Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 22: The Warden's Wrath
La rotonde était un piège parfait. Mack le comprit trop tard, quand les ombres au sol commencèrent à ramper — non pas comme des reflets déformés par les lampes vacillantes, mais comme des serpents affamés.
Le Warden n'avait pas bougé. Il restait là, dans son long manteau sombre, les mains croisées devant lui, et pourtant le noir autour de lui semblait plus dense, presque vivant.
« Vous croyez que ces couloirs sont vides, n'est-ce pas ? » Sa voix résonnait comme un écho qui ne venait d'aucune direction. « Vous pensez que le réseau est une simple infrastructure. Un enchevêtrement de tunnels et de câbles. »
Une ombre s'éleva derrière Elena sous la forme d'une main aux doigts trop longs, griffus. Mack hurla et la poussa de côté. La main se dissipa dans l'air avec un sifflement rageur.
« C'est un organisme, monsieur Riley. Et j'en suis le cœur. »
Le Warden leva un doigt. Les ombres jaillirent de toutes parts — des murs, du plafond, des coins obscurs où la lumière ne parvenait jamais. Elles prirent des formes approximatives : des bras, des visages sans yeux, des mâchoires hérissées de pointes d'encre.
Mack dégaina la lame de son père. Le métal vibra contre sa paume, une chaleur familière qui n'avait rien à voir avec la température ambiante. Une porte de sortie. Il la sentait, quelque part derrière le mur nord de la rotonde, dissimulée à l'œil nu.
« Elena ! Le mur nord. Il y a une issue. »
Elle n'attendit pas qu'il le répète. Elle fonça, évitant de justesse une vague d'ombre qui déferla à sa rencontre. Mack la couvrit, tailladant dans le noir. Sa lame tranchait les silhouettes comme un couteau dans du brouillard, mais elles se reformaient aussitôt.
Le Warden rit doucement.
« Je suis le réseau, monsieur Riley. Chaque tunnel, chaque station abandonnée, chaque conduite oubliée depuis cent ans. Vous ne pouvez pas tailler une blessure dans le vide. »
Son visage commença à se déformer. Les traits humains qui l'avaient rendu presque crédible se distendirent, comme si un masque de cire fondait lentement. Sous la peau, il n'y avait pas de chair mais une obscurité mouvante, peuplée de murmures.
Un frisson glacé remonta la colonne vertébrale de Mack.
« Qu'est-ce que vous êtes ? »
Le Warden — si on pouvait encore l'appeler ainsi — inclina sa tête qui semblait maintenant faite de fumée contenue. « Je suis ce qui a toujours été là, avant les hommes, avant les trains, avant Manhattan elle-même. Je suis la route qui ne voit jamais le jour. J'ai seulement attendu que vous, les éphémères, me construisiez un corps. »
Elena avait atteint le mur nord et tâtonnait, cherchant la porte cachée. Mack sentait la lame