Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 18: The New Suspect
Le vent s’engouffrait dans la ruelle étroite qui descendait vers le port, chargé d’embruns et d’odeurs de goémon. Elowen remonta le col de son manteau, les semelles de ses bottes glissant sur les pavés luisants. Le village de Sainte-Bride n’avait rien de pittoresque sous cette lumière grise — juste des façades de schiste, des volets clos, et une église dont le clocher semblait ployer sous le poids du ciel. Elle avait laissé Merrick dans la voiture, garée près du cimetière, sous prétexte de vouloir marcher seule. Il n’avait pas protesté. Il n’avait plus protesté grand-chose depuis l’asile.
Elle cherchait la maison de Mrs Polwhele. Une femme du village, lui avait-on dit, qui répondait au nom de Nance Polwhele, et qui avait connu Clara. Rue des Trois-Mendiants, numéro sept. C’était écrit sur un bout de papier que lui avait donné le greffier de l’état civil, après qu’elle eut payé deux livres pour qu’il ferme les yeux sur les registres d’hospitalisation.
Elle tourna au coin d’une boulangerie fermée, lorsqu’une silhouette attira son regard.
Une femme, debout devant la boîte aux lettres verte du village. Elle tenait une enveloppe — le même format crème, le même papier épais que ceux qui arrivaient sur son bureau à Merryn House. Le geste fut bref, presque furtif : elle glissa l’enveloppe dans la fente, jeta un regard autour d’elle, puis s’éloigna d’un pas rapide en direction des hauteurs du village.
Elowen resta figée sur place. Son cœur fit un bond désordonné. Elle connaissait cette femme. Pas de nom, pas de lieu précis, mais cette certitude viscérale que ces yeux-là, cette mâchoire — elle les avait déjà croisés, quelque part, dans un miroir ? Dans une photographie jaunie ?
Non.
Elle se mit à marcher, sans réfléchir, en remontant la rue derrière la femme. La distance entre elles se rétrécit puis s’élargit. La femme tourna à gauche, puis à droite, dans un labyrinthe de ruelles qui sentaient le moisi et le sel. Elowen la suivait à distance, retenant son souffle, priant pour que le bruit de ses pas soit couvert par le vent.
La femme s’arrêta devant une petite maison blanche, ensevelie sous une glycine épaisse. Ses volets étaient bleus, écaillés. Elle sortit une clé de sa poche, ouvrit la porte, puis se retourna une seconde — une seconde seulement — et Elowen eut le temps de voir son visage de profil.
Un profil aquilin. Des cheveux châtains, tirés en arrière. Et une expression étrangement calme, presque triste.
La porte se referma.
Elowen resta là, plantée au milieu de la rue étroite, à regarder la façade blanche. Son souffle était court. Sa main tremblait. Ce visage — elle avait vu ce visage sur les photographies de sa sœur, mais plus jeune, plus flou, comme une copie maladroite. Ou peut-être était-ce sa propre image qu’elle retrouvait, cet air des Rowe qu’on ne pouvait renier.
Elle traversa la rue d’un pas décidé et s’approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, collant son front contre la vitre froide. Une pièce sombre. Une table de bois. Sur la table, une pile d’enveloppes.
Les mêmes enveloppes.
Dans un coin, un buffet renversé, comme si quelqu’un avait fouillé la pièce. Des livres éparpillés sur le sol. Une théière cassée. Et sur le carrelage, une traînée de boue fraîche, encore brillante.
La maison n’était pas habitée. On venait d’y entrer — et d’y chercher quelque chose.
— Vous cherchez quelqu’un ?
Elowen sursauta. Une vieille femme se tenait sur le seuil de la maison voisine, un panier de linge sous le bras. Son visage était fripé comme une pomme oubliée, mais ses yeux étaient perçants.
— Mrs Polwhele ? demanda Elowen, la voix étranglée.
La vieille femme plissa les yeux.
— Vous n’êtes pas d’ici.
— Elowen Ash. Je suis la sœur de Lillian Ash.
Le regard de la vieille femme changea. Quelque chose s’y alluma, puis s’éteignit, comme une bougie sous un courant d’air.
— Lillian, répéta-t-elle lentement. Ça fait longtemps qu’on n’a pas prononcé ce nom dans ce village.
— La femme qui vient d’entrer dans cette maison — vous la connaissez ?
Mrs Polwhele jeta un coup d’œil vers la façade blanche, puis revint sur Elowen.
— Cette maison est vide depuis dix ans. Personne n’y habite. Le propriétaire est mort à Plymouth.
