Les Lettres Tachées de Sel
Lire le chapitre 6: The Missing Gardener
L’aube se leva sur Merryn House comme une entaille pâle dans un ciel d’ardoise. Elowen avait passé la nuit à lire la page que Merrick lui avait donnée — l’écriture de sa sœur, nerveuse, penchée, comme si Lillian avait écrit en courant. « La maison est un piège, El. Ne crois pas ce qu’elle te montre. » C’étaient les derniers mots, et ils tournaient dans sa tête comme des oiseaux pris dans une tempête.
Elle trouva Merrick dans la cour, près de l’écurie désaffectée, occupé à tailler une haie de camélias avec des gestes lents et précis. Il ne leva pas la tête quand elle s’approcha, mais elle vit ses épaules se raidir.
« Le jardinier qui s’occupait de tout ça, avant vous… Tomas. Vous m’en avez parlé le premier jour. Où est-il parti ? »
Les cisailles s’arrêtèrent. Merrick les posa contre le mur, puis se tourna vers elle. Son visage était fermé, mais ses yeux, comme toujours, trahissaient trop. Une ombre, un tic à la mâchoire.
« Il est parti. Il y a sept ans. Sans préavis, sans adresse. » Il prononça les mots comme s’il les récitait — une phrase dite cent fois, pour des centaines d’oreilles différentes.
« Vous n’avez pas essayé de le retrouver ? »
« La maison n’a pas voulu. »
Elowen sentit le froid du matin lui mordre les épaules. « Qu’est-ce que ça veut dire, “la maison n’a pas voulu” ? »
Merrick la regarda enfin. Ses yeux étaient gris comme la mer au loin, et tout aussi inhabitables. « Ça veut dire qu’on ne l’a pas cherché. Le conseil a nommé un remplaçant, qui est resté six mois, puis est parti. Puis un autre. Puis moi, j’ai pris le relais des jardins, en plus du reste. Tomas… » Il s’interrompit, comme s’il pesait le sel de chaque mot. « Tomas a trouvé quelque chose qu’il n’aurait pas dû trouver. »
Le cœur d’Elowen se serra. « Les lettres. »
Merrick ne confirma pas. Il ne nia pas non plus. Il se baissa, ramassa un sécateur tombé dans l’herbe et le lui tendit, comme si ce geste pouvait mettre un terme à la conversation.
« Vous êtes plus obstinée que votre sœur, » murmura-t-il, presque pour lui-même. « Elle a posé les mêmes questions. Une fois. Puis elle a arrêté de les poser. »
« Elle a arrêté parce que vous lui avez menti, ou parce qu’elle avait compris ? »
Merrick détourna les yeux. Un vent salé souffla du rivage, faisant claquer sa veste contre son corps. « Toutes les deux, peut-être. Je vous montre le jardin des rhododendrons ? »
Elowen ne le suivit pas. Elle resta là, plantée dans la cour, la page de Lillian chiffonnée dans sa poche comme une braise. Elle récita mentalement le dernier mot : *piège.*
Elle attendit qu’il soit hors de vue, puis elle contourna la maison par l’ouest, là où les tags de ronces et de roses sauvages formaient une muraille dense. Elle avait remarqué, la veille, quelque chose de trop géométrique dans la végétation — un carré de murs de pierre que les branches avaient recouvert. Un toit. Une cabane à outils.
Elle poussa sur le fouillis de lierre qui servait de porte et la blessure du bois apparut : des planches grises, une serrure ancienne à l’aspect intact. Mais ce qui attira son regard, c’était la planche la plus proche du sol, où quelqu’un avait gravé au couteau trois initiales dans la patine : *T.H.*
Tomas Hartley, peut-être. Ou Tomas quelque chose.
La porte ne céda pas aux poussées, et Elowen s’agenouilla, cherchant sous les pierres du seuil. Elle trouva une clé rouillée cachée sous une tuile cassée, comme un secret que Tomas avait laissé derrière lui en se retirant — ou qu’il avait prévu de revenir chercher.
La serrure gémit comme un animal réveillé d’un long sommeil. La porte s’ouvrit sur une pénombre chargée d’humidité et de terre. Une odeur de vieux bois, de charbon froid, de feuilles en décomposition. Elowen fit un pas à l’intérieur et alluma l’écran de son téléphone, puisqu’aucune électricité n’était câblée ici.
La cabane était petite. Des étagères poussiéreuses contre les murs, des pots de terre fêlés, des outils rouillés qui se corrodaient en silence. Mais dans le cœur de l’espace, sous la lucarne brisée d’où filtrait un seul rayon de lumière, on avait posé une chaise droite. Une banc en bois grossier. Et sur le banc, une boîte métallique, cabossée, à la serrure rongée de vert-de-gris.
