LES LETTRES QUE NOUS N'AVONS PAS ENVOYÉES
Lire le chapitre 21: LA LISTE D'HIVER
En novembre, Bellwether fonctionnait assez bien pour que Maeve refuse encore d'employer le mot « sauvée ».
Le toit tenait. Les ventes en ligne finançaient quelques heures de travail à Aisling, étudiante en master de poésie contemporaine, qui considérait le classement alphabétique comme « une convention parmi d'autres » et déplaçait régulièrement des auteurs sous prétexte de conversations thématiques.
Les rencontres du jeudi ne rapportaient presque rien directement, mais elles remplissaient la boutique. Les habitués de Nora se plaignaient du terminal de carte bancaire tout en l'utilisant. Les étudiants venaient pour les lectures, les touristes pour les éditions anciennes, les voisins pour parler.
Maeve ouvrit le registre vert et écrivit :
CE DONT BELLWETHER A BESOIN CET HIVER
1. Un chauffage qui ne sonne pas comme une locomotive. 2. Un site internet qui n'a pas l'air construit en 2004. 3. Un vrai système de stock. 4. Plus de chaises. 5. Arrêter de prétendre que les événements sont des accidents temporaires.
Puis elle ajouta :
CE DONT J'AI BESOIN
Elle resta longtemps devant le titre.
Elle avait appris à répondre aux questions immédiates. Tu veux dîner ? Oui. Tu es contrariée ? Oui. Tu as besoin d'aide ? Parfois.
Les désirs à long terme étaient différents. Ils transformaient le présent en début de quelque chose.
Un vendredi soir, chez Julian, celui-ci annonça que son propriétaire comptait vendre l'appartement à la fin de son bail, l'été suivant.
— Il va falloir que je cherche après Noël.
— Où ? demanda Maeve.
— Dans le quartier si possible. Entre l'école de Lucy, Sarah et Trinity, je suis devenu un problème de géométrie.
Maeve hocha la tête.
Une pensée simple apparut : elle voulait qu'il vive avec elle.
L'appartement au-dessus de Bellwether avait deux chambres. Julian y passait plusieurs nuits par semaine. Lucy y avait déjà une brosse à dents, des livres, un pyjama oublié. Pourtant, personne n'avait nommé la suite.
Maeve sentit les mots monter puis s'arrêter.
Elle pensa à Thomas. À une vie passée à attendre le bon moment pour devenir moins prudent.
— Vous pourriez emménager chez moi, dit-elle.
Julian posa sa fourchette.
Le silence devint énorme.
Maeve voulut aussitôt ajouter : temporairement, si ça vous arrange, pour économiser, sans pression.
Elle n'ajouta rien.
— C'est ce que vous voulez ? demanda Julian.
— Oui.
— Ou vous résolvez mon problème de logement ?
— Je déteste que vous sachiez poser cette question.
— Elle est importante.
Maeve inspira.
— Je veux que vous viviez avec moi. Je veux que Lucy ait une chambre à elle quand elle est là. Je veux me plaindre de vos livres dans l'escalier. Je veux qu'on se dispute sur les courses et que la dispute dure moins de quarante-huit heures parce qu'aucun de nous ne peut fuir dans un autre quartier.
Julian la regardait avec une expression très douce.
— C'est extrêmement précis.
— J'y ai pensé.
— Je vois.
— Mais ne dites pas oui seulement parce que votre bail se termine.
— Très bien.
— Très bien ?
— Parce que je ne vais pas répondre ce soir.
La peur traversa Maeve si vite qu'elle la sentit physiquement.
Julian lui prit la main.
— Vous avez eu des mois pour arriver à cette question. J'ai le droit à plus de douze secondes pour réfléchir à un changement qui concerne aussi Lucy.
Maeve expira.
— C'est juste.
— Émotionnellement, j'ai envie de dire oui.
— Expression dangereuse.
— Absolument. Mais Sarah et Lucy doivent faire partie de la discussion pratique.
Le lendemain, Lucy vint à la librairie.
Maeve choisit un moment où Julian était sorti chercher du café.
— Tu détesterais habiter ici une partie du temps ?
Lucy releva la tête.
— En haut ?
— Oui.
— Avec papa ?
— Oui.
— Je pourrais avoir la chambre au plafond incliné ?
— Si tu veux.
— La peindre ?
Maeve pensa au papier peint de Nora.
— Quelle couleur ?
— Jaune.
— Oui.
Lucy plissa les yeux.
— Papa m'a dit que je n'étais pas censée répondre tout de suite.
Maeve rit.
— Ton père a raison.
— J'adore quand des adultes disent ça. Ça arrive rarement.
Quelques jours plus tard, Sarah invita Maeve à prendre un café.
— Je ne vous fais pas passer un entretien, dit-elle immédiatement.
— C'est exactement ce que dirait quelqu'un qui fait passer un entretien.
Sarah sourit.
— Lucy est très enthousiaste. Julian est terrifié. C'est plutôt sain.
— Je suis terrifiée aussi.
— Encore mieux.
Puis Sarah devint sérieuse.
— J'ai seulement une demande. Si vous vivez ensemble, Lucy doit savoir que la chambre et la relation qu'elle a avec vous ne disparaîtront pas en une nuit si vous traversez une mauvaise période.
Maeve allait répondre « évidemment », mais se retint.
— D'accord. Si Julian et moi nous séparons un jour, on ne fait pas disparaître Lucy du jour au lendemain. On organise une transition avec vous. Elle aura le droit de dire au revoir à la chambre, à la boutique et à moi d'une manière qui ne ressemble pas à une expulsion.
Sarah hocha la tête, soulagée.
Maeve réalisa alors qu'elle venait de discuter de la fin possible d'une relation sans utiliser cette fin comme argument pour ne pas avancer.
Quand Julian entra le soir même dans Bellwether, il dit simplement :
— Oui.
— Sarah a approuvé ?
— J'avais envie de dire oui avant de lui parler.
Maeve ouvrit le registre vert et écrivit sous CE DONT J'AI BESOIN :
Une maison qui supporte d'être discutée.
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