Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 28: The Motive
Il est presque minuit quand Théo frappe à la porte de la maison de Mathilde. La pluie s'est arrêtée, mais l'air est encore lourd, chargé de l'odeur de terre mouillée et de glycine. Emma ouvre en peignoir, les cheveux encore humides de la douche qu'elle a prise pour chasser la poussière des archives municipales.
« Tu as trouvé quelque chose », dit-elle, sans même le saluer.
Théo a un dossier sous le bras. Ses lunettes sont de travers, signe chez lui d'une agitation profonde. Il entre sans y être invité et pose le dossier sur la table de la cuisine, l'ouvre d'une main qui tremble légèrement.
« Pas ce que je cherchais. Quelque chose de pire. »
Emma s'assoit en face de lui. Le papier qu'il sort est une lettre tapée à la machine, en mauvais état, les bords brunis par l'acidité du temps. Le papier porte l'en-tête de la *Kommandantur de Sainte-Cécile*, datée du 12 février 1944.
« D'où vient ça ? » demande-t-elle.
« Le tri des archives de la mairie. Un fonds qu'on n'a jamais classé, parce qu'il concernait la période de l'Occupation et que personne n'a voulu y toucher. Le collègue qui le traitait a pris sa retraite en 1989. C'est resté dans un carton, dans le grenier du bâtiment. » Théo pousse la lettre vers elle. « Elle est adressée à Jeanne Dubois. C'est une menace. »
Emma lit. Le ton est sec, bureaucratique, et c'est ça le plus glaçant. La lettre émane d'un homme nommé Werner Brandt, désigné comme « officier de liaison économique ». Elle enjoint Jeanne Dubois de se présenter au bureau de la mairie dans les quarante-huit heures pour « régulariser la situation de son frère », Jean-Luc Moreau, dont « les activités suspectes sont portées à la connaissance des autorités ». Si elle ne s'y conforme pas, « les conséquences s'étendront à tous les membres de sa famille, y compris l'enfant dont elle a la charge ».
« L'enfant », répète Emma. « Le bébé de Jeanne. L'officier savait que Jeanne avait un enfant en 1944 ? »
Théo ne répond pas directement. Il sort une seconde lettre, datée de novembre 1945, après la libération. Tapée sur le même papier à en-tête de la mairie, mais signée cette fois d'un nom français.
« Chevalier », lit Emma à voix haute. « Robert Chevalier, adjoint au maire chargé des affaires économiques. »
« Continue », dit Théo.
La lettre est adressée au commissaire de police de Lyon. Elle atteste que la famille Moreau-Dubois a été « dûment contrôlée » pendant l'Occupation et que « le frère de la citoyenne Jeanne Dubois a coopéré avec les autorités réglementaires dans le cadre de la réquisition des briqueteries locales ». Tout est formulé pour sembler anodin, mais Emma comprend le sens.
« C'est une lettre de protection. Robert Chevalier - c'est le collaborateur dont Jean-Luc t'a parlé, celui qui a fait accuser Robert Fontaine à sa place. » Elle lève les yeux. « Il attestait que Jeanne avait collaboré pour protéger Jean-Luc. C'était son chantage. Il l'avait déjà entre les mains. »
Théo hoche la tête. « Il y a une troisième lettre. Celle-là, tu ne vas pas la croire. »
Il la sort d'une pochette plastique. Celle-ci est manuscrite, d'une écriture dense et nerveuse, le papier plié en quatre. Elle est adressée non pas à Jeanne mais à Elodie, datée de juillet 1944.
« Elle était dans le même carton, glissée entre les pages d'un registre municipal », dit Théo.
Emma lit. La lettre est signée d'un certain Marcel Aubry, et elle comprend d'abord qu'elle ne connaît pas ce nom. Puis elle lit le contenu.
