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Les Lettres de Sainte-Cécile

Lire le chapitre 9: A Local Ally

La porte des archives claqua derrière elle, et Emma resta un instant immobile dans la rue, le cœur cognant encore contre ses côtes. Les volets de l'église étaient clos, le village dormait sous un ciel laiteux. Elle cherchait les clés de sa voiture quand une ombre se détacha du porche.

— Vous n'auriez pas dû rester si tard. Les bâtiments anciens font des bruits étranges la nuit.

Emma sursauta, la main sur la poitrine. Un jeune homme se tenait à quelques mètres, les mains dans les poches d'un blouson en toile. Il avait des cheveux bruns en bataille et un air à la fois doux et amusé, comme s'il connaissait déjà la réponse à sa propre provocation.

— Qui êtes-vous ?

— Théodore. Théo, si vous voulez. Je suis le petit-fils de Robert, du café. Il m'a dit que vous cherchiez des lettres. Que vous veniez d'Angleterre chercher un fantôme.

Emma serra son sac contre elle. La nuit, le village vide, un inconnu qui connaissait déjà sa raison d'être ici — tout cela aurait dû l'alerter. Mais il y avait quelque chose dans sa manière de se tenir là, les épaules légèrement voûtées, comme s'il s'excusait d'exister, qui désarmait sa méfiance.

— Votre grand-père parle beaucoup.

— Il parle trop. Mais il a raison, parfois. Il m'a dit que vous cherchiez Jean-Luc Bernard.

Le nom, prononcé dans la nuit, lui fit l'effet d'une décharge. Elle n'avait rien dit de ce nom à Robert. Pas une fois.

— Comment savez-vous ça ?

Théo haussa une épaule. Il s'approcha, et la lumière d'un lampadaire révéla un visage plus jeune qu'elle n'avait cru — vingt-trois, vingt-quatre ans peut-être. Des yeux verts, une cicatrice fine au-dessus du sourcil gauche.

— Parce que c'est le même nom que les vieux murmurent depuis que je suis gamin. Parce que ma grand-mère, qui est morte avant ma naissance, s'appelait Jeanne Bernard. Et parce que personne dans ce village n'accepte de parler de ce qui s'est passé en 44. Sauf moi. Je suis en thèse d'histoire à Caen, spécialité Résistance en Normandie. Et ce dossier, je le connais par cœur.

Emma sentit le sol se dérober sous elle. Jeanne. Encore Jeanne. Le nom de la sœur jumelle de sa grand-mère, la femme morte en couches en 1945 selon les registres, noyée en 1946 selon le rapport de police, vivante à Glasgow selon sa mère.

— Jeanne Bernard, répéta-t-elle lentement. C'était votre famille ?

— Ma grand-mère paternelle. Elle est morte avant ma naissance, en 1987. Mon père dit qu'elle n'a jamais parlé de la guerre. Jamais. Mais j'ai trouvé ses papiers. Et le nom de Jean-Luc revient partout.

Il sortit un téléphone de sa poche et fit défiler quelques images. Emma s'approcha malgré elle. La photo était floue — une page de registre, vraisemblablement un acte de mariage.

— Jeanne Bernard et Marcel Dubois. Mariés en 1942.

Le nom de Marcel. L'homme de son cauchemar, selon sa mère. L'homme qui s'était suicidé en 1972, selon la vieille femme du village. L'homme dont la propriété abandonnée l'avait appelée depuis la rue.

— Marcel Dubois était votre grand-père, dit Emma, la voix étranglée.

— Non. Marcel Dubois était mon arrière-grand-père. Et il a passé la fin de sa vie à écrire des lettres qu'il n'a jamais envoyées. Des lettres à une certaine Elodie.

Emma ne put retenir un rire nerveux, presque un sanglot. Elodie. Encore Elodie. La femme que le rapport de police avait identifiée comme étant sa grand-mère au bord de la rivière où Jeanne était morte. Sa grand-mère qui avait toujours prétendu être fille unique.

— Vous savez qui est Elodie ? demanda-t-elle.

Théo rangea son téléphone. Son regard était soudain plus sérieux, plus vieux que son âge.

— Je crois que nous cherchons la même personne. Mais pas pour les mêmes raisons. Moi, je crois que Marcel Dubois a tué ma grand-mère. Et je crois que votre grand-mère le savait.

Emma recula d'un pas. Les mots tombaient comme des pierres dans l'eau calme de ses certitudes.

— Vous êtes en train de me dire que ma grand-mère a couvert un meurtre.

