Lumen Reads

Les Lettres de Sainte-Cécile

Lire le chapitre 5: First Steps in Sainte-Cécile

La place de l’église était déserte sous le soleil de l’après-midi, comme si le village entier retenait son souffle. Emma coupa le moteur de la Clio de location et resta un instant immobile, les mains sur le volant, à regarder le clocher de pierre grise qui s’élevait au-dessus des toits d’ardoise. La carte postale cachée dans son sac — celle du nom de Marcel — lui brûlait la conscience. L’église était la même, inchangée depuis des décennies, avec sa porte de chêne sombre et son lierre tenace qui grimpait le long de la façade.

Elle sortit de la voiture. L’air sentait le foin coupé et la pierre chaude. Un chat roux, couché sur le rebord d’une fenêtre basse, ouvrit un œil jaune et referma la paupière avec indifférence.

Emma poussa la porte de l’église. L’intérieur était frais, presque froid, baigné d’une lumière tamisée qui filtrait à travers les vitraux anciens. Ses pas résonnèrent sur les dalles de pierre usées par des générations de fidèles. Elle chercha du regard des registres, des plaques commémoratives, quelque chose qui aurait pu porter le nom de Jean-Luc.

Rien. Juste des bancs de bois poli, un autel de marbre blanc et une statue de la Vierge dont le visage peint semblait la regarder avec une douce indulgence.

Elle ressortit, aveuglée par le soleil. Le village s’étendait autour de l’église en un cercle resserré : une boulangerie aux volets mi-clos, une épicerie qui semblait vendre la même poussière depuis cinquante ans, et ce qui avait dû être un café autrefois. Un homme âgé, assis sur un banc devant sa maison, la regarda passer avec une curiosité à peine dissimulée.

— Bonjour, dit Emma avec son accent anglais qu’elle savait imperceptible. Je cherche quelqu’un qui aurait connu un homme nommé Jean-Luc. Il aurait vécu ici pendant la guerre.

L’homme cligna des yeux, comme si elle venait de parler une langue étrangère. Il secoua lentement la tête et retourna à la contemplation du trottoir.

Emma essaya trois autres maisons. Trois portes qui s’ouvraient à peine, trois regards qui se fermaient comme des volets. À la quatrième tentative, une femme âgée, voûtée sous un châle de laine malgré la chaleur, la dévisagea avec attention.

— Jean-Luc, vous dites ?

— Oui. Il écrivait à une femme, pendant la guerre. Elle s’appelait Marguerite.

La vieille femme — madame Roux, lui apprit-elle plus tard — pinça les lèvres. Ses yeux bleus, remarquablement vifs sous ses paupières tombantes, parcoururent le visage d’Emma avec une intensité presque inconfortable.

— Vous êtes de la famille ?

— Je crois, oui. Je veux dire, c’est compliqué.

Madame Roux hocha la tête comme si cette réponse lui suffisait. Elle s’appuya sur sa canne et regarda en direction de l’église.

— Les Dubois possédaient le château, là-haut, dit-elle en désignant une allée de cyprès qui montait sur la colline derrière le village. Avant. Tout est tombé en ruine maintenant. La famille a quitté le village il y a longtemps.

— Dubois ? répéta Emma, le nom résonnant en elle comme une cloche. Marcel Dubois ?

Les yeux de madame Roux se rétrécirent. Une seconde de silence, chargée, puis :

— Marcel, oui. Le dernier. Il s’est pendu dans la grange du château, en soixante-douze. On disait qu’il n’avait jamais pardonné à son père ce qu’il avait fait pendant la guerre.

Elle s’arrêta, comme si elle en avait déjà trop dit, et recula d’un pas vers sa porte.

— Jean-Luc, murmura-t-elle, presque pour elle-même. Il n’y a plus personne ici qui se souvienne de Jean-Luc.

Elle referma sa porte sans un mot de plus.

