, pendant que Claire disposait des petits gâteaux secs sur une assiette de porcelaine fêlée. Soixante-dix ans de vie quotidienne tapissaient les murs : des photos encadrées, une horloge arrêtée, des étagères débordant de livres de poche.
— Ma mère adoptive ne m’a jamais menti, dit Claire en s’asseyant en face d’Emma. Elle m’a dit que j’étais née à Cherbourg, en novembre 1944. Que ma mère biologique était morte en me mettant au monde.
Elle marqua une pause, le regard perdu vers la fenêtre où la pluie de Lyon dessinait des filets sur la vitre.
— Elle s’appelait Jeanne Dubois. Elle avait vingt-deux ans.
Emma sentit sa gorge se serrer. Vingt-deux ans. Le même âge qu’elle lorsqu’elle avait terminé ses études d’archivistique, pleine d’illusions sur ce que la vie lui réservait.
— Et votre père ? demanda-t-elle doucement.
Claire but une gorgée de thé avant de répondre.
— Un jeune homme nommé Marcel. C’est tout ce que j’ai su, pendant très longtemps. Ma mère adoptive m’a dit qu’il n’avait jamais revendiqué ma mère ni moi. Qu’il avait disparu avant ma naissance, emporté par la guerre ou par la lâcheté, je n’ai jamais su lequel. J’ai grandi en le détestant.
Emma déposa sa tasse sur la soucoupe avec un claquement discret.
— Il n’est pas parti volontairement, Claire. Marcel était fiancé à Jeanne, mais il a été appelé pour une mission et n’a jamais reçu les lettres qui lui annonçaient sa paternité. Il s’est marié avec une autre femme à la fin de l’été 1944, croyant Jeanne perdue pour lui.
Claire cligna des yeux, deux ou trois fois, comme si les mots avaient besoin de traverser une brume épaisse.
— Il ne savait pas.
— Non. Henri, son frère, nous a tout raconté. Marcel a écrit cette lettre à Jeanne, mais il ne l’a jamais envoyée. Il est mort en la gardant sur lui.
Emma sortit de son sac l’enveloppe jaunie qu’Henri leur avait confiée. Le papier était épais, plié en trois, l’encre passée mais encore lisible. Elle la tendit à Claire qui la prit avec une révérence presque douloureuse, sans l’ouvrir.
— Il y a aussi ceci.
Emma ouvrit son poignet et retira le fin bracelet d’argent. Le pendentif en forme de broche représentait un oiseau aux ailes déployées, ses yeux deux petits saphirs bleus. Les initiales J et M étaient gravées dans le métal, à peine visibles sous le vernis du temps.
Claire porta la main à son propre cou. Elle défit le fermoir de son collier et tendit à Emma une broche identique, en tous points semblable. Les deux femmes les tinrent côte à côte, au-dessus de la table basse, et les bijoux semblèrent se reconnaître comme deux moitiés d’un même message.
— Ma mère adoptive me l’a donnée quand j’ai eu dix-huit ans, dit Claire. Elle m’a dit qu’elle l’avait trouvée dans les affaires de Jeanne, à l’hôpital de Cherbourg, avec une note : « Pour ma fille, le jour où elle comprendra qui elle est. »
Emma regarda les deux broches, son esprit d’archiviste assemblant les pièces d’un puzzle dont elle commençait à peine à percevoir les contours. Marcel avait dû faire fabriquer ces bijoux par paires, une pour Jeanne et une pour lui – ou pour l’enfant à naître. Le geste d’un homme qui projetait un avenir, pas celui d’un couard.
— Marcel les avait commandées avant d’être mobilisé, murmura Emma. Henri nous a dit qu’il avait passé commande chez un bijoutier de Valognes au printemps 1944. Il voulait les offrir à Jeanne le jour de leur mariage.
Claire passa un doigt tremblant sur les initiales gravées.
— Il m’a aimée, alors. Avant de savoir que j’existais.
— Oui.
