Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 24: The Face at the Window
La pluie cessa vers minuit, mais le vent demeura, geignant à travers les interstices des fenêtres comme une plainte venue d’un autre monde. Elowen ne dormait pas. Elle avait tiré la chaise près de la fenêtre de sa chambre, les jambes repliées contre elle, le regard fixé sur la tache d’encre encore humide sur le seuil de sa porte. La pièce sentait le papier brûlé et la cire. Elle avait laissé la lampe allumée, délibérément, pour que quiconque s’approche sache qu’elle veillait.
L’ombre apparut à 2h47.
Une silhouette, trop mince pour être Merrick, trop fluide pour être Mrs. Polwhele, traversa le jardin engorgé d’eau en direction des falaises. Elowen ne la vit que par intermittence entre les branches du grand if, mais la démarche—cette manière de porter les épaules légèrement en avant, comme pour se protéger de quelque chose—lui fit serrer les mâchoires. Lillian marchait ainsi. Toujours. Petite, elle s’était moquée de cette posture, l’appelant « la carapace de crabe ». Mais ce soir, Elowen n’avait pas envie de rire.
Elle se leva sans bruit, enfila ses bottes déjà boueuses, et sortit par la fenêtre du rez-de-chaussée plutôt que par la porte—une manie de romancière, penser aux angles morts. La pelouse était trempée ; ses bottes s’enfoncèrent dans la terre ameublie. La figure continuait d’avancer, sans se retourner, comme si elle connaissait chaque butte, chaque racine, chaque trou du terrain.
« Lillian ! » appela Elowen, à mi-voix.
La silhouette ralentit—une fraction de seconde—puis accéléra, coupant vers le sentier côtier qui longeait le précipice. Elowen jura et se mit à courir.
La nuit était sans lune, un ciel bas et muet d’encre. La mer en contrebas dévorait les rochers avec un bruit mâchant. L’odeur de sel et de varech emplit ses narines. Elle ne voyait plus la figure, seulement les traces de boue fraîche sur les pierres usées du chemin. Ses poumons commencèrent à brûler.
« Arrête-toi ! Je sais que c’est toi ! »
Une voix lui répondit—inaudible, ou peut-être simplement le vent. La silhouette s’engagea dans un méandre étroit qui descendait vers une crique cachée, là où les falaises devenaient presque verticales. Elowen hésita. Le sentier était glissant, les pierres instables. Plus bas, elle perdit l’équilibre et sa main s’agrippa à un buisson d’ajoncs qui lui déchira le poignet avec un grincement d’aiguilles.
Soudain, le sol se déroba.
Pas le bord de la falaise—cette pensée sidérale traversa son esprit dans la seconde où son pied gauche chercha la terre et ne trouva que le vide. Elle tomba, le corps penché en avant, et son épaule heurta quelque chose de dur et de plat. L’air froid. La roche humide contre sa joue.
Et puis le silence.
Elle resta immobile un long moment, la respiration saccadée, le temps de comprendre qu’elle n’était plus sur le sentier. Une ouverture—haute d’à peine un mètre—était taillée dans le flanc de la falaise, dissimulée par un pan de broussailles mortes qu’elle avait arraché dans sa chute. Derrière, un passage descendait en pente douce.
Elowen se redressa lentement, frottant son épaule endolorie. Elle sortit le briquet de sa poche—celui qu’elle gardait pour allumer les bougies dans sa chambre—et l’alluma. La flamme dansa, révélant des parois de granit suintantes, puis une porte en bois au bout du passage. Sa poignée de cuivre était vert-de-grisée, mais ses gonds coulissèrent sans un bruit.
La pièce sentait l’huile de lampe, le vieux papier, et quelque chose de plus intime—le parfum à la lavande que Lillian portait depuis l’adolescence.
Elowen s’arrêta sur le seuil, le souffle coupé.
L’espace était petit, peut-être trois mètres sur trois. Un lit étroit était adossé au mur du fond, ses draps froissés comme si quelqu’un venait de s’en lever. Une lampe à pétrole trônait sur une table bancale à côté d’une machine à écrire noire, une Underwood aux touches fatiguées, dont le ruban d’encre était déroulé comme une langue morte. Sur une chaise, un châle en laine—celui avec la frange multicolore que leur mère avait tricoté pour Noël 2003. Elowen l’aurait reconnu les yeux fermés tant elle l’avait vu sur les épaules de sa sœur, tant elle avait ressassé ce souvenir dans les années d’absence.
