Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 11: The Key of Steel
Le silence de l’archive pesait encore sur eux quand ils remontèrent à la surface, la nuit ayant cédé la place à une aube grise et sale. Elena marchait vite, son sac serré contre elle, et Mack peinait à suivre son rythme dans les rues encore désertes de Midtown. Le papier qu’il avait volé – la copie du dossier de son père – brûlait contre sa poitrine, sous sa chemise, comme une braise.
« On ne peut pas rentrer tout de suite, lança-t-elle sans se retourner. Les gardes font leur ronde à six heures. Si on a déclenché quelque chose, ils le sauront en inspectant les registres.
— Alors où on va ?
— Chez moi. C’est le seul endroit où on peut parler sans que les murs aient des oreilles. »
Elle l’emmena dans un immeuble délabré de Hell’s Kitchen, un escalier de fer branlant, un palier qui sentait la friture et le moisi. Son studio était minuscule, encombré de livres et de cartes, mais il y avait une table, deux chaises, et une fenêtre qui donnait sur une cour intérieure. Elle ferma les rideaux, alluma une lampe à la lumière jaune, puis posa le dossier entre eux.
« Montre-moi ce que tu as trouvé. »
Mack sortit la copie, la déplia. La page principale était un formulaire administratif daté de quinze ans – la mort de Daniel Riley – mais c’était la note en marge qui comptait, écrite à la main par un superviseur inconnu : « Disparition de la Clé d’Acier constatée le même jour. Correspondance à vérifier. Chambre 4 non examinée. Contradiction. »
« La Clé d’Acier, répéta Mack. Mon père ne l’a pas volée. Il l’a traquée. Quelqu’un l’a prise, et ils ont fait porter le chapeau à un mort. »
Elena lisait par-dessus son épaule, ses yeux courant sur le texte. Elle secoua lentement la tête.
« Ça ne colle pas. La Clé n’est pas une simple clé. C’est le contrôleur central du réseau – celui qui régule l’accès à la Jonction, le cœur même de tout le système. Si quelqu’un l’a, il peut ouvrir n’importe quel passage, diriger le courant, couper des lignes entières. C’est l’arme ultime des Lignes Profondes. La Société prétend qu’elle est en sécurité depuis 1974, mais si ton père l’a vue disparaître… »
Elle s’interrompit, les doigts serrés sur le bord de la table.
« Si le Gardien te l’avait volée, il la posséderait déjà. Il n’aurait pas attendu pour s’en servir.
— Le Gardien n’est pas le seul problème, dit Mack. Le rapport dit “quatrième chambre”. Qu’est-ce qu’il y a dans une chambre quatre ? On n’a jamais entendu parler d’une chambre dans les Lignes. Les stations, oui, les galeries, les passages… mais des chambres ?
— C’est peut-être pour ça qu’elle n’a jamais été examinée, répondit Elena. Parce que personne ne savait qu’elle existait. »
Ils se turent un moment. Au-dessus d’eux, un camion passa, faisant vibrer les vitres. Mack sentait le poids du badge contre sa hanche, ce badge qui avait brillé face à la créature, ce badge qui venait peut-être d’un autre temps, d’une autre main.
« Il faut interroger Salazar », dit-il.
Elena releva les yeux.
« Salazar ? Pourquoi lui ?
— Il est ancien. Plus ancien que presque tous les autres. Il connaît l’histoire de la Clé, il était là cette nuit-là – il était dans l’équipe quand mon père a disparu. S’il y a une faction à l’intérieur de la Société qui a volé la Clé, il saura quelque chose. »
Elle hésita, puis acquiesça d’un hochement sec.
« Je connais son atelier. Fermé à cette heure-ci, mais il y a une entrée de service. On peut y aller sans être vus. »
Salazar habitait un atelier au sous-sol d’une ancienne imprimerie, dans le sud de SoHo. La salle sentait l’huile, le cuivre et la poussière de fonte – des machines de maintenance anciennes, alignées comme des tombes. Salazar lui-même était un homme massif, les mains calleuses, les yeux profondément enfoncés sous des sourcils gris. Il les fit entrer sans un mot, verrouilla la porte derrière eux, et les fit asseoir devant un établi couvert d’outils.
