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Les Lettres de Sainte-Cécile

Lire le chapitre 4: The Crossing

Le ferry quitta Douvres sous un ciel de plomb, et Emma resta sur le pont jusqu'à ce que la côte anglaise ne soit plus qu'une ligne grise, avalée par la mer. Le vent lui cinglait le visage, et elle serrait contre sa poitrine le sac en toile qui contenait les lettres. Elle les avait lues et relues pendant le trajet en train, jusqu'à les connaître par cœur, jusqu'à ce que l'écriture de sa grand-mère — non, de Jeanne, pensa-t-elle avec un pincement — devienne aussi familière que sa propre main.

Les lettres devenaient plus audacieuses au fil des semaines. Les premières étaient réservées, presque formelles : *Cher Jean-Luc, j'espère que vous vous portez bien. La pluie tombe sur Londres, et je pense à la lumière de Sainte-Cécile.* Puis, peu à peu, les phrases s'étaient dénouées. *Je rêve de vos mains sur les miennes. Je rêve de la manière dont vous me regardiez quand vous croyiez que je ne vous voyais pas. Je ne suis pas sûre de savoir qui je suis devenue sans vous.*

Mais une lettre en particulier l'avait glacée, écrite d'une encre plus foncée, comme si la main avait appuyé plus fort sur le papier :

*Il y a un silence que je dois garder, Jean-Luc, un silence qui me pèse plus lourd que tous les mensonges que j'ai déjà dits. Si je te le confiais, tu ne me regarderais plus jamais de la même manière. Tu me demanderais de choisir, et je ne saurais pas si je choisirais bien.*

Emma avait relu ce passage trois fois, cherchant un indice, une respiration entre les lignes. Mais la lettre s'arrêtait là, comme toutes les autres, au milieu d'une phrase, au bord d'un aveu.

Elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Elle le sortit, regarda l'écran : *Tom.* Son frère. Elle hésita, puis décrocha, couvrant une oreille pour s'isoler du bruit du moteur et des mouettes.

« Tu es où, Emma ? » La voix de Tom était tendue, professionnelle, celle qu'il utilisait au tribunal.

« Sur un ferry. Je vais en Normandie. »

Un silence. Puis : « Maman m'a appelée. Elle est dans tous ses états. »

Emma ferma les yeux. La mer défilait, grise et indifférente. « Tom, je ne peux pas lâcher ça. Pas maintenant. »

« Écoute-moi une seconde. Je sais que tu es bouleversée, avec Mamie et tout. Mais tu déterres des choses qui datent de la guerre, des choses que Maman a manifestement envie d'enterrer. Qu'est-ce que tu espères trouver ? Des réponses ? Elles sont mortes avec elle. »

« Non », dit Emma, plus durement qu'elle ne l'avait voulu. « Elles sont vivantes, quelque part. Quelqu'un sait. Jean-Luc, peut-être. Il est peut-être encore là-bas. »

« Et alors ? Quand bien même il serait vivant, tu comptes arriver dans son village comme ça, cinquante ans plus tard, et lui demander des comptes sur une femme qu'il a connue avant ta naissance ? »

Emma sentit la colère monter, chaude et inutile. « Elle lui écrivait, Tom. Chaque semaine. Elle n'a jamais envoyé une seule lettre. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'elle avait à cacher qui la dévorait à ce point ? »

« Elle avait une vie entière, répondit Tom après un moment. Une vie qu'elle ne nous devait pas. Parfois, les gens gardent des secrets parce que les révéler ferait trop de mal. »

« Ou parce qu'ils ont honte », murmura Emma. Le ferry tangua, et elle s'agrippa à la rambarde. « Je ne vais pas faire de mal à quelqu'un, Tom. Je veux juste comprendre. »

« Comprendre quoi, exactement ? » Sa voix se fit plus douce, presque implorante. « Maman t'a dit que Mamie avait usurpé l'identité de sa sœur. C'est un fait énorme. Si tu trouves Jean-Luc et qu'il est vivant, qu'est-ce que tu comptes lui dire ? Que la femme qu'il a aimée n'existait pas ? Qu'il a aimé un fantôme ? »

Emma ne répondit pas. Elle n'avait pas de réponse.

« Reviens, Emma », dit Tom. « Reviens à la maison, trie les affaires de Mamie, vends la maison, fais ton deuil. Laisse les morts tranquilles. »

« Les morts ne sont pas tranquilles, Tom », souffla-t-elle. « On les a fait mentir pendant soixante-dix ans. Le moins que je puisse faire, c'est leur rendre la vérité. »

Elle raccrocha avant qu'il ne puisse protester, et mit le téléphone en mode avion. Le ferry glissait vers les côtes françaises, et elle restait là, debout, le visage fouetté par les embruns, à se demander si elle était courageuse ou simplement inconsciente.

