Les Lettres de Sainte-Cécile
Lire le chapitre 27: The Truth About Jeanne
La vérité s’installa en Emma comme une fièvre qui monte, lentement d’abord, puis d’un seul coup, brutale. Elle était assise dans la cuisine de Théo, la lampe basse au-dessus de la table, les photocopies du rapport de police étalées entre leurs tasses refroidies. Elle les avait lues et relues jusqu’à ce que les mots se brouillent, et c’est seulement là, dans ce flou, que les pièces s’étaient enfin emboîtées.
Jeanne Dubois n’était pas la maîtresse de Marcel. Elle était la sœur de Jean-Luc.
Emma releva la tête, les yeux secs mais brûlants. « Elle n’a jamais été sa rivale. Elle était sa famille. »
Théo, qui s’était levé pour remplir la bouilloire, se retourna lentement. « Quoi ? »
« Jeanne. Ma grand-mère a passé sa vie à haïr une femme qu’elle croyait être la maîtresse de Marcel. Mais Jean-Luc l’a dit lui-même, dans ce que tu m’as rapporté de ta conversation avec lui. “Jeanne était ma sœur.” Pas une amante. Pas une femme qu’il protégeait par devoir amoureux. Sa *sœur*. »
Théo reposa la bouilloire. Il la regarda, puis s’assit en face d’elle, les coudes sur la table. « D’accord. Alors qui était le père de l’enfant de Jeanne ? »
Emma prit une inspiration. Elle sentait le sol se dérober sous elle, mais cette fois, elle ne tombait pas. Elle nageait. « Marcel. »
Le mot resta suspendu entre eux. Théo ne dit rien, mais son visage se durcit, les lignes de sa mâchoire saillant sous la peau tannée.
« Réfléchis », continua Emma. « Marcel commandait les broches pour Jeanne avant sa mort. Des broches en *paire*. Claire m’a dit qu’il les faisait faire deux par deux, toujours les mêmes. Comme s’il voulait que deux personnes les portent. Une pour la mère. Une pour l’enfant. »
« Ou une pour sa maîtresse et une pour sa femme », objecta Théo, mais sans conviction.
« Non. S’il avait été l’amant de Jeanne, Jean-Luc ne l’aurait pas caché avec tant de soin. Il aurait pu la laisser être la femme qu’on oublie, la fille de la campagne égarée à Lyon. Mais il l’a présentée à Elodie comme sa fiancée. Il a fabriqué une histoire de mariage pour donner un nom à l’enfant. Pourquoi faire ça pour une simple maîtresse ? »
Théo se passa une main sur la nuque. « Pour protéger son frère ? »
« Ou pour protéger sa sœur d’un scandale plus grand. » Emma se pencha en avant, ses doigts traçant des lignes invisibles sur la table. « Pense à ce que Jean-Luc a dit. “Ce que notre père lui a fait.” Il lui a fait quelque chose. Quelque chose de si grave que Jean-Luc a passé sa vie à essayer de réparer. Et qu’est-ce qu’il a fait, concrètement ? Il a donné à sa sœur un nom respectable. Il a proposé de l’épouser pour que son enfant ait un père. Il s’est chargé de la honte à sa place. »
Théo respira lentement. « Tu penses que le père de Jeanne… »
« Je ne sais pas. Je ne saurai peut-être jamais. Mais ce que je sais, c’est que Marcel était assez proche de cette famille pour commander des broches pour Jeanne. Pour être présent à Cherbourg. Pour être la personne vers qui Jean-Luc s’est tourné quand ça a mal tourné. »
Elle chercha dans la pile de papiers la photocopie de la photographie – celle que Jean-Luc avait donnée à Théo. Elodie dansant avec lui à Barfleur, juillet 1945. Elle la retourna, cherchant quelque chose au dos, comme si une autre main y avait écrit un secret. Mais il n’y avait rien.
« Ma grand-mère a tout compris de travers, murmura Emma. Elle a vu une femme avec Marcel. Elle l’a vue enceinte. Elle a cru que c’était une rivale, une femme qui avait pris son amoureux, qui lui avait volé sa vie. Et au lieu de demander, au lieu d’écouter, elle a pris l’enfant. » Sa voix se brisa légèrement sur le mot. « Elle a pris l’enfant de Jeanne pour remplacer le sien. »
Théo ne dit rien. Il n’avait pas besoin de parler.
« Mais Jeanne savait, continua Emma. C’est pour ça qu’elle a refusé de la voir quand Elodie est venue demander pardon. Ce n’était pas de la colère d’une amante trahie. C’était le chagrin d’une mère à qui on a pris son bébé. » Elle ferma les yeux. « Et Elodie, elle, portait son propre deuil. Celui d’un enfant qu’elle avait peut-être eu, ou qu’elle avait imaginé. Elle s’est convaincue que cet enfant de Jeanne était le sien. Ou qu’il pouvait le devenir. »
« Et Anouk ? » demanda Théo doucement.
Emma releva la tête. « Anouk est ma mère. Elle a grandi en Angleterre, avec un nom français et une histoire inventée. Je ne sais pas si elle est la fille de Jeanne ou celle d’Elodie. Je ne sais même plus si Elodie le savait. »
Le silence s’étira. Dehors, le vent du soir agitait les platanes de la place. Emma entendait la fontaine, l’eau qui coulait sans interruption, comme une mémoire qui refuse de s’effacer.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Théo.
