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Les Lettres Tachées de Sel

Lire le chapitre 4: A Sister's Shadow

La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant derrière elle un ciel laiteux et une mer d’ardoise brisée d’écume. Elowen n’avait pas dormi. Elle avait passé l’aube dans le fauteuil près de la fenêtre, la lettre anonyme pliée sur ses genoux, les mots du cabinet de cuivre encore vifs dans sa mémoire. Le tiroir s’était ouvert tout seul. Cela ne pouvait pas être un hasard. Rien dans cette maison n’était un hasard.

Elle laissa la lettre sur le bureau – son épigraphe, maintenant, son ancrage – et sortit dans le couloir. La lumière oblique dessinait des losanges sur les lambris, et chaque pas faisait gémir les planches sous ses pieds. Elle n’avait pas de but précis, seulement une agitation qui lui collait à la peau comme l’humidité saline de l’air.

La porte de la bibliothèque était entrouverte. Elle l’avait vue fermée la veille au soir. Poussant le battant du bout des doigts, Elowen entra dans une pièce qu’elle n’avait pas encore explorée. Des étagères montaient jusqu’au plafond, chargées de volumes reliés cuir, mais ce n’était pas la collection qui attira son regard. Sur une petite table basse, près de la cheminée éteinte, reposait un album photographique à la couverture grenat, usé aux coins comme s’il avait été manipulé des milliers de fois.

Elle s’en saisit et l’ouvrit sur ses genoux, assise au bord d’un canapé qui sentait la poussière et le vieux bois.

Les premières pages montraient des paysages de Cornouailles – des falaises, des criques, des moutons épars. Puis des visages. Des hommes en costume sombre, des femmes en robes claires, tous figés dans des poses convenues. Elle tournait les pages sans s’arrêter, cherchant quelque chose qu’elle ne savait pas nommer, quand une photographie la figea.

Elle était déchirée en deux. Une moitié manquait, arrachée grossièrement, laissant une ligne irrégulière de papier blanc. Sur la moitié restante, une femme riait, la tête rejetée en arrière, les cheveux courts et sombres – et Elowen eut l’impression que le sol se dérobait sous elle.

Lillian.

Sa sœur. Plus jeune de dix ans, peut-être – vingt ans d’écart entre cette image et le visage fatigué qu’elle avait vu pour la dernière fois – mais c’était elle. Le même éclat oblique dans les yeux, la même fossette asymétrique au coin de la bouche. Elle portait une robe d’été aux motifs de fleurs passées, et son bras était passé autour d’une silhouette absente, taillée par la déchirure.

Elowen retourna la photo. Au dos, une écriture fine et penchée, celle de Lillian – Elowen l’aurait reconnue entre mille : *Avec lui, juin. Le seul qui ait jamais compris.*

Le papier trembla dans ses mains. Lillian n’était jamais venue en Cornouailles. Pas à sa connaissance. Elowen avait passé des heures, après la disparition, à reconstituer chaque mouvement de sa sœur, chaque voyage, chaque absence. Lillian avait vécu à Londres, puis à Bristol. Elle n’avait jamais mentionné la Cornouailles.

Sauf que.

Elowen fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire. Lillian était venue lui rendre visite, deux semaines avant l’accident – l’accident. Le mot lui fit encore l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Elle se souvint de la silhouette de sa sœur sur le seuil de son appartement, de son sac de voyage posé à ses pieds, de son visage fermé.

— Je dois partir quelques jours, avait dit Lillian. Je te dirai pourquoi à mon retour.

Elowen avait haussé les épaules, les bras chargés de copies de son roman en cours, trop absorbée par ses corrections pour creuser davantage.

— Tu raconteras tout à ton retour, avait-elle répondu, distraite.

Lillian n’était jamais revenue. Le téléphone avait sonné trois jours plus tard – un policier, une voix plate, des mots qui ne formaient plus de phrases. Route de campagne, perte de contrôle, aucun témoin. L’enquête avait conclu à un accident, mais Elowen avait toujours su que quelque chose clochait. Lillian conduisait mal, c’est vrai. Mais elle connaissait la route. Elle ne prenait jamais cette route.