*Chère Elodie,*
*Si vous lisez cette lettre, c'est que Jeanne vous aura trouvée ou que vous l'aurez trouvée vous-même. Je vous dois une explication. Je suis celui qui a mis Jeanne dans cette situation. Je suis le père de l'enfant. Je n'avais pas le droit de vous demander de porter mes mensonges. J'ai contracté une dette auprès de Robert Chevalier, une dette d'argent et de silence, pour sauver mon frère d'un conseil de guerre injustifié. Chevalier a utilisé cette dette pour exiger que j'abandonne Jeanne et l'enfant. Si je ne partais pas, il exposait ma honte et celle de ma sœur. J'ai choisi la lâcheté et je l'ai abandonnée avec l'aide de son propre frère, qui a accepté de porter la honte publique à ma place pour protéger sa sœur. Jeanne ne voulait pas vous dire la vérité, mais je sais qu'elle vous aime comme une sœur.*
*Je ne peux pas réparer ce que j'ai fait. Je ne peux pas revenir. Si l'enfant est une fille, j'ai laissé un bijou chez une amie, à condition qu'elle le donne si l'enfant se présente. Je n'aurai probablement plus la force de la rencontrer.*
*Marcel Aubry*
Emma relit deux fois. Sa voix tremble quand elle parle.
« Marcel Aubry était le frère de Jean-Luc ? »
« Je viens de vérifier dans les registres. Marcel Aubry-Moreau était le frère aîné, il a pris le nom de sa mère après une brouille familiale. C'est lui qui a épousé... enfin, qui était censé épouser Jeanne pour légitimer l'enfant. Jean-Luc a pris sa place quand Marcel a fui. »
Emma ferme les yeux. Les pièces s'emboîtent, enfin.
« Le collaborateur, c'est Robert Chevalier. Il a fait chanter Marcel pour qu'il abandonne Jeanne. Quand Elodie est revenue en 1947 et qu'elle a vu Jean-Luc marié, elle a cru que c'était la trahison de Jean-Luc. Mais c'était Marcel qui avait trahi - et Jean-Luc qui a payé pour lui. »
« Chevalier est devenu adjoint au maire à la libération », ajoute Théo. « Ça explique pourquoi personne n'a jamais parlé. Lui et sa clique contrôlaient la mairie. Ils ont fait disparaître les registres de naissance de l'enfant de Jeanne. Ils ont probablement forcé Jeanne au silence, puis au suicide. »
Emma fixe le papier. Elle pense à sa grand-mère, enfermée dans sa haine pendant cinquante ans, qui croyait que Jean-Luc avait choisi une autre femme. Et pendant ce temps, la vérité était là, dans un carton poussiéreux du grenier de la mairie, depuis 1944.
« Marcel dit qu'il n'aurait probablement plus la force de la rencontrer », murmure Emma. « "Plus la force." C'est une lettre d'adieu. »
Théo sort un dernier document de la pochette.
« Le registre des décès, février 1946. Marcel Aubry-Moreau a été repêché dans la Saône à Lyon le 14 février. Suicide probable. »
Emma regarde Théo. La lettre parle d'une dette qu'il ne pouvait pas payer, d'une honte qu'il ne pouvait plus supporter. Il a trouvé sa sœur Jennie... non, Jeanne, il avait trouvé que sœur Jeanne refusait de le voir, comme Elodie l'avait trouvée, comme tout le monde l'avait trouvée trop tard.
Et Chevalier est devenu un notable respecté. Robert Fontaine - le vrai accusé, le faux coupable, le bouc émissaire éternel. Il s'appelait Robert Fontaine et il a tout pris.
« Il faut trouver l'enfant », dit Emma. Sa voix est presque inaudible. « Pas seulement pour Jeanne. Pour Marcel. Pour que sa dette ne soit pas morte avec lui. »
Théo range les papiers avec soin. La lampe de la cuisine éclaire son visage fatigué.
« Demain, je consulte les registres de mariage de Robert Chevalier », dit-il. « Il a eu une femme et une fille. La fille est peut-être encore en vie. »
Emma ne répond pas. Elle regarde la troisième lettre, celle de Marcel Aubry, et elle relit la phrase encore une fois.
*Si l'enfant est une fille, j'ai laissé un bijou chez une amie.*
Claire, la bijoutière. L'ami. Mais le mot est écrit au masculin : "chez une amie" — non, elle avait mal lu, c'était "chez un ami" ou... elle relit. *"chez une amie, à condition qu'elle le donne."*
Une amie. Pas Marcel, mais sa complice. Claire avait dit qu'elle avait reçu la broche d'un homme. Mais la lettre disait "une amie".
Emma relève la tête.
« La bijoutière a menti. »
Théo s'arrête, la main sur la poignée de la porte.
« Claire n'a pas reçu la broche de Marcel. Elle l'a reçue de Jeanne. Ou pire - Claire est *l'amie*. Elle a toujours su qui était le père. » Emma se lève. La lettre tremble dans sa main. « Il faut retourner chez elle. »
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