Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 30: The Old Wound
La pluie s'était calmée en une bruine fine qui argentait les fenêtres de Merryn House. Elowen avait rallumé le feu dans le salon, et les flammes dansaient sur les murs lambrissés comme des spectres fatigués. Lillian était assise dans le fauteuil de leur mère, ses doigts pâles enroulés autour d'un verre de vin qu'elle n'avait pas encore bu.
« Tu m'as demandé pourquoi je suis partie sans un mot, sans une adresse. » Lillian leva les yeux, et Elowen vit dans son regard la jeune fille qu'elle avait été, celle qui riait dans les rochers et collectionnait les coquillages dans des boîtes à cigares volées à leur père. « La vérité est plus bête que tragique. Je croyais que tu m'avais trahie. »
Elowen sentit le sol se dérober sous elle. Elle reposa son verre sur le guéridon, le bois grinçant sous le poids. « Je n'ai jamais rien dit à personne. Tu le sais. Tu dois le savoir. »
« Je l'ai cru pendant quinze ans. » Lillian rit, un son cassé, sans joie. « Le jour où Merrick et moi avons décidé de fuir, j'étais venue te chercher à ta chambre. Tu étais sortie, mais ton journal était ouvert sur ton bureau. J'ai lu une page, une seule. Tu écrivais que tu étais déchirée entre ton devoir envers notre père et ton amour pour moi. Qu'il t'avait demandé de surveiller mes allées et venues. »
Elowen secoua la tête, les souvenirs remontant comme une marée noire. « C'était un brouillon. Une scène de mon premier roman, celui que je n'ai jamais fini. J'écrivais l'histoire d'un père qui espionnait sa fille. Je n'ai jamais su que tu l'avais lu. »
Le silence s'étira entre elles, chargé de toutes les années perdues. Lillian baissa les yeux sur son verre, les rides autour de ses paupières creusées par la pénombre. « Alors qui ? Qui a dit à notre père que je voyais Merrick en secret ? »
Elowen se souvint soudain. Les pas feutrés dans le couloir, la porte de la bibliothèque entrebâillée, l'ombre qui s'était retirée trop vite. « Le domestique. Marchwood, le vieux valet de notre père. Il passait toujours devant ma chambre à l'heure du thé. Je l'ai surpris un jour, l'oreille collée à ta porte. Je l'ai chassé, mais il a dû entendre assez pour rapporter à père. »
Lillian se redressa, quelque chose dans sa posture qui se dénouait comme un nœud trop serré depuis trop longtemps. « Marchwood. Il est mort trois ans après mon départ. Crise cardiaque dans la serre. Il avait tout emporté avec lui. » Elle reposa son verre, intact, sur la table. « J'ai haï la mauvaise personne pendant quinze ans. Je t'ai haïe, toi. J'ai construit ma haine comme une maison, brique par brique, et elle était bâtie sur un malentendu. »
Elowen traversa la pièce et s'accroupit devant sa sœur, prenant ses mains froides entre les siennes. « Tu n'as pas à te pardonner de m'avoir haïe. Tu avais droit à ta colère. Mais je veux que tu saches une chose : je ne t'ai jamais trahie. Pas une seule fois. » Elle marqua une pause, la gorge serrée. « Je t'ai cherchée. Pendant des années. Quand père a annoncé ta mort, j'ai refusé d'y croire. J'ai engagé des détectives, fait publier des avis dans les journaux étrangers. J'ai écrit ton nom sur des enveloppes que je n'ai jamais envoyées, juste pour pouvoir imaginer que tu les lirais quelque part. »
Lillian retira une main et la porta au visage d'Elowen, la paume contre la joue. « Tu as gardé la maison de poupée. Celle en acajou que mère nous avait offerte. Elle est encore dans ta chambre à Londres, n'est-ce pas ? »
Le souffle d'Elowen se coinça. « Comment le sais-tu ? »
« Maeve me décrivait tes lettres. » Lillian sourit tristement. « Elle ne me montrait jamais les vraies, mais elle me les lisait parfois, en les déformant. Elle me disait que tu m'avais oubliée, que tu avais remplacé ma chambre par un bureau. Mais elle se trompait sur un détail. Elle disait que tu avais vendu la maison de poupée. Je savais qu'elle mentait. Tu n'aurais jamais vendu cette maison. C'est ma première certitude depuis le premier jour. »
Elowen serra les doigts de sa sœur, les larmes menaçant de déborder. Elle les laissa couler, sans honte. « Elle est toujours dans le grenier de mon appartement. Avec les lettres que je t'écrivais. Des dizaines. »
« Je les lirai un jour. » Lillian rit doucement, un vrai rire cette fois, fragile comme du verre soufflé. « Quand j'aurai le courage. »
Elles restèrent ainsi un long moment, les mains enlacées, le feu crépitant dans la cheminée. La pluie s'était arrêtée complètement, et la lune perçait les nuages, dessinant une flaque d'argent sur le tapis persan.