« Tu as du culot de venir ici, Mack Riley, dit-il d’une voix grave. Le Gardien te surveille. Tu le sais ?
— Je sais surtout qu’on m’a envoyé des créatures cette nuit, répondit Mack. Une ombre qui n’avait rien d’humain. Et je sais que mon père n’a pas volé ce qu’on l’accuse d’avoir volé. »
Salazar le dévisagea longuement. Puis il se tourna vers Elena, et quelque chose passa entre eux – une reconnaissance ancienne, presque de la méfiance.
« Dis-moi ce que tu as trouvé, dit-il enfin.
Cette fois, ce fut Mack qui parla. Il sortit la copie du dossier, la posa sur l’établi, et résuma en quelques phrases ce que le rapport ne disait pas. La Clé, la quatrième chambre, la contradiction.
Salazar ne toucha pas le papier. Il resta immobile, les mains croisées, ses yeux allant de Mack au document.
« Tu poses la mauvaise question, dit-il au bout d’un moment. Tu me demandes si j’en sais quelque chose. Ce que tu devrais me demander, c’est qui avait intérêt à ce que ton père cesse de chercher. »
Mack sentit son cœur battre plus fort.
« Vous étiez là, ce soir-là. Vous étiez dans l’équipe.
— J’étais là. J’ai vu ce qu’ils ont ramené de lui – ou ce qu’ils ont prétendu ramener. Mais je n’étais pas dans la quatrième chambre, et personne que je connais n’y a jamais mis les pieds. Pas depuis le jour où elle a été scellée.
— Scellée par qui ? demanda Elena dans un souffle.
Salazar la regarda, puis Mack, puis le dossier. Il semblait peser mille choses à la fois.
« Par le Gardien lui-même. Il y a vingt ans. Il a interdit toute exploration de la chambre et fait disparaître les plans. Ce qu’il y a là-dedans, il est le seul à le savoir. »
La pièce sembla se refroidir. Mack pensait au Gardien, à sa voix douce et paternelle, à ses mains propres, à sa promesse de protéger le réseau. Il pensait à la façon dont Elena avait parlé de lui – un propriétaire, pas un gardien. Et maintenant, cette autre pièce manquait de l’archive, effacée des registres.
« Vous pensez que le Gardien a la Clé », dit-il.
Salazar sourit, mais il n’y avait aucune joie dans ce sourire.
« Je pense que le Gardien contrôle tout ce qui entre et sort de ces lignes, à l’exception d’une seule chose : la Clé. Et je pense qu’un homme comme lui ne supporte pas de ne pas tout contrôler. S’il ne l’a pas, il veut la trouver. S’il l’avait trouvée, il ne la laisserait pas dire. »
Il se pencha, sa voix devenant plus basse encore.
« Méfie-toi, Mack. Méfie-toi de lui avant tout. Il sait qui tu es, il sait ce que ton père cherchait. Et il a convoqué une rencontre privée avec toi. Je l’ai entendu l’annoncer ce matin. Dans une heure. À la station Noyau. »
Mack n’eut pas le temps de répondre. Une vibration monta de sa poche – son communicateur de garde, allumé. Un message s’afficha, courte et nette :
RILEY. RENDEZ-VOUS À LA STATION NOYAU. NEUF HEURES. PERSONNEL.
Il regarda l’écran, puis Salazar, puis Elena. Le vieil homme haussa ses épaules massives.
« Il ne perd pas de temps, dit-il. Va. Mais cache ce que tu as trouvé. Et quoi qu’il te propose, souviens-toi : ton père n’était pas un traître. Il est mort pour avoir voulu trouver la vérité. La même vérité que tu cherches maintenant.
— Et Ellie ? demanda Mack.
— Ellie a choisi son camp, répondit Salazar. Comme nous tous. La question, c’est lequel est le tien. »
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