LES LETTRES QUE NOUS N'AVONS PAS ENVOYÉES
Lire le chapitre 1: LA LIBRAIRIE DE BOW LANE
Maeve Kavanagh hérita de trois mille sept cents livres, d'une verrière qui fuyait, de plusieurs factures impayées et d'une clochette en cuivre qui tintait parfois sans que personne ne touche la porte.
Le premier matin où elle ouvrit Bellwether Books en tant que propriétaire, la clochette sonna au-dessus de sa tête.
— Moi aussi, je suis ravie de te voir, murmura-t-elle.
Dehors, Dublin recevait une pluie fine et obstinée. Les bus ralentissaient sur Capel Street, les passants marchaient les épaules rentrées, et la Liffey, au bout de la rue, ressemblait à une bande de métal gris. Bellwether se trouvait dans une venelle étroite entre un barbier, une épicerie polonaise et un café éthiopien. Quand Maeve était enfant, il y avait là un marchand de journaux, un atelier de chaussures et un pub qui avait depuis changé trois fois de nom.
La ville avait avancé.
La librairie s'était contentée de vieillir.
Sa tante Nora y voyait une forme de loyauté. Maeve y voyait surtout un problème de trésorerie.
Elle posa son ordinateur sur le comptoir et rouvrit le dossier du notaire. Charges. Électricité. Retards de paiement. Petit prêt professionnel. Impôts locaux. Nora avait réussi à mourir en lui laissant exactement le genre de responsabilité que Maeve passait sa vie à éviter : une chose lourde, fixe, enracinée dans un lieu.
Quatre jours plus tôt, au cimetière de Glasnevin, Maeve avait pleuré dans les toilettes pour femmes, loin des cousins, des habitués de la librairie et des connaissances de Nora. Elle pleurait rarement devant quelqu'un. À seize ans déjà, après la mort de ses parents dans un accident de voiture, elle avait appris que la douleur attirait les bras, les questions, les promesses. Nora l'avait recueillie sans l'obliger à parler. Une chambre au-dessus de la boutique, des repas à heures irrégulières, des livres posés discrètement devant sa porte : telle avait été leur langue commune.
À vingt ans, Maeve était partie étudier. Puis elle avait choisi l'événementiel, un métier parfait pour elle : monter un univers en quelques jours, le faire fonctionner, puis le démonter avant qu'il ne devienne une maison.
À onze heures, un vieil homme entra, retira sa casquette et demanda :
— Nora est là ?
Maeve dut lui annoncer la nouvelle.
L'homme resta silencieux, puis raconta que Nora lui avait trouvé un Flann O'Brien en 1998, qu'elle avait refusé de lui vendre une édition rare parce qu'il était ivre, et qu'elle servait le pire café de Dublin.
Il acheta un roman à quatre euros dont il n'avait manifestement pas besoin.
Toute la journée, les gens vinrent surtout pour parler de Nora. Une femme déposa des fleurs. Un étudiant demanda le Wi-Fi et repartit quand Maeve répondit qu'il n'y en avait pas. À deux heures, elle monta sur une échelle pour vérifier si l'humidité avait gagné l'étagère de poésie irlandaise.
Derrière Kavanagh, Yeats et Ní Chuilleanáin, un panneau de bois semblait légèrement décollé.
Maeve appuya dessus.
Il bougea.
— Évidemment, dit-elle. Il manquait un passage secret.
Le panneau céda et révéla une cavité étroite dans le mur. À l'intérieur reposait une vieille boîte métallique bleue, décorée d'une promenade de bord de mer presque effacée.
Maeve la descendit au comptoir.
Elle contenait des enveloppes nouées par un ruban vert.
Toutes portaient la même lettre :
E.
Aucune n'avait été timbrée.
La première était datée du 17 octobre 1987.
Chère E.,
Je t'ai vue aujourd'hui à l'arrêt du 10, alors que je m'étais promis de ne plus te chercher. Tu portais le manteau rouge auquel il manque un bouton. Tu as ri à quelque chose que disait la femme près de toi, et pendant une seconde j'ai retrouvé l'époque où t'aimer n'était pas encore quelque chose que je devais cacher.
Je n'enverrai pas ceci. Tu as choisi et j'ai dit que je respecterais ton choix. J'écris seulement parce que la vérité doit bien aller quelque part lorsqu'elle ne peut pas aller jusqu'à toi.
T.
Maeve relut la lettre trois fois.
Puis une autre.
1991.
Une autre.
1998.
Une autre.
2005.
La dernière datait de 2013.
Quarante-trois lettres. Vingt-six années de silence volontaire.
Elle aurait dû les remettre dans la boîte. Nora considérait l'indiscrétion comme un défaut moral au même titre que mâcher la bouche ouverte. Pourtant Maeve lut jusqu'à ce que le jour disparaisse derrière la vitrine.
L'histoire apparaissait par fragments : un café, une école, un mariage, une fille prénommée Anna, un couloir d'hôpital, un rendez-vous manqué à Sandymount, un livre prêté puis rendu, The Third Policeman, avec certaines phrases soulignées en bleu.
À six heures, la clochette tinta.
Maeve posa brusquement les mains sur les lettres.
Un homme venait d'entrer. Grand, cheveux bruns assombris par la pluie, lunettes embuées, manteau trop léger pour février.
— Désolé. Vous êtes encore ouverte ?
— Ça dépend de ce que vous cherchez.
Il sourit légèrement.
— Ça ressemble beaucoup à Nora.
Maeve se raidit.
— Vous la connaissiez ?
— Un peu. Julian Hart. J'enseigne à Trinity.
— Vous enseignez quoi ?
— Littérature.
— Bien sûr.
Son regard aperçut le bord d'une enveloppe. Maeve la couvrit davantage.
Julian détourna les yeux avec une politesse si nette qu'elle le remarqua.
— Nora avait préparé une caisse pour mes recherches, expliqua-t-il. Des annotations de lecteurs, des dédicaces, des choses oubliées dans les livres.
— Des choses privées ?
— Souvent.
— Et vous en faites quoi ?
— J'essaie d'abord de savoir à qui elles appartiennent.
Maeve regarda la boîte bleue.
Pour la première fois depuis l'enterrement, Bellwether ne lui sembla pas vide.
Quelqu'un y avait laissé une vérité en attente.