— Mais j’ai vu une femme entrer avec une clé. Elle a glissé une lettre dans la boîte aux lettres du village.
La vieille femme haussa les épaules.
— Y a beaucoup de gens qui ont des clés, ma petite. Ça veut rien dire.
— Mrs Polwhele, je ne suis pas venue ici pour jouer. J’ai besoin de savoir qui rendait visite à Clara Merrow à l’asile de Sainte-Bride. On m’a dit que vous pouviez le savoir.
Le silence s’épaissit. La femme posa son panier, croisa les bras sur sa poitrine.
— Clara, murmura-t-elle. Vous parlez de Clara.
— Oui.
— Et qu’est-ce que vous voulez à Clara ?
— La vérité. Sur elle. Sur ma sœur. Sur ce qui s’est passé à Merryn House.
Mrs Polwhele la regarda longuement, comme si elle pesait le risque. Puis elle se tourna vers la maison blanche.
— La femme que vous avez vue, dit-elle d’une voix sourde, c’est celle qui vient parfois poser des fleurs sur la tombe de Clara. Une fois par an, à la Toussaint. Elle amène sa fille.
Elowen sentit le sol se dérober sous elle.
— Une fille ?
— Une petite fille, oui. Avec les mêmes yeux que vous. Les mêmes yeux que toute cette famille.
La vieille femme se pencha plus près.
— Vous êtes bien une Ash, vous. J’aurais vu vos yeux n’importe où.
— Cette femme — elle est de la famille ? Elle s’appelle comment ?
Mrs Polwhele secoua la tête.
— Elle ne dit jamais son nom. Mais elle vient de Londres, je crois. Elle arrive en train, elle va au cimetière, elle repart le soir.
Un bruit derrière elles. La porte de la maison blanche s’ouvrit.
La femme sortit, une lettre à la main — la lettre qu’elle venait de glisser dans la boîte ? Non, une autre, plus épaisse. Elle traversa la rue sans les regarder, les épaules légèrement voûtées, une écharpe de laine serrée autour de son cou.
— Madame ! cria Elowen.
La femme se figea. Puis, au lieu de se retourner, elle remonta son écharpe sur son visage et se mit à courir vers l’extrémité du village, là où la route s’étranglait avant de plonger vers la falaise.
Elowen commença à courir après elle. Le vent lui fouettait le visage. Les pierres roulaient sous ses bottes. La femme courait vite, trop vite, avec l’aisance de quelqu’un qui connaissait le terrain.
Elle disparut derrière un muret de pierres sèches.
Quand Elowen arriva au muret, il n’y avait plus rien. Juste le vent. Juste la mer, en contrebas, qui broyait ses vagues contre les rochers. Et sur le muret, posée, comme une offrande : une lettre dans une enveloppe crème.
Elowen la ramassa, les doigts tremblants. L’écriture était nette, inclinée, féminine.
Pas une adresse. Pas de nom.
Juste une ligne : *Pour celle qui cherche.*
Elle déchira l’enveloppe. À l’intérieur, pas de lettre — une photographie. Ancienne, au bord dentelé, jaunie par les années. Deux jeunes femmes se tenaient devant une serre, souriantes, leurs robes claires ondulant dans le vent. L’une avait les yeux d’Elowen. L’autre — Elowen mit une seconde à la reconnaître.
Clara.
Les deux sœurs se ressemblaient comme des jumelles.
Et derrière le cliché, une inscription au crayon, presque effacée :
*Lillian et Clara, été 1912. Merryn House.*
Elowen regarda la photographie, puis le vide devant elle.
La femme avait disparu. Mais elle venait de lui laisser une preuve qu’on n’attendait pas d’elle.
Lillian connaissait Clara. Elles se connaissaient. Elles étaient proches.
Et Clara — Clara ressemblait à Lillian comme l’eau ressemble à l’ombre.
Elowen se retourna vers le village, le cliché serré contre sa poitrine. Merrick était là, quelque part, dans la voiture. Il faudrait lui montrer. Il faudrait lui demander pourquoi il ne lui avait jamais dit que sa sœur et Lillian étaient liées autrement que par une obsession maladive.
Mais pour l’instant, une autre pensée la traversa — froide, nette, insupportable de clarté.
Les lettres que la femme avait glissées dans la boîte verte. Qui étaient-elles destinées à recevoir ?
Et qui était la femme qui ressemblait suffisamment à Lillian pour que le greffier de Sainte-Bride l’ait confondue avec la sœur d’Elowen ?
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