Emma resta plantée au milieu de la rue étroite, le soleil lui chauffant la nuque. Marcel Dubois. Le nom du dos de la carte postale, celui-là même que portait la propriété abandonnée qu’elle avait repérée à l’entrée du village. Le nom était une corde tirée dans son esprit, reliant des points qu’elle n’arrivait pas encore à voir.

Elle suivit l’allée de cyprès jusqu’à une petite place où une enseigne fatiguée annonçait « Café de la Place ». La vitrine était poussiéreuse, mais la porte s’ouvrit sur une salle sombre où un vieil homme essuyait des verres derrière un comptoir de zinc éraflé.

— Un café, s’il vous plaît, demanda-t-elle.

Le cafetier, un homme au visage buriné et aux mains massives, la servit sans un mot. Il la regardait avec la même curiosité prudente que les autres. Emma sortit la photo de Jean-Luc — la copie qu’elle avait faite avant de quitter l’Angleterre — et la posa sur le comptoir.

— Je cherche cet homme. Il s’appelait Jean-Luc. Il vivait ici pendant la guerre.

Le cafetier baissa les yeux sur la photo, puis les releva vers elle. Quelque chose passa sur son visage — une hésitation, peut-être un vieux souvenir qui remontait à la surface.

— Vous êtes qui, pour lui ?

— Sa petite-fille. Je crois. Je ne sais pas exactement.

Le cafetier la dévisagea longuement, puis hocha lentement la tête comme s’il pesait quelque chose. Il posa son torchon.

— Jean-Luc Bernard, dit-il enfin. C’est un nom qu’on n’entend plus ici depuis longtemps. Il est mort en quarante-quatre, tué par les Allemands près de la gare, pendant qu’il posait des explosifs. C’est ce qu’on racontait, en tout cas.

Emma sentit le sol se dérober sous elle. Mort en quarante-quatre. Elle ne s’était pas attendue à ça — pas ainsi, pas si brutalement.

— Mais il était du réseau Dubois, continua le cafetier. Marcel Dubois avait besoin d’hommes sûrs, et Jean-Luc en était un. On disait qu’ils étaient proches, très proches même. Quand Jean-Luc est mort, Marcel n’a plus jamais été le même. Il est resté des années reclus dans sa propriété, jusqu’à ce qu’en soixante-douze on le trouve dans la grange.

Il s’arrêta, la regarda avec une intensité nouvelle.

— La femme qui venait le voir avant qu’il meure, la femme qui lui écrivait pendant la guerre — vous lui ressemblez, vous savez. De façon troublante.

Emma avala sa salive avec difficulté.

— Marguerite, dit-elle. Vous vous souvenez d’elle ?

— Elle est venue une fois, à la fin des années soixante. Elle est restée au village deux jours, puis elle est repartie. Marcel a passé ces deux jours muré dans sa grange. Après son départ, il n’a plus jamais parlé à personne.

Le cafetier essuya longuement le zinc, comme si le geste lui permettait de retenir ce qu’il allait dire ensuite.

— Il y a une chose que je n’ai jamais comprise, marmonna-t-il. Marcel gardait une lettre dans la poche de sa veste, tout le temps. Même quand il venait boire ici, il la touchait du bout des doigts, comme s’il avait peur de l’abîmer. On ne savait pas d’où elle venait. Personne n’a jamais osé lui demander.

Emma sentit son cœur battre plus vite. Une lettre. Une lettre que Marcel Dubois avait gardée toute sa vie.

— Elle est où, cette lettre ?

Le cafetier haussa les épaules.

— Dans la propriété, sans doute. Personne n’a jamais touché à rien là-haut depuis sa mort. Le château est vide depuis quarante ans. Certains disent qu’il est hanté — que le fantôme de Marcel erre encore dans la grange, attendant une réponse à sa lettre.