Elowen se leva si brusquement que l’album glissa de ses genoux et tomba sur le tapis avec un bruit sourd. Elle se baissa pour le ramasser, et c’est là qu’elle vit le portrait sur la page suivante, partiellement révélé par la chute de l’album.

Un homme. Jeune – la trentaine, peut-être moins – debout sur les rochers face à la mer, une main en visière au-dessus de ses yeux. Il tournait la tête par-dessus son épaule, comme si quelqu’un l’avait appelé au moment de la prise de vue. Il avait ce visage taillé par le vent qu’on ne voit qu’ici, en Cornouailles, et des yeux gris-vert qu’elle connaissait déjà.

Merrick.

Elle l’aurait reconnu n’importe où. Même vingt ans plus jeune. Même sans la barbe qui lui mangeait maintenant les joues. Mais ce qui la frappa, ce ne fut pas la ressemblance. Ce fut la manière dont il regardait l’objectif – la même expression avec laquelle il la regardait depuis son arrivée, ce mélange de méfiance et de reconnaissance.

Elowen retourna la photo. *Le gardien*, disait l’annotation, de la même écriture.

Le gardien. Lillian connaissait Merrick. Lillian était venue ici. Lillian avait posé son bras autour d’un homme dont la moitié de l’image avait été arrachée – peut-être Merrick lui-même, peut-être un autre.

Elle remit les photos en place, referma l’album, et le reposa sur la table avec soin, comme si les objets pouvaient la trahir. Sa gorge était serrée. Les larmes n’étaient pas loin, mais elle les refoula avec une habitude de vingt ans.

Le jour de la mort de Lillian, elles s’étaient disputées. Pas une de ces disputes légères entre sœurs, non – un vrai affrontement. Elowen lui avait reproché de toujours partir sans explication, de ne jamais être là quand il fallait, d’arriver et repartir comme une marée. Lillian avait encaissé sans broncher, mais ses yeux s’étaient fermés d’une certaine manière, et elle avait dit, calmement, d’une voix qu’Elowen ne lui connaissait pas :

— Tu ne comprends pas. Mais tu comprendras peut-être un jour, si tu lis les bonnes lettres.

Les bonnes lettres.

Elowen se figea. Elle avait cru, à l’époque, que Lillian parlait au figuré. Mais cette maison était pleine de lettres – des centaines, peut-être des milliers. Et Merrick avait dit que le cabinet de cuivre contenait celles que personne n’avait jamais ouvertes.

Elle traversa la pièce d’un pas décidé, remonta le couloir, tourna la poignée de la porte du bureau où se trouvait la grande table de travail. Le cabinet de cuivre était toujours là, dans l’ombre de l’alcôve, massif et froid. Le tiroir du bas – celui qui s’était ouvert tout seul – était maintenant fermé.

Elowen s’accroupit devant lui. Elle tendit la main, puis la retira. Quelque chose lui disait de ne pas forcer. Quelque chose lui disait que ces choses ne s’ouvraient que lorsqu’elles étaient prêtes.

C’est à cet instant qu’elle entendit un pas derrière elle.

Merrick se tenait dans l’encadrement de la porte. Il ne semblait pas surpris de la trouver là. Il tenait à la main un livre relié de toile sombre, qu’il serrait contre sa poitrine comme un enfant qu’on protège.

— Vous étiez dans la bibliothèque, dit-il, sans trace de question.

— Oui. J’ai trouvé des photos.

Il ne répondit pas. Mais Elowen lut dans le bref affaissement de ses épaules qu’il savait exactement de quelles photos elle parlait.

— Vous connaissiez ma sœur, dit-elle, et sa voix portait toute l’accusation contenue dans ces cinq mots.

Merrick baissa les yeux. Quand il les releva, ils étaient gris comme la mer avant la tempête.

— Il y a une chose que les lettres n’ont jamais racontée, dit-il. Et je l’ai gardée pour nous.

Il posa le livre sur la table et l’ouvrit. Une page tomba, d’une écriture qui n’était ni la sienne ni celle d’Isolde. Celle de Lillian.