— Je vous dis que nous avons besoin l'une de l'autre pour comprendre. Le village est petit. Les archives sont triées par ceux qui veulent cacher des choses. Mais il y a un endroit auquel personne n'a touché depuis des décennies.

— Lequel ?

Théo jeta un coup d'œil vers l'église. Ses murs épais semblaient absorber la lumière, une masse sombre contre le ciel nocturne.

— Le curé a fait des travaux en 1985. Ils ont scellé une crypte sous le chœur. Les vieux disent qu'elle contenait des archives de la paroisse pendant la guerre — des registres, des lettres, des choses que le clergé cachait pour protéger les gens. Mon grand-père dit que la clé n'a jamais été détruite. Elle est chez lui, dans une boîte à biscuits, depuis que le curé est mort en 2005.

Emma sentit son pouls s'accélérer. C'était illégal. C'était peut-être dangereux. Elle n'avait aucune raison de faire confiance à un étudiant rencontré dans la rue à minuit, dont l'arrière-grand-père était le monstre potentiel qui hantait sa propre histoire familiale.

— Et vous voulez entrer là-dedans ? Ce soir ?

— Dans deux heures, le village est mort. Mon grand-père dort comme une souche. Et la porte de la sacristie a une serrure qui ne demande qu'un peu d'insistance. Je l'ai fait une fois, pour voir. Personne n'en a jamais rien su.

Il la regarda, et quelque chose dans son expression s'adoucit.

— Je sais ce que c'est que de se sentir hanté par des gens qu'on n'a jamais rencontrés. Je sais ce que c'est que d'avoir une histoire qui vous colle à la peau sans comprendre d'où elle vient. Je ne vous demande pas de me faire confiance. Je vous demande de m'aider à comprendre.

Emma pensa à sa grand-mère, à ses derniers jours, à ses mains qui n'avaient jamais cessé de trembler. Elle pensa aux lettres cachées dans le grenier de Londres, aux mots passionnés pour un homme tué en 1944, aux messages adressés à une sœur morte deux fois. Elle pensa aux coups contre la porte des archives, à la présence qui rôdait autour du bâtiment.

— Robert, votre grand-père, il m'a dit que ma grand-mère était venue ici en 1968. Qu'elle portait une broche identique à celle de Jeanne. Vous savez quelque chose là-dessus ?

Théo hésita. Un long silence s'étira, comme s'il pesait chaque mot avant de les laisser tomber.

— Ma grand-mère est morte en 1987, mais mon père m'a raconté qu'une femme anglaise venait parfois au village quand il était petit. Elle ne parlait à personne. Elle allait au cimetière, puis elle passait des heures devant la maison Dubois. Une fois, quand il avait douze ans, il l'a vue glisser une enveloppe sous la porte. Il a attendu qu'elle parte. Il l'a prise. Elle contenait une seule photo — deux femmes se ressemblant comme des jumelles, devant une fontaine. Et au dos, une date. Le 8 mai 1945.

Emma ferma les yeux. Le 8 mai 1945 — la photo retrouvée dans ses affaires, celle inscrite « Pour Jean-Luc ». La date de la Libération. La date où sa grand-mère avait dû célébrer la fin de la guerre avec sa sœur, sous une autre identité, pendant que l'homme qu'elles aimaient toutes deux gisait sous terre depuis des mois.

— Votre père a gardé cette photo ?

— Non. Elle a disparu dans les années 90, quand Marcel Dubois est mort. Quelqu'un est entré chez nous et l'a prise. Mon père n'en a jamais parlé à la police.

Emma regarda l'église, cette masse de pierre qui contenait peut-être les réponses. Le risque était réel. Mais elle n'était pas venue en France pour avoir peur. Elle était venue pour savoir.

— Allez chercher la clé, dit-elle. Je vous attends.

Théo sourit — un vrai sourire cette fois, qui éclaira son visage et la fit soudainement remarquer à quel point elle avait besoin d'allié. Il tourna les talons et disparut dans l'ombre du café.

Elle l'entendit ouvrir une porte, murmurer des pas étouffés, puis le silence retomba. Là-bas, derrière l'église, une lumière bleuâtre s'alluma brièvement dans une fenêtre de la maison Dubois — son autre pôle magnétique. Elle aurait juré que quelqu'un s'y tenait, immobile, à la regarder. Mais quand elle cligna des yeux, la lumière s'éteignit, la laissant seule avec la nuit et les fantômes qui l'attendaient.