LES LETTRES QUE NOUS N'AVONS PAS ENVOYÉES
Lire le chapitre 2: L'HOMME QUI LISAIT LES MARGES
Julian revint le lendemain avec deux cafés.
Maeve luttait avec le rideau métallique.
— Vous essayez de m'acheter ? demanda-t-elle.
— J'ignore comment vous prenez votre café. J'ai donc choisi l'option corruption minimale.
Il l'aida à soulever le rideau coincé, puis elle lui montra la caisse que Nora avait étiquetée HART — MARGES.
À l'intérieur : des romans annotés, des carnets, des fiches de lecture, des listes de dédicaces recopiées par Nora avant la revente des livres.
Julian manipulait tout avec attention, mais sans affectation. Il ne s'extasiait pas. Il lisait.
— Quel est exactement votre sujet ? demanda Maeve.
— Les traces laissées par les lecteurs ordinaires. Les archives officielles conservent les gens importants. Les livres d'occasion conservent les autres.
— Les autres n'ont pas forcément demandé à être conservés.
— Non. C'est là que l'éthique devient plus intéressante que la collecte.
Maeve testa encore.
— Si vous trouviez un journal intime ?
— J'essaierais de le rendre.
— Une lettre d'amour ?
— Pareil.
— Même ancienne ?
— Surtout ancienne.
À midi, un agent immobilier nommé Fintan visita les lieux. Il parla de « potentiel patrimonial » et de « concept retail authentique ». Julian dut cacher un sourire.
— Quoi ? demanda Maeve après son départ.
— Je pensais que Nora lui aurait jeté Ulysses à la tête.
— Relié ?
— Évidemment.
Maeve rit avant de pouvoir se retenir.
Le son lui parut étrange dans la boutique endeuillée.
Julian baissa les yeux, comme s'il avait décidé de ne pas lui faire remarquer qu'elle venait de rire.
C'est pour cette raison qu'elle sortit finalement la boîte bleue.
— J'ai trouvé ça derrière la poésie.
Il ne la toucha pas tout de suite.
— Vous les avez lues ?
— Oui.
Son sourcil se leva.
— Ne dites rien.
— Je n'ai rien dit.
— Votre sourcil a un doctorat.
Ils classèrent les lettres par date. Julian observa les encres, les papiers, les références. Dans plusieurs lettres revenait le même livre : The Third Policeman de Flann O'Brien.
Une phrase était décrite comme « celle que tu avais soulignée en bleu ».
Ils fouillèrent les carnets de Nora.
Une note de 1994 disait :
O'Brien, The Third Policeman. Réimpression 1967. Dédicace effacée. Soulignements bleus p. 41, 78, 112. Vendu à T. M., Rathmines.
Puis, en 2001 :
Rendu par T. M. après sept ans. A dit « mauvaise fin ». Ne pas mettre de prix.
— T. M., dit Maeve.
— Peut-être notre T.
Ils cherchèrent le livre pendant une heure. Julian finit par le trouver derrière des ouvrages abîmés près de l'escalier.
La couverture noire était souple d'avoir été beaucoup manipulée. À la page 112, près d'une phrase soulignée en bleu, deux mots avaient été ajoutés au crayon :
Demander à Eileen.
Un ticket de café était glissé à la fin du volume. 14 juin 1994. The Lantern Room, Sandymount.
Au dos, Nora avait noté un numéro de téléphone.
Le numéro n'existait plus. Le café non plus.
Mais une ancienne coupure de presse trouvée en ligne indiquait le nom de sa propriétaire.
Eileen Doran.
Maeve referma l'ordinateur.
— On la trouve.
Julian la regarda.
— Nous n'y sommes pas obligés.
— Je sais.
Elle pensa aux quarante-trois enveloppes jamais envoyées.
— C'est précisément pour ça que je veux le faire.