Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 23: The Writer's Confession
La silhouette se tenait dans l’embrasure de la grotte, le vent marin fouettant ses cheveux gris argentés. Derrière elle, la mer hurlait contre les rochers, crachant une écume blanche dans la lumière déclinante. Elowen tenait encore une lettre froissée dans sa main tremblante, l’encre délavée par les années mais les mots terriblement clairs.
« Vous. »
Le mot sortit comme un souffle, à peine audible dans le grondement des vagues.
La femme ne bougea pas. Son visage, creusé par le temps et le sel, portait les traces d’une beauté que la vie avait tenté d’effacer sans tout à fait y parvenir. Et dans la pénombre de la caverne, Elowen reconnut quelque chose — un plissement des yeux, une certaine inclinaison de la tête — qui lui serra la gorge comme un poing.
« Lily ? »
Le nom franchit ses lèvres contre sa volonté. Impossible. Absurde. Sa sœur était morte depuis quinze ans. Elowen avait porté son deuil, avait écrit des romans entiers pour exorciser sa disparition, avait visité sa tombe au cimetière du village chaque fois qu’elle revenait en Cornouailles.
La femme recula d’un pas dans l’ombre, secouant la tête. Un geste si familier, si étrangement semblable aux manières de Lillian enfant, que les jambes d’Elowen menacèrent de céder.
« Vous n’êtes pas censée être ici, » dit la voix, rauque, brisée par des années d’usage intensif. « Pas encore. »
Elowen serra les lettres contre sa poitrine comme un bouclier. « Ce sont vos lettres. Les lettres que vous avez laissées dans cette grotte. Des années de correspondance adressées à... à qui ? À merveille ? À vous-même ? »
Le silence qui tomba entre elles n’était peuplé que par le gémissement du vent et le martèlement de l’eau contre la roche. Puis la femme fit un pas en avant, hors de l’ombre, et Elowen vit enfin ses yeux clairement.
Bleus. Gris. Acier. Les mêmes yeux que ceux de Lillian Ash, celle qui avait disparu un soir d’orage, celle dont le corps n’avait jamais été retrouvé.
« Maman est morte, » dit Elowen soudain, la voix brisée par une colère qu’elle ne savait pas posséder. « Elle est morte en t’attendant. Elle est morte en croyant que tu étais tombée de la falaise. Et je suis restée seule, seule dans cette maison qui sentait le moisi et le désespoir, à me demander si j’étais assez bien pour rester. »
La femme ferma les yeux, et pour un instant, une douleur authentique traversa son visage. Puis elle se retourna et disparut dans le crépuscule, avalée par la tempête qui montait.
Elowen resta là, les lettres serrées contre elle, les mots de sa sœur résonnant dans sa tête. *Renverser le joug. La vérité est dans les pierres. Méfie-toi de Merrick.* Et puis la révélation la plus écrasante de toutes : *Je n’ai jamais voulu te perdre, Ely. Mais certaines vérités exigent des sacrifices.*
Sa sœur était vivante. Sa sœur l’avait fait venir ici. Sa sœur avait orchestré toute cette machination depuis le début — les lettres, la découverte de la grotte, la confrontation avec Merrick, avec Mme Polwhele, avec Tomas. Tout faisait partie d’un plan.
Un plan dont Elowen était à la fois la marionnette et le rouage central.
La pluie commença à tomber, de grosses gouttes froides qui s’écrasèrent sur les lettres, menaçant de délaver l’encre précieuse. Elowen les protégea de sa veste et entreprit la remontée du sentier abrupt, les genoux tremblants, les poumons brûlants de l’air marin.
Le manoir l’accueillit avec ses fenêtres noires, ses murs suintants, sa présence écrasante. Elle se glissa à l’intérieur par la porte de service marquée d’une croix à la craie rouge, symbole qu’elle et Lillian utilisaient enfants pour désigner les portes qui grinçaient. Dans son enfance, ce symbole était inscrit au fusain sur la porte de leur cabane secrète dans le jardin de la maison familiale. Le fait qu’il se trouve ici, sur ce manoir, lui donna un frisson.
