Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 23: The Broken Promise
La pluie de Lyon tambourinait contre la vitre du café, mais Élodie ne l'entendait pas. Elle était assise, droite comme une lame, ses gants blancs serrés autour d'une tasse de thé qui refroidissait. Septembre 1946. Trois ans après la guerre. Deux ans après la mort de Jeanne.
La patronne du café, une femme replète aux cheveux gris, s'approcha de sa table avec une enveloppe.
— Pour vous, madame. On l'a laissée ce matin.
Élodie la prit sans un mot. L'écriture sur l'enveloppe était familière — celle de la sœur de l'hôpital de Cherbourg, cette femme qui avait accepté de l'aider, qui avait fermé les yeux quand Élodie avait pris l'enfant dans ses bras, qui avait signé des papiers qu'elle n'aurait jamais dû signer.
Elle déchira l'enveloppe d'un geste sec.
La lettre était brève. Les mots s'étalaient comme des aveux maladroits.
*Jeanne refuse de vous voir. Elle dit qu'elle ne vous connaît pas. Elle dit qu'elle n'a plus de fille, plus de sœur, plus personne. Elle a demandé à ce que vous ne reveniez plus.*
Élodie relut la lettre trois fois. Les mots ne changeaient pas.
Jeanne Dubois était vivante. Jeanne Dubois était à Lyon. Jeanne Dubois ne voulait pas d'elle.
Élodie avait imaginé tant de scènes. Elle avait traversé l'Angleterre, la mer, la France — le pays qu'elle avait fui en 1943, le pays où elle avait laissé Jean-Luc, où elle avait laissé tant de choses — pour un seul but. Retrouver Jeanne. Lui expliquer. Lui demander pardon.
Mais Jeanne ne voulait pas entendre.
Élodie sortit du café sans payer. La pluie la gifla, froide et brutale. Elle marcha sans but dans les rues de Lyon, les reins serrés par la douleur de l'accouchement récent, encore faible, encore saignante. Trois semaines que la petite était née. Trois semaines qu'elle portait ce poids dans ses bras, ce poids qui était à la fois une grâce et une condamnation.
Elle arriva devant un immeuble étroit, rue des Trois-Artichauts. Elle savait que c'était là. La sœur de l'hôpital avait écrit l'adresse au dos de la lettre, comme une cruauté supplémentaire, comme pour lui montrer ce qu'elle ne pourrait jamais atteindre.
Élodie leva la main. Elle frappa.
Rien.
Elle frappa encore. La porte s'ouvrit sur une vieille femme aux yeux plissés.
— Je cherche Jeanne Dubois.
— Vous êtes Élodie.
Ce n'était pas une question.
— Je dois lui parler. Juste une fois.
— Elle a dit non.
— Vous ne comprenez pas. Je — j'ai besoin —
La vieille femme la regarda avec pitié.
— Jeanne a perdu son fiancé. Elle a perdu son enfant. Elle a perdu des années qu'elle ne retrouvera jamais. Elle a dit que vous étiez la dernière personne qu'elle voulait voir. Allez-vous-en.
La porte se referma.
Élodie resta là, sous la pluie, comme une statue abandonnée. Elle pensa à Jean-Luc. Elle pensa à ce qu'elle avait fait — ou plutôt, à ce qu'elle n'avait pas fait. Elle avait fui. Elle était partie pour l'Angleterre avec William, croyant que c'était la seule issue. Elle avait laissé Jean-Luc derrière elle, sans explication, sans adieu.
Mais c'était pour le protéger, pour le sauver de la folie qui montait dans le village. Elle avait vu la liste. Elle avait compris ce qui allait arriver aux gens comme lui. Et elle avait choisi le sacrifice.
Le sacrifice de son propre cœur.
Elle avait cru que Jeanne comprendrait. Jeanne, qui avait toujours été la plus lucide. Jeanne, qui avait accouché dans une cave humide pendant que Marcel courait après une Parisienne. Jeanne, qui avait été trahie par l'homme qu'elle aimait — tout comme Élodie avait été trahie par William, qui n'avait jamais été celui qu'elle croyait.
La pluie cessa soudain. Ou peut-être qu'elle ne cessait pas — peut-être qu'Élodie cessait de la sentir.
Elle retourna à son hôtel. Dans la chambre étroite, le bébé pleurait dans son berceau improvisé, une valise ouverte tapissée de linge. Élodie la prit dans ses bras. La petite fille avait les yeux sombres de Jeanne — ces mêmes yeux qui l'avaient regardée avec amour, avec haine, avec indifférence.
— Anouk, murmura-t-elle en berçant sa fille.