Emma regarda ses mains. Elles tremblaient encore un peu, mais moins qu’avant. « Je vais trouver Claire. »
Il haussa les sourcils. « La bijoutière de Lyon ? »
« Elle m’a dit que Marcel commandait des paires de broches. Elle m’a dit qu’il avait l’air d’un homme qui préparait quelque chose, qui voulait laisser une trace. » Emma se releva, remit les papiers dans l’enveloppe avec soin. « Elle m’a dit quelque chose d’autre aussi. Elle m’a dit que dans les carnets de commandes de son grand-père, il y avait une note à côté de la dernière commande de Marcel. »
Théo attendit.
Emma chercha dans sa mémoire les mots exacts de Claire, cette femme aux doigts fins qui lui avait offert du thé et des secrets. « “Pour Jeanne. Pour l’enfant. Si elle vient un jour.” »
« Si *elle* vient », répéta Théo. « Pas s’il. »
« Oui. Marcel savait que l’enfant était une fille. Il savait qu’elle naîtrait. Et il voulait que cette broche lui revienne un jour. » Emma prit son sac, le posa sur la table, commença à ranger ses affaires. « Je pensais que cette broche était un bijou de fiançailles ou un souvenir de ma grand-mère. Mais c’était un héritage. Un legs à un enfant qu’il ne verrait jamais. »
« Tu veux retourner à Lyon ? »
« Je veux d’abord finir ce que j’ai commencé ici. » Elle se tourna vers lui. « Théo, il faut que tu trouves Geneviève Roussel. La femme que Jean-Luc a épousée en 1946. Celle qui a disparu de Cherbourg en novembre. »
« Tu penses qu’elle est liée à tout ça ? »
« Jeanne est morte à l’hôpital de Cherbourg en 1945. Jean-Luc s’est marié à une femme de Cherbourg l’année suivante. Il a changé de nom pour devenir Julien Mercier. Tout converge vers cette ville. Vers cette hôpital. » Elle marqua une pause. « Et Elodie y est allée aussi. Elle s’y rendait régulièrement pour des “raisons familiales” selon Claire. Personne ne savait pourquoi. »
Théo sortit son téléphone, commença à prendre des notes. « Paris. Registres d’état civil. Mariages, naissances, décès. Je vais voir ce que je peux trouver. »
« Et moi », dit Emma, « je vais écrire à Claire. Lui demander si elle sait quelque chose sur Geneviève. Son grand-père travaillait avec Marcel. Les bijoutiers entendent tout. » Elle sourit à peine. « Ils savent quelles femmes portent quels bijoux, et pour qui ils sont faits. »
Théo la dévisagea, puis hocha la tête. « Tu as changé, Emma. »
Elle se figea. « Comment ça ? »
« Quand tu es arrivée ici, tu cherchais des réponses sur ta grand-mère. Tu voulais comprendre pourquoi elle avait fui, pourquoi elle avait menti. » Il rangea son téléphone dans sa poche. « Maintenant, tu cherches la vérité pour elle. Pas pour toi. »
Emma baissa les yeux. Elle pensa à sa grand-mère, à ses mains ridées qui tenaient une broche en argent, à son silence obstiné sur la guerre. Elle pensa à toutes ces années où elle avait cru que ce silence était une protection. Une façon de ne pas souffrir.
Elle comprenait maintenant que c’était une prison.
« Elle a vécu avec un mensonge, Théo. Elle a haï une femme qui n’avait rien fait, sauf souffrir. Elle a élevé ma mère dans ce mensonge. Je ne peux pas effacer ça. » Elle releva la tête, les yeux fermes. « Mais je peux au moins rétablir ce qui est vrai. Pour Jeanne. Pour l’enfant. Pour Claire, si elle est cette enfant. »
« Et si elle ne l’est pas ? »
« Alors nous chercherons plus loin. Mais nous chercherons. » Elle prit son manteau, posa une main sur la poignée de la porte, puis se retourna une dernière fois. « Merci, Théo. Pour tout. »
Il haussa les épaules, un sourire fatigué aux lèvres. « Tu me raconteras quand tu auras trouvé quelque chose. »
« Je te raconterai tout. »
Emma sortit dans la nuit du village. La place était calme, les volets des maisons clos, mais au-dessus des toits, les étoiles brillaient comme des points d’argent sur un tissu sombre. Elle s’arrêta un instant sur le seuil de l’église, là où elle avait vu pour la première fois la photographie de sa grand-mère dansant avec Jean-Luc.
Elle pensa à cette danse. À ce mois de juillet 1945 où Elodie avait été heureuse, où elle avait cru que la guerre était finie et que l’amour pouvait recommencer. Et elle pensa à la femme qui regardait depuis la fenêtre de l’hôpital, dont l’enfant avait été pris, dont le vrai amour n’avait jamais eu de nom.
La vérité n’effaçait pas la douleur. Mais elle permettait de marcher sans se retourner.
Emma remonta le col de son manteau et partit dans la nuit, les broches de Marcel tintant doucement dans la poche de son sac, comme des cloches d’argent appelant un enfant perdu.
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