Un long silence s’installa entre elles, meublé par la pluie et le tic-tac de l’horloge au mur. Emma sentit quelque chose basculer dans sa poitrine, une plaque tectonique qui se déplaçait lentement, sans fracas. Elle avait cru venir ici pour trouver la vérité sur sa grand-mère, et elle avait trouvé bien plus : une famille qui se reconstruisait pièce par pièce autour d’une tasse de thé.
— Mais il y a encore quelque chose que je ne comprends pas, dit Emma, la voix plus basse.
Claire leva les yeux.
— Ma mère est née en 1946. Si Jeanne est morte en novembre 1944... alors ma mère n’est pas la fille de Jeanne.
Claire reposa la broche sur la table comme si elle brûlait.
— Votre mère a été adoptée ?
— Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. Ma grand-mère Elodie nous a toujours dit que ma mère était sa fille. Mais si Elodie a pris l’enfant de Jeanne — si elle a pris Claire, votre mère adoptive vous a eue en 1944, vous n’êtes pas l’enfant que ma grand-mère a élevé...
Emma fronça les sourcils, cherchant ses mots, mais le fil lui échappait encore.
— Ma mère s’appelle Élodie, dit Claire soudainement.
Emma cligna des yeux.
— Pardon ?
— Ma fille. Elle s’appelle Élodie. Je lui ai donné ce prénom parce que... parce que ma mère adoptive m’avait parlé d’une jeune femme qui venait souvent à l’hôpital de Cherbourg à l’automne 1944. Une Anglaise, d’origine française. Elle s’appelait Elodie Laurent. Elle venait demander des nouvelles de Jeanne. Et après la mort de Jeanne, cette Elodie a disparu avec le bébé.
Le cœur d’Emma cessa de battre une seconde. Sa grand-mère. Sa grand-mère qui avait fréquenté l’hôpital de Cherbourg, qui avait connu Jeanne, qui avait peut-être tenu le bébé de Claire dans ses bras.
— Votre mère adoptive vous a dit ça ?
— Oui. Juste avant de mourir, comme si elle avait attendu ce moment pour me décharger d’un poids. Elle m’a dit que cette Elodie semblait folle de chagrin et qu’elle n’avait jamais compris pourquoi elle était partie avec l’enfant de Jeanne, alors qu’elle avait sa propre vie en Angleterre.
Emma sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle avait cru que sa grand-mère avait volé l’enfant par désespoir, par solitude, pour remplacer l’amour perdu de Jean-Luc. Mais si Elodie avait été à Cherbourg en 1944, si elle avait été présente à la mort de Jeanne... elle n’avait pas volé un bébé au hasard. Elle avait pris l’enfant parce qu’elle connaissait Jeanne. Parce qu’il y avait un lien entre elles qu’Emma n’avait jamais imaginé.
— Il faut que je voie les registres de l’hôpital, dit Emma, soudain saisie d’une énergie nouvelle. Les archives de Cherbourg. Si Elodie y a été vue, si elle a signé quelque chose, si Jeanne a laissé une trace... Il faut que je sache pourquoi ma grand-mère a pris cet enfant. Et qui est ma mère.
Claire lui prit la main, ses doigts secs et chauds refermés sur ceux d’Emma.
— Nous le saurons ensemble, mon enfant. Je crois que nous venons de commencer quelque chose.
Emma baissa les yeux vers la lettre de Marcel, encore pliée entre eux sur la table, et vers les deux broches identiques qui semblaient vibrer d’une énergie ancienne. La famille Laurent et la famille Dubois étaient liées bien plus profondément qu’elle ne l’avait cru, par des fils qu’elle commençait seulement à démêler.
— Laissez-moi une nuit, dit Claire en serrant la lettre contre sa poitrine. Et demain, nous la lirons ensemble.
Emma acquiesça, le cœur lourd d’un savoir nouveau, la tête tourbillonnante de questions dont elle n’avait pas encore les réponses. Mais quelque part, dans le chaos, une certitude émergeait : sa grand-mère Elodie n’avait pas agi par hasard. Elle était allée chercher l’enfant de Jeanne parce qu’elle savait. Restait à découvrir ce qu’elle savait — et pourquoi elle avait gardé ce secret toute sa vie.
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