Anouk. Ce n'était pas le prénom qu'elle avait choisi. Elle avait voulu l'appeler Jeanne, mais elle n'avait pas osé — pas après ce qui s'était passé. Elle avait voulu l'appeler Marguerite, comme la mère de Jean-Luc, mais ce nom la brûlait encore.
Alors Anouk. Un nom sans histoire. Un nom qui ne rappellerait rien, qui ne pèserait rien.
La petite cessa de pleurer. Elle fixa sa mère avec un sérieux étrange, presque alarmant.
Élodie la serra contre elle. Elle sentit la panique monter de son ventre — cette même panique qui l'avait saisie quand elle avait compris que son corps était vide, que l'enfant qu'elle portait n'était plus là, qu'elle avait perdu la petite Jean-Luc dans les semaines qui avaient suivi son arrivée en Angleterre.
La petite Jean-Luc. Elle avait déjà le nom. Jean-Luc, le prénom du père. Ce Jean-Luc qu'elle avait trahi, qu'elle avait laissé derrière, et qui ne savait même pas qu'il avait été père — même si si peu de temps.
Et puis Jeanne était arrivée à Cherbourg. Jeanne, qui avait perdu Marcel. Jeanne, qui avait donné naissance à une petite fille dans une chambre d'hôpital, une petite fille que sa propre sœur n'avait pas pu garder.
Élodie avait vu la fiche. Elle avait vu les mots : *abandonnée, adoptable*.
Et elle avait compris qu'elle pouvait obtenir ce qu'elle n'avait plus jamais cru possible.
Ce qu'elle avait fait était impardonnable. Elle le savait. Elle l'avait toujours su.
Mais Jeanne refusait de la voir. Jeanne refusait de l'entendre. Et Anouk était là, dans son berceau improvisé, avec ses yeux sombres et son silence ancien.
Élodie posa sa fille sur le lit. Elle sortit une feuille de papier de sa valise, un stylo de sa poche.
Elle écrivit.
*Jeanne,*
*Il y a des choses qu'on ne peut pas dire en face — des choses qu'on ne peut dire que sur du papier, comme des prières qu'on n'ose pas prononcer. C'est ce que ma mère m'a appris: les mots écrits sont moins pesants que les mots parlés.*
*Je ne te demande pas de comprendre. Je ne te demande même pas de me pardonner. Mais je veux que tu saches une chose: ce que j'ai fait, je l'ai fait parce que j'étais vide. Parce que j'avais perdu tout ce que j'avais — Jean-Luc, l'enfant que je portais, la vie que j'avais connue. Le monde m'avait pris toutes mes raisons de continuer.*
*Et puis j'ai vu ta fille. Elle avait tes yeux. Elle avait tes yeux, et j'ai compris que le monde ne m'avait pas tout pris. Il me restait une chose à faire: prendre soin d'elle, comme j'aurais pris soin de la mienne.*
*Je sais que ce n'est pas une excuse. Je sais que rien de ce que je peux dire ne ramènera ton enfant dans tes bras. Mais je veux que tu saches qu'elle sera aimée. Qu'elle sera élevée avec la mémoire de toi, même si elle ne saura jamais ton nom.*
*Je pars demain pour l'Angleterre. Je ne reviendrai pas.*
*Pardonne-moi si tu peux. Oublie-moi si tu ne peux pas.*
*Élodie*
Elle relut la lettre. Puis elle la plia en quatre.
Elle ne la mettrait jamais à la poste. Elle l'enfouirait au fond de sa valise, entre les langes et les papiers d'identité. Une lettre morte. Une promesse brisée avant même d'être faite.
Anouk se mit à crier soudain, un cri perçant qui sembla traverser les murs.
Élodie se tourna vers elle. Elle la souleva, la berça contre sa poitrine.
— Nous allons commencer une nouvelle vie, murmura-t-elle. Nous allons traverser la mer. Nous allons oublier ce pays, ces gens, ces ruines.
Anouk la regarda. Ses yeux étaient noirs comme ceux de Jeanne, noirs comme ceux de Marcel peut-être, noirs comme une nuit sans étoiles.
— Ne pleure pas, dit Élodie en la serrant plus fort. Ne pleure jamais. Nous n'avons plus le droit de pleurer.
L'enfant cessa de pleurer.
Élodie regarda par la fenêtre. La pluie avait repris, plus violente, plus désespérée. Elle pensa à Jean-Luc. Elle pensa à la tombe qu'elle ne pourrait jamais visiter. Elle pensa au nom qu'Anouk ne porterait jamais.
Elle pensa à ce qu'elle cacherait pour toujours.
Car il y avait une chose qu'elle n'avait écrite dans aucune lettre : Anouk ne savait pas qui elle était vraiment. Et peut-être — peut-être — que la vérité était trop lourde pour une enfant.
Élodie mis la lettre dans sa valise, sous les langes, et ne la revit plus jamais.
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