Merrick ne l’avait jamais vue faire cette marque. Personne au manoir ne la connaissait. Et pourtant elle était là.
Une confirmation de plus.
Elowen monta l’escalier de service, ses pas étouffés par le tapis élimé, et gagna sa chambre. Elle posa les lettres avec précaution sur le secrétaire et regarda autour d’elle. Sa valise était à moitié défaite. Ses manuscrits s’empilaient sur le bureau. Son propre roman, celui qu’elle écrivait dans cette maison, reposait dans sa chemise de cuir, son ordinateur portable fermé près de lui.
Elle se tourna vers la porte.
Un piège. Elle devait tendre un piège à sa sœur — ou à celle qui se faisait passer pour elle. Si la femme venait au manoir, Elowen voulait la prendre en flagrant délit.
Elle déchira une page vierge de son carnet de notes et la plongea dans l’encrier qu’elle gardait pour ses corrections manuscrites. Puis elle la déposa en travers du seuil de sa chambre, face contre le sol, juste assez visible pour que quiconque ouvre la porte soit obligé de la déplacer ou de la fouler.
L’encre serait sur leurs chaussures. L’empreinte serait distincte. Et au lever du jour, l’empreinte révélerait la vérité.
Elle ferma la porte et s’y adossa, le cœur battant. Les lettres étalées sur le secrétaire la regardaient comme des témoins accusateurs. Elle en relut une, la plus ancienne, datée de trois ans avant sa mort officielle.
*Chère Hannah,* disait l’adresse en-tête. Le nom la frappa. Hannah. Qui était Hannah ? Mme Polwhele avait parlé d’une fille. Une femme avait déposé des fleurs sur la tombe de Clara. Un enfant qui aurait pu être celui de Lillian ? Et si oui, pourquoi le nom Hannah ?
Elowen prit le journal de Tomas, qu’elle gardait sous son oreiller depuis sa découverte. La dernière note de Tomas comportait une ellipse étrange, comme s’il avait été interrompu. *La véritable héritière n’est pas...*
Pas quoi ? Pas celle qu’on croit ? Pas dans la famille ? Pas encore née ? Le mystère s’épaississait autour d’elle comme le brouillard qui enveloppait maintenant le manoir de sa chape humide.
Un bruit. Léger comme un souffle.
Elowen se figea, les sens en alerte. Quelque chose avait bougé dans le couloir. Elle traversa la chambre à pas de loup, colla son oreille au panneau de chêne.
Le silence. Puis le grincement à peine perceptible d’une latte du plancher de l’aile ouest.
La page à l’encre attendait derrière la porte. Le piège était posé. Elle n’avait plus qu’à attendre que la souris entre dans la souricière.
Mais une pensée la glaça soudain, alors qu’elle s’éloignait de la porte : et si la femme n’était pas sa sœur du tout ? Et si Lillian était morte depuis longtemps, et que celle qui avait écrit ces lettres, qui avait hanté cette grotte, qui avait orchestré son arrivée, n’était qu’une impostrice — la fille de Clara, peut-être, ou la « fille » dont Mme Polwhele avait murmuré, cherchant à déposséder Elowen de son héritage ?
Si Lillian l’avait appâtée ici pour la détruire, pour s’emparer du peu qu’elle avait, les lettres de la grotte n’étaient qu’un appât supplémentaire.
Elowen passa une main sur son front. La fatigue pesait sur elle, rendant les idées confuses. Elle jeta un dernier regard sur la page blanche imbibée d’encre, invisible dans l’obscurité du couloir, et se prépara à veiller.
La nuit s’étendait devant elle, interminable, pleine de promesses et de menaces, et quelque part dans les ténèbres du manoir, quelqu’un — sœur, ennemie, ou les deux — marchait vers son piège.
Une rafale de vent secoua les fenêtres. Les lettres oscillaient sous son regard, leurs pages chargées d’aveux qu’elle n’avait pas encore osé déchiffrer. Certaines réponses ne viendraient qu’au terme de cette longue nuit.
Au matin, le sol parlerait.
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