Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 31: The Lie Unraveled
L’aube s’était levée sur Merryn House comme une mauvaise plaie, grise et suintante. Elowen était assise dans la bibliothèque, le téléphone posé devant elle comme un serpent endormi. Dehors, les mouettes criaient leur faim contre les falaises. Lillian dormait encore à l’étage, épuisée par des années de silence remontées à la surface comme des noyés.
Le numéro de leur père était gravé en elle, malgré tout. Elle le composa avant de pouvoir réfléchir à ce qu’elle dirait.
Trois sonneries. Quatre.
— Elowen ?
La voix de Charles Ash était plus vieille qu’elle ne s’en souvenait, fragile comme du papier gondolé par l’humidité.
— Tu sais pourquoi j’appelle.
Un silence. Puis un soupir long, craquelé.
— J’ai vu les nouvelles. Maeve, arrêtée. Ta sœur… vivante.
— Vivante. Oui. Et enchaînée à un mur pendant des années, papa. Des années.
— Je ne savais pas. Elowen, je te jure sur la tombe de ta mère, je ne savais pas.
— Tu ne savais pas quoi, exactement ? Parce que moi, j’ai besoin de faire le tri. Je veux savoir ce que tu as fait, et ce que tu as laissé faire.
Le bruit d’un verre qu’on dépose. Le bureau de Londres, sans doute, avec ses murs lambrissés et sa lumière artificielle.
— J’ai envoyé Maeve à Cornwall.
Le sol sembla se dérober sous Elowen. Elle se leva, fit deux pas, s’arrêta.
— Tu as envoyé Maeve.
— Pour acheter Merryn House. Je voulais… je voulais que Merrick souffre. Que la famille souffre. Lillian avait disparu à cause de lui, de leur liaison, et j’étais fou de rage. J’ai pensé que si je possédais la maison, si je la faisais raser, je pourrais enfin…
— Tu l’as envoyée pour acheter la maison.
— Oui.
— Et tu ne savais pas qu’elle avait une vendetta personnelle.
— Une quoi ? Maeve était une enquêtrice discrète que j’employais parfois. Elle avait fait des vérifications pour moi par le passé. Elle était compétente, loyale. Je lui ai donné une procuration, des fonds, et l’ordre d’acquérir la propriété sous un nom neutre.
Elowen ferma les yeux. La pièce tournait lentement, comme une marée montante.
— Et quand Maeve a cessé de te faire des rapports ?
— Elle m’a dit que la vente était compliquée. Que les héritiers Tredinnick refusaient. Puis elle a cessé de répondre. J’ai supposé qu’elle avait abandonné.
— Tu as supposé.
— Elowen, j’étais malade. Ta sœur était morte — je le croyais — et j’ai sombré dans l’alcool et les médicaments. J’ai laissé tomber. J’ai laissé tomber Maeve, j’ai laissé tomber la maison, j’ai laissé tomber… tout.
Sa voix se brisa. Elowen resta froide, mais sa main tremblait.
— Tu sais ce qu’elle a fait ? Maeve ? Elle a trouvé Lillian. Elle a découvert qu’elle n’était pas morte, que Merrick la cherchait toujours. Et au lieu de la sauver, elle l’a prise. Elle l’a enchaînée dans une grotte sous les falaises, papa. Et elle lui a fait écrire des lettres. Des lettres qu’elle m’envoyait, à moi, pour me faire venir ici.
— Mon Dieu.
— Oui. Ton Dieu. Le mien, il a posé ses valises ailleurs depuis longtemps.
Le silence qui suivit fut lourd, comme une porte de cave qu’on referme.
— Pourquoi elle ? demanda finalement Charles. Pourquoi cette haine ?
— Parce que tu as engendré une autre fille. Hannah Tredinnick. La fille de ta maîtresse, sans doute. Elle est morte, enterrée sous le nom de Lillian. Et Maeve l’aimait. Ou peut-être qu’elle se voyait en elle. Je ne sais pas encore. Mais c’est ton sang qui a acheté cette haine, papa. Et c’est ton argent qui l’a nourrie.
Un sanglot étouffé à l’autre bout de la ligne. Elowen ne céda pas. Elle resta debout, droite, comme une figure de proue face à la tempête.
— Il faut que je voie Lillian, dit-il. Que je lui demande pardon.
— Non.
— Elowen, s’il te plaît…
— Non. Tu ne la verras pas. Tu ne l’approcheras pas. Et tu ne toucheras plus un centime de cette famille. Je coupe les vivres, papa. Je gèle tout. Le compte joint, l’héritage, les parts de la maison de Londres. Tu devras vivre avec ce que tu as fait, pas avec ce que tu as bâti pour te le faire pardonner.
— Tu ne peux pas…
— Je peux. J’ai signé les papiers hier soir, par voie électronique. Mon avocat les déposera avant midi. Tu as quarante-huit heures pour quitter la maison de Kensington.
Charles Ash pleurait maintenant. Le son était laid, humide, sans dignité. Elowen l’écouta un moment, le cœur serré mais la volonté d’acier. Quand il eut fini de bredouiller des suppliques, elle dit simplement :
— Tu aurais dû chercher toi-même. Au lieu d’envoyer une étrangère acheter la douleur des autres. Au revoir, papa.