Un frisson parcourut l’échine d’Emma. Elle pensa aux lettres enfouies dans la boîte à biscuits de sa grand-mère, à ce sentiment étrange et persistant que tout avait un lien, un fil invisible qu’elle n’avait pas encore réussi à saisir.

— La propriété Dubois, dit-elle en se levant. Vous savez si on peut y entrer ?

Le cafetier la dévisagea un long moment, puis un sourire triste étira ses lèvres.

— Vous avez l’intention d’y aller ? Beaucoup de gens ont essayé d’entrer, vous savez. Les portes sont verrouillées, les fenêtres condamnées. Et les villageois n’aiment pas qu’on fasse du bruit autour du passé. Mais moi — il baissa la voix, comme si les murs pouvaient l’entendre — je trouve qu’il est temps que quelqu’un aille enfin voir ce qui s’y cache.

Il fouilla dans sa poche et en sortit une clé rouillée, qu’il déposa sur le zinc entre eux.

— La porte de la grange. Elle cède, parfois, si on sait comment lui parler doucement. Vous n’aurez pas beaucoup de temps — le village marmonne déjà. Posez vos questions ce soir, pendant que tout le monde dort.

Emma regarda la clé, puis le visage du vieil homme. Il avait les yeux de quelqu’un qui avait longtemps attendu que quelqu’un vienne poser cette question précise.

— Pourquoi faites-vous ça ? demanda-t-elle.

Le cafetier haussa les épaules.

— Marcel Dubois était un homme bon, malgré ce qu’on disait. Il m’a sauvé la vie, à moi et à ma famille, quand j’étais petit. Si ce qu’il a enterré là-haut peut mettre fin à la peine de quelqu’un, alors — il lui poussa la clé sur le comptoir — je vous souhaite de la trouver.

Emma glissa la clé dans sa poche. Son cœur battait fort, un battement régulier qui semblait compter les années de silence accumulées au-dessus d’elle. Le nom de Marcel, le suicide de 1972, la lettre gardée dans une poche, la femme venue de nulle part et repartie brisée — tout cela formait une constellation de plus en plus nette.

Et au centre, la question qui lui brûlait les lèvres depuis son départ de Kent :

— Monsieur, dit-elle, quand la femme est venue en soixante-huit — Marguerite. Vous vous souvenez de quoi elle avait l’air ?

Le cafetier plissa les yeux. Il parut hésiter, puis dit lentement :

— Elle était grande, avec des cheveux sombres comme les vôtres. Très maigre. Les yeux noirs et durs, comme quelqu’un qui a vu trop de choses et qui n’en parle jamais. Elle portait un collier avec une petite croix d’argent.

Emma sortit de sa poche le brochet cassé, celui qu’elle avait trouvé dans la boîte de porcelaine.

— C’était pas un collier, dit-elle. C’était une broche, peut-être ?

Le cafetier regarda le morceau d’argent tordu et ses yeux s’écarquillèrent de reconnaissance.

— Oui, dit-il. C’est exactement ça. Elle l’avait épinglée sur sa robe. Elle la touchait sans arrêt, comme pour se rappeler quelque chose qu’elle aurait voulu oublier.

Emma serra le brochet dans sa main, le métal froid lui mordant la paume. Sa grand-mère — Jeanne, Marguerite, Elodie, autant de noms qu’elle n’avait jamais portés — était venue à Sainte-Cécile, avait brisé cette broche quelque part, et était repartie laissant Marcel Dubois dans un silence définitif.

Dehors, le soleil baissait et les ombres des cyprès s’allongeaient sur la place déserte. Emma glissa la main dans sa poche et sentit la clé rouillée contre sa cuisse. La grange l’attendait, là-haut, avec ses quarante années de secrets.

Elle regarda en direction de la propriété abandonnée et sentit, pour la première fois depuis son arrivée, une présence invisible se dresser entre les arbres — comme quelqu’un qui l’observait de loin, attendant qu’elle fasse le premier pas.