Une malle ouverte était adossée au mur opposé. Elowen s’en approcha et souleva le couvercle. Des robes en lin, des pulls, des sous-vêtements—tout féminin, tout usé par le temps, tout plus ancien que l’ère des doutes qui l’avait menée ici. Au fond de la malle, sa main rencontra un tableau en cuir. Elle l’extirpa.
Au premier claquement du fermoir, une photographie glissa sur le sol. Elowen la ramassa, la retourna face à la flamme.
Deux jeunes femmes sur un rocher, les cheveux au vent, souriant à l’objectif. L’une était Lillian, dix-neuf ou vingt ans peut-être, plus jeune que la dernière fois qu’Elowen l’avait vue vivante. L’autre lui ressemblait de manière frappante—plus âgée, les joues plus creusées, les yeux du même gris-vert. Une femme qui aurait pu être Lillian vingt ans plus tard. Elowen la retourna. Au dos, d’une écriture serrée :
*Hannah et L., dernier été.*
Hannah. Une autre lettre, se souvint-elle, une simple enveloppe délavée retrouvée dans le caveau, adressée à une « Hannah » dont le prénom avait effrayé Lillian. Elowen avait cru à une ancienne amie, une correspondante perdue. Mais la femme sur la photo avait naturellement l’âge d’être la mère de Clara—ou la fille de la mer qui avait hanté les légendes locales.
Les mots de Mrs. Polwhele résonnèrent dans sa tête : *« Il y a des choses que la mer d’ici ne rend jamais, et d’autres qu’elle invente elle-même. »*
La machine à écrire attira encore son regard. Elle s’en approcha, posa la photo, et remarqua une feuille encore engagée dans le rouleau. Elle la tira avec précaution.
Trois lignes, dactylographiées, sans signature : - *Elle est venue. Elle cherche encore.* - *Elle croit que les secrets sont des échecs.* - *Mais la dernière lettre n’a jamais été écrite par moi.*
Le cœur d’Elowen se mit à cognir contre ses côtes comme une chose vivante. Elle rassembla la feuille, la photo, et inséra le tout dans la poche de son manteau. Quelqu’un avait vécu ici—récemment, peut-être quelques heures plus tôt. Le lit était encore chaud à peine déformé. Une mèche de cheveux blanchâtres était plaquée sur l’oreiller près de la fenêtre par laquelle on apercevait la mer battante.
Elle recula jusqu’à la porte, la main sur le battant de bois, lorsqu’elle perçut un son très faible, très distant.
Frappé dans la pierre. Trois coups. Puis un autre.
Venant du mur derrière la tête de lit.
Elowen retint son souffle. La flamme du briquet trembla. Trois nouveaux coups, plus insistants, suivis d’une voix étouffée, pâteuse, qui semblait monter des profondeurs mêmes du granit :
« Qui est là ? »
La voix n’était pas celle d’une vieille femme.
C’était celle d’une femme jeune, au timbre poussiéreux, comme si elle n’avait pas parlé depuis des semaines.
Elowen ouvrit la bouche. Aucun son n’en sortit.
Et la voix reprit, plus ardue désormais, avec une note de supplication qui déchira le silence :
« Elowen ? »
Son prénom. Lancé dans l’épaisseur minérale.
Elowen regarda le lit défait, la machine à écrire, le châle multicolore. Le tourbillon de questions noua sa gorge en un nœud serré. Elle approcha son visage de la pierre, mais ne répondit pas tout de suite. À la place, elle écouta.
Le vent hurla à travers l’embouchure du passage. Plus loin, un bruit de galets et de mer qui remonte. Et dans le mur, presque imperceptible désormais, une respiration irrégulière qui s’efforçait de rester silencieuse.
Elowen posa sa paume à plat contre la pierre froide.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, la voix plus blanche qu’elle ne l’aurait souhaité.
Un long moment passa. Puis une réponse, si faible qu’elle dut plaquer son oreille contre les joints granuleux pour l’entendre :
« Celle que tout le monde a cru morte. Encore. »
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