Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 1: The Broken Rail
Le signal clignotait encore. Trois fois par minute, comme un cœur fatigué qui refusait de s'arrêter. Mack se tenait accroupi dans la poussière du tunnel, sa lampe frontale braquée sur le boîtier métallique ouvert devant lui, et il jurait entre ses dents en tripotant les relais. Le problème n'était pas le signal lui-même. Le problème, c'était le câble d'alimentation qui descendait du plafond, une gaine de plomb corrodee qui devait dater de l'administration LaGuardia, et qui semblait avoir décidé de mourir ce soir-là.
Deux heures du matin. La ligne A était morte entre 207th Street et Inwood, et Mack était l'homme qu'on avait envoyé pour la ressusciter. Sa radio grésilla, et la voix de Vinny, le répartiteur, déchira le silence avec son optimisme habituel.
— Riley, tu me fais un point ? Le premier train passe à quatre heures vingt.
— Je sais quelle heure il est, Vinny. J'étais là avant toi, je serai là après toi.
— C'est ça. Dépêche-toi.
Mack coupa la radio avant d'entendre la suite. Il préférait le bruit du tunnel. Le silence lourd, les gouttes d'eau qui tombaient quelque part dans le noir, le grattement lointain des rats. C'était à lui, cet espace. Entre deux stations, sous Manhattan, la nuit, il n'y avait pas de chef, pas de patron, pas de passager pour se plaindre que le train avait deux minutes de retard. Juste Mack, ses outils, et le métal ancien de la ville.
Il tira sur le câble, sentit la gaine céder à quelques centimètres de la jonction. Il sortit son couteau, commença à dénuder soigneusement, quand quelque chose le fit s'arrêter.
Une vibration.
Pas le ronronnement d'un train lointain. Pas le souffle d'air qui précédait une rame sur la voie. Quelque chose de plus profond, qui remontait à travers le sol et traversait ses genoux, le faisant frissonner comme s'il avait mis un pied dans une flaque glacée. Il retint son souffle. Ses doigts restèrent immobiles sur le câble, et il écouta.
Le rythme. Lent. Régulier. Comme un tambour sourd, très loin, très profond, qui battait sous la ville.
— Putain de vieux métro qui se tasse, murmura-t-il pour lui-même.
Mais il n'y croyait pas. Ses yeux suivirent le faisceau de sa lampe le long du mur de briques, et c'est là qu'il le vit.
Le symbole.
Il était incrusté dans la paroi, à hauteur de poitrine, là où il n'y avait rien eu une minute plus tôt. Mack en aurait mis sa main à couper. Il avait longé ce mur dix minutes plus tôt pour atteindre le boîtier, il avait posé sa main dessus pour vérifier la stabilité du support. Il n'y avait rien.
Maintenant, il y avait ça. Un cercle, à l'intérieur duquel un entrelacs de lignes courbes formait quelque chose qui ressemblait à un labyrinthe vu d'en haut. Le tout gravé dans la brique comme si quelqu'un avait passé des années à le creuser, les traits profonds et nets, sans un éclat de mortier sur les bords. Et il luisait. Une lumière faible, dorée, qui pulsait en rythme avec la vibration qu'il avait sentie dans le sol.
Mack se releva lentement, son outil toujours à la main, la bouche sèche. Il fit un pas vers le symbole, puis un autre. Il était à un mètre du mur quand la rame arriva.
Le vent le frappa le premier, chargé de poussière et d'odeur de freins. Puis le bruit, un rugissement grave qui lui secoua la cage thoracique. Un train de maintenance, sans doute, qui remontait vers le dépôt. Mack se plaqua contre la paroi, plissa les yeux dans la lumière aveuglante des phares, et c'est dans cette seconde-là, pendant que le convoi tonnait entre lui et le mur à quelques centimètres seulement, que la vibration atteignit son pic.
Quand le train fut passé, le silence retomba, épais et fragile.
Le symbole n'était plus là. Mais à sa place, dans la brique, il y avait une porte.
Une vraie porte. Avec un encadrement de pierre taillée qui n'avait rien à voir avec le mortier brut qui l'entourait, et un battant en métal sombre, patiné par un âge que Mack ne savait même pas mesurer. Elle était entrouverte, comme si on l'avait poussée à la hâte.