Elle raccrocha.
Le combiné glissa de sa main. Elle s’assit par terre, le dos contre la bibliothèque, les jambes repliées contre elle. Les larmes vinrent sans bruit, chaudes et lentes. Elle pleura pour Lillian. Pour Hannah, cette sœur inconnue, morte sans que personne ne sache son nom. Pour Maeve, dévorée par son propre chagrin. Pour elle-même, peut-être, qui avait passé dix ans à inventer des histoires de fantômes pour ne pas voir ceux qui vivaient dans sa propre maison.
Une porte s’ouvrit. Des pas légers.
— Tu as parlé à papa ?
Lillian se tenait dans l’embrasure, enveloppée dans un châle de laine trop grand pour elle. Son visage était pâle, marqué par les nuits blanches, mais ses yeux étaient clairs.
Elowen essuya ses joues d’un revers de manche.
— Je lui ai dit de disparaître.
Lillian s’accroupit devant elle. Pendant un long moment, elle ne dit rien. Puis elle prit la main d’Elowen entre les siennes.
— Tu sais ce que ça signifie ? demanda-t-elle doucement. Sans son argent…
— Je m’en fous. J’ai assez économisé pour vivre dix ans. Et les droits de mes romans continueront de tomber.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu as coupé le dernier lien avec notre enfance. Avec ce qu’il nous reste de famille.
— Il nous reste toi.
Lillian sourit. Un sourire fragile, mais réel.
— Il nous reste toi aussi.
Elowen se pencha, posa son front contre celui de sa sœur. Elles restèrent ainsi, respirant le même air, comme deux survivantes d’un naufrage accrochées à la même épave.
Puis Lillian se redressa.
— Il y a quelque chose que je dois te montrer.
Elle tendit à Elowen une enveloppe froissée, marquée d’un cachet de cire bleue.
— Maeve me l’a glissée pendant qu’on attendait la police. Elle m’a dit : « Pour Elowen. Pour qu’elle finisse l’histoire correctement. »
Elowen prit l’enveloppe. Ses doigts tremblaient. Elle ouvrit le cachet avec précaution, en sortit une feuille de papier jaunie, pliée en quatre.
C’était une lettre manuscrite, datée de vingt-trois ans plus tôt. L’écriture était fine, élégante, féminine.
*Ma chère Maeve,*
*Je ne peux plus porter ce secret seule. Tu as été la seule à me comprendre, toi qui sais ce que c’est que d’aimer quelqu’un qu’on n’est pas censé aimer. Je te confie ce qui suit, et je te demande de le garder jusqu’au jour où quelqu’un aura besoin de la vérité. Hannah n’est pas morte de maladie, Maeve. Elle a été tuée. Tuée par celui qui se disait son père, parce qu’elle refusait de se taire sur ce qu’elle avait vu dans ses comptes. Elle avait découvert trop de choses sur les affaires de la famille, sur l’argent qui transitait par Cornwall, sur ce qu’on achetait avec.*
*Enterrée sous le nom de Lillian Ash, elle repose dans une tombe qui n’est pas la sienne. Mais ce que Charles Ash ignore, c’est qu’Hannah a eu une fille. Une fille que j’ai emmenée, élevée, aimée. Elle est vivante, Maeve. Et un jour, elle reviendra réclamer ce qui lui revient.*
Elowen releva les yeux vers sa sœur, le papier tremblant entre ses doigts.
— Lillian… Qui a écrit cette lettre ?
Lillian ne répondit pas immédiatement. Elle regarda par la fenêtre, vers la mer grise qui s’étendait à perte de vue.
— Notre mère, dit-elle enfin. Elle a écrit cela avant de mourir. Avant de devenir la femme silencieuse que tu as connue, qui gardait ses robes de deuil dans une malle et qui ne parlait jamais du passé.
Le sol semblait se dérober.
— La fille d’Hannah… c’est toi ?
Lillian laissa échapper un rire amer.
— Non, Elowen. Je suis bien la fille de Charles et de Margaret Ash, pour mon malheur. Mais cette lettre… elle parle de quelqu’un d’autre. Quelqu’un que notre mère a élevé en secret. Marchwood, la servante, t’a dit que c’était elle qui avait trahi Lillian. Mais avant elle, il y avait une autre femme dans cette maison. Une femme que Maeve aurait pu devenir.
Elle s’interrompit, puis dit, plus bas :
— Marchwood avait une sœur, Elowen. Une sœur cadette, que personne ne mentionne jamais. Elle s’appelait Morwenna. Et elle a disparu la même année qu’Hannah.
Elowen relut la lettre, les yeux dévorant chaque mot.
— Maeve avait la seconde clé, dit-elle lentement. Et on pensait que c’était elle qui l’avait donnée à quelqu’un. Mais si c’est elle qui a reçu cette lettre, qui l’a gardée toutes ces années… alors la personne à qui elle a confié la clé est celle que notre mère voulait protéger. Morwenna. La sœur de Marchwood.
Un bruit sourd venant du couloir les fit sursauter. Toutes deux se figèrent. Puis un pas — lent, lourd, presque imperceptible — traversa le hall, en direction de la porte de la bibliothèque.
Elles n’étaient pas seules dans la maison.
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