« Merrick n'a jamais su, dit Lillian soudain. Pourquoi je suis partie. Je ne lui ai jamais dit que j'étais enceinte. » Elowen sentit son corps se glacer. « Il ne sait pas qu'il a une fille. Il n'a jamais su que notre père l'avait payé pour cesser de chercher. Maeve s'est assurée qu'il reste dans l'ignorance. Elle lui a fait croire que je l'avais quitté de mon plein gré, que je t'avais choisie, toi, plutôt que lui. »
« Une fausse lettre », murmura Elowen. « C'est comme ça qu'elle l'a convaincu. »
« Oui. Une lettre qu'elle a dictée, que j'ai écrite de ma main, sous la menace. » Lillian ferma les yeux, et Elowen vit les cernes violets sous ses paupières, les stigmates de sept ans passés dans le noir. « Il a cru que je le méprisais. Il a cru que je t'avais préférée. Tout ce qu'il a fait — les paiements à Maeve, la vente du manoir — c'était pour se punir, pas pour me punir. Il essayait de racheter une faute qu'il n'avait jamais commise. »
Elowen se releva, les jambes tremblantes. Elle alla à la fenêtre, regardant l'écume blanche en contrebas. « Il faut lui dire. Il est en train d'écrire sa confession, là, dans son bureau. Il se prépare à avouer des crimes qu'il n'a pas commis. »
« Je sais. » La voix de Lillian était douce, résignée. « Mais une confession sert aussi à protéger. Si Maeve a des complices, si ce fameux H. Tredinnick détient encore la seconde clé, alors la vérité de Merrick pourrait être la seule chose qui nous garde en vie. »
Elowen se retourna. « Il y a autre chose, n'est-ce pas ? Quelque chose que tu ne m'as pas encore dit. »
Lillian baissa la tête, et pour la première fois, Elowen vit sa sœur — l’adulte brisée par la captivité — hésiter, comme une enfant prise en faute. « Maeve m'a dit quelque chose, la nuit dernière, avant que la police ne l'emmène. Elle m'a dit que notre père avait eu une autre fille. Qu'il l'avait cachée, elle aussi. » Elle releva les yeux, noyés de larmes. « Elle m'a dit que cette fille s'appelait Hannah. Et qu'elle était enterrée dans le caveau familial sous le nom de Lillian Ash. »
Le sol sembla vaciller. Elowen s'agrippa au chambranle de la fenêtre, les échardes du bois s'enfonçant dans sa paume. « Hannah Tredinnick. La femme dont le nom est dans le registre de notre père. C'était sa fille illégitime. » Elle déglutit avec peine. « Et Maeve la connaissait. Elle l'a peut-être connue avant de venir ici. Avant de nous trouver, toi et moi. »
Lillian acquiesça lentement. « Je crois que Maeve n'a jamais eu l'intention de garder la clé principale. Je crois qu'elle l'a donnée à quelqu'un d'autre avant son arrestation. Quelqu'un qui attend encore dehors, dans le noir. »
Un craquement résonna au-dessus d'elles, dans les combles. Elowen leva les yeux vers le plafond, et le silence retomba, plus lourd qu'avant. Mais dans le mouvement de la flamme, elle crut voir deux yeux briller dans le reflet de la vitre, derrière l'épaule de sa sœur. Deux yeux qui n'étaient pas les siens.
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