Le cœur de Mack battait fort. Son cerveau cherchait une explication, n'importe laquelle. Une porte blindée pour un ancien local technique. L'accès à une canalisation. Un vestige de la construction du metro. Mais aucune de ces explications ne tenait debout. Le boîtier du signal était là, vissé sur un mur de briques ordinaires, dans un tunnel ordinaire, et il avait vérifié ce mur il y avait cinq minutes. Il n'y avait pas de porte dessus. Il n'y avait pas d'encadrement de pierre dessous. Il n'y avait rien.
Il tendit la main. Ses doigts touchèrent le métal sombre, et ce fut comme un choc électrique, mais froid, qui lui remonta le bras jusqu'à l'épaule. Il retira la main en jurant, secoua ses doigts engourdis.
Puis, sans savoir pourquoi, il passa de l'autre côté.
Le couloir n'avait rien à voir avec le tunnel de la ligne A. C'était un passage voûté, plus haut que prévu, taillé dans une pierre sombre qui ressemblait à du basalte. Il n'y avait pas de câbles, pas de canalisations, pas de graffitis. Rien que de la pierre lisse et un sol parfaitement plat, qui descendait en pente douce dans une obscurité que la lampe de Mack ne semblait pas capable d'atteindre. Son faisceau se perdait, avalé, comme si l'air lui-même absorbait la lumière au-delà d'une certaine distance.
Il fit trois pas. Puis cinq. Le silence était différent ici. Pas le silence vivant, craquant et résonnant du métro. Un silence comme un poids, comme de l'eau profonde.
Puis une ombre bougea au bout du couloir.
Mack n'eut pas le temps de comprendre. Quelque chose griffé le long du mur, rapide, et une figure jaillit de la pénombre, cape sombre tendue comme une aile, un éclat métallique à la main. Mack fit un bond en arrière, mais le couloir était étroit et la chose était rapide, terriblement rapide. La lame passa à un doigt de sa gorge, il sentit le souffle du mouvement, le sifflement de l'acier dans l'air.
— Qui es-tu ? dit une voix rauque, déformée, comme filtrée à travers des années de poussière.
Mack ne répondit pas. Son poing partit, aveugle, et atteignit quelque chose de dur — un crâne, peut-être, ou une épaule. La figure émit un grognement et recula d'un pas. Mack saisit la seule chose qu'il avait : sa pince multiprise, dans sa poche arrière. Il la brandit, les mâchoires ouvertes, comme une arme ridicule.
— Reste où t'es, cria-t-il, la voix plus aiguë qu'il l'aurait voulu.
La figure s'immobilisa. Dans la lumière de la lampe frontale, Mack ne voyait toujours rien de son visage — seulement le capuchon d'une cape sombre, une silhouette voûtée mais menaçante, et une main gantée qui tenait une lame courbe qui reflétait une lumière qui ne venait nulle part.
— Tu n'as rien à faire ici, dit la voix. Passe la porte. Oublie. C'est encore possible.
— Quoi ? Oublier quoi ? T'es qui, mec ?
La figure pencha la tête, un geste presque curieux.
— Le symbole t'a appelé. C'est une erreur. Pars.
Mack n'attendit pas la suite. Il tourna les talons et courut. Ses semelles claquèrent sur la pierre, puis sur le métal du tunnel de la ligne A quand il repassa la porte, qui se referma dans son dos avec un bruit sourd, un claquement de pierre contre pierre. Il continua de courir jusqu'au boîtier du signal, s'y adossa, le souffle court, la pince toujours serrée dans sa main.
Le mur était revenu à la normale. Brique. Mortier. Câbles. Graffitis. Plus de symbole, plus de porte, plus d'encadrement de pierre. Rien.
Mack regarda le mur vide pendant une longue minute. Son cœur galopait encore, sa main tremblait, et sa lampe frontale dessinait un halo tremblant sur la surface compacte de la brique.
Il savait ce qu'il avait vu.
Il savait ce qu'il avait senti.
Il savait surtout que la lame avait failli lui trancher la gorge, et que ça, ce n'était pas un rêve, pas une hallucination due à la fatigue, pas une blague montée par les gars du dépôt. C'était réel. Quelque chose vivait sous la ville, et ce quelque chose était gardé.
Il finit son câble en vitesse, les mains encore secouées de tremblements. Quand il eut terminé, il remonta la voie vers la station inondée de lumière, le cœur encore serré, et dans sa tête, une seule phrase tournait en boucle, comme un écho du symbole qu'il portait encore dans les yeux.
Ils disent qu'il n'y a que six cents kilomètres de tunnels sous New York.
Ils se trompent.