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Elle loua une vieille Renault à la gare de Caen, dans un bureau où les papiers s'empilaient en désordre et où le loueur, un homme rondouillard aux moustaches grises, lui fit un plan approximatif sur une carte routière en la prévenant : « Sainte-Cécile, c'est pas grand-chose. Une église, un café qui a fermé il y a dix ans, et une épicerie qui ouvre trois jours par semaine. Vous êtes sûre que c'est là que vous voulez aller ? »

« Oui », dit-elle. Elle était sûre de rien, mais ça, elle ne le dit pas.

La route était belle, étroite, bordée de vergers et de prés où paissaient des vaches normandes placides. Les champs défilaient, verts comme jamais, et le ciel s'éclaircissait par plaques, offrant des rais de lumière oblique qui faisaient scintiller les ruisseaux. Emma conduisait lentement, une fenêtre ouverte, laissant l'air chargé d'herbe coupée et de terre humide la prendre à la gorge.

Il lui semblait conduire vers un mystère dont elle n'avait pas la clé, mais elle avait les lettres, sur le siège passager. Le tiède poids de leur mensonge. Elle jeta un coup d'œil à la photo de Jean-Luc, glissée dans la pochette du pare-soleil. Un jeune homme au menton volontaire, les cheveux noirs en bataille, un sourire un peu moqueur. À ses côtés une femme qu'Emma avait longtemps prise pour sa grand-mère — Marguerite, en fait. La vraie.

Sa vraie grand-mère.

Elle n'avait jamais connu Marguerite. Elle connaissait comme on connaît une absence. Pendant des décennies, la femme qui avait été Jeanne avait joué le rôle de sa sœur, avait vécu sa vie, avait aimé l'homme que Marguerite avait aimé, était devenue mère à la place de Marguerite. Et Jean-Luc.

Jean-Luc, son grand-père.

Emma serra le volant. Quelque part, dans les collines qui se dessinaient à l'horizon, un homme avait connu sa grand-mère — ou celle qu'il croyait être — et il était peut-être encore en vie. Il saurait peut-être quoi faire de ce paquet de lettres, quoi faire de cette vérité qui pesait si lourd dans son sac à main.

Elle tourna sur une route départementale plus étroite encore, suivant un panneau kitsch avec une hirondelle peinte : *Sainte-Cécile, 12 km.* Le cœur lui battait dans les tempes, réglant sa respiration. La route serpentait entre des haies épaisses, montait vers un plateau où se profilait, au loin, le clocher d'une église.

Au panneau d'entrée du village, elle ralentit. Sainte-Cécile était à la fois plus petit et plus charmant qu'elle ne l'avait imaginé : une douzaine de maisons en pierre dorée aux toits d'ardoise, une placette, une fontaine éteinte, et au centre, l'église romane, trapue et ancienne, que la grand-mère — Jeanne — avait représentée sur la carte postale. Celle du nom *Marcel* au dos.

Emma se gara sur la place, coupa le moteur. Le silence s'abattit, rendu soudain presque physique. Elle sortit, droite, et regarda le village.

Laissant sa main courir sur les lettres, elle sentit une douleur sourde au sternum : un pressentiment. Ce village n'avait pas livré ses secrets à Philippe, à ses héritiers, à la guerre. Mais elle, Emma Laurent, était arrivée avec des lettres d'amour non envoyées, la stèle d'un suicide inconnu, une photo d'un homme dont le nom même était un danger.

Elle regarda autour d'elle, cherchant une porte à laquelle frapper. La première maison avait les volets clos.

La deuxième aussi.

Le village semblait vide, comme suspendu entre deux mondes. Elle tourna lentement sur elle-même et découvrit, derrière l'église, une grande bâtisse à l'abandon, aux volets arrachés, au toit affaissé, entourée d'un jardin envahi par les ronces. Une plaque en fer forgé, à demi-détachée de la grille, indiquait encore : *Propriété Dubois.*

Emma sentit son pouls s'accélérer. *Dubois.*

Elle sortit son téléphone de sa poche, l'alluma, composa machinalement le numéro de sa mère. Puis elle raccrocha avant que la tonalité ne la rejoigne. Pas encore. Elle n'était pas prête pour cette conversation. Mais le nom gravé sur la grille, *Dubois*, résonnait dans sa tête comme un clocher trop fort.

Et elle se souvint du dos de la carte postale : ce n'était pas Marcel qu'elle avait lu, pensa-t-elle. C'était *Dubois*, l'homme du château, le nom d'une fortune perdue, et le visage du désespoir.