Elowen lâcha un souffle. Sa main trembla en touchant le métal froid. Elle souleva le couvercle — la serrure était depuis longtemps morte, un simple loquet de fortune la maintenait fermé.
À l’intérieur, des lettres. Beaucoup de lettres, attachées en gerbes par de la ficelle élimée, l’encre virée sépia par les années. Elle en saisit une. L’écriture était une écriture de femme, déliée, élégante, avec des boucles un peu théâtrales. Elle reconnaissait la main d’Isolde Merryn — la même main qui avait écrit la lettre qu’elle avait trouvée le premier soir, la lettre qu’elle n’avait pas osé lire.
Mais celle-ci était datée : *15 mars 1952.*
Sous la date, une seule ligne, lisible pourtant : *« Il sait que j’ai écrit à la maison. Il va falloir que je parte avant qu’il n’ouvre la boîte. »*
La main d’Elowen se cramponna au papier, le froissant légèrement. Elle parcourut les autres lettres. Les dates s’étalaient sur des années — certaines plus récentes, des années 1980, des années 1990 — et la calligraphie changeait parfois. Une écriture différente de celle d’Isolde, plus nette, plus scolaire. Une écriture qui ressemblait… à celle de Lillian.
Elowen s’assit sur le banc de Tomas. Son cœur battait droit dans sa gorge. Elle posa les lettres sur ses genoux, toutes lourdes de dizaines, peut-être de centaines de pages. C’était ça, le cabinet de lettres que Merrick gardait sous clé — ou du moins, une partie. Une cachette du jardinier. Tomas avait dû fouiller le cabinet, voler ou copier une partie des correspondances, et les dissimuler ici.
Et Tomas était parti mystérieusement sept ans plus tôt.
Elle délia la ficelle d’une liasse, celles dont l’encre était la plus fraîche. Une écriture qu’elle connaissait trop bien s’y déliait : Lillian. Des lettres écrites par sa sœur, avec des phrases qui disaient « Elowen ne comprendrait jamais », « Je dois prouver que cette malédiction est réelle », « Merrick protège la maison, mais il la protège d’un mensonge ».
Au fond de la boîte, un petit carnet en cuir noir, à la couverture sans titre. Elowen l’ouvrit. Des notes écrites à la va-vite, une main d’homme, rude, hachée. En plus de la lecture, elle pouvait voir la piste qui précisait le terrain.
*« 14 sept. — Elle est venue la nuit dernière. Elle voulait les lettres. Je lui ai montré la boîte. Elle est partie en pleurant. »*
Quatre lignes plus bas : *« 15 sept. — Le vieux m’a dit de partir. Il a dit que la maison avait besoin d’un silence, que les questions allaient la réveiller. Je n’ai pas demandé ce qu’il voulait dire par “la réveiller”. »*
Et à la toute fin, une dernière note, aux feuilles jaunies : *« 22 sept. — J’ai trouvé la porte au fond du souterrain. Elle est verrouillée de l’autre côté. Elle l’est depuis 1952, si on en croit les lettres. Je crois que je dois ouvrir. Je crois qu’elle est là, derrière. Je crois qu’Il l’attend encore. »*
La date — *22 sept.* — était celle de la disparition de Tomas Hartley.
Elowen était restée clouée sur le banc, le carnet dans les mains, le souffle court comme après une longue course. Derrière la lucarne, le ciel s’était chargé de nuages lourds, affamés de pluie. Et dans le silence de la cabane, elle comprit que ce qu’elle pensait être un lieu d’isolement pour écrire était en réalité une scène de crime à ciel ouvert — moins un crime de sang que de secret, mais dévorant quand même.
Elle remit le carnet dans la boîte, puis la boîte sous le banc, comme si quelqu’un pouvait entrer. Elle se leva, la poussière collée à ses genoux, et quand elle sortit dans la lumière cendrée, elle trouva Merrick debout à quelques mètres de la porte de la cabane. Il ne bougea pas, ne parla pas. Il tenait son sécateur contre sa cuisse, immobile comme une statue dans le vent.
Elle vit la ligne de sa mâchoire se serrer.
« Le souterrain, » dit-elle, sans préambule. « Vous allez me montrer le souterrain, Merrick. Maintenant. »
Il ne répondit pas. Il ne bougea pas. Il resta là, le visage fermé, la bouche serrée sur les mots qu’il refusait encore de prononcer.
Pour la première fois depuis qu’elle avait franchi le seuil de Merryn House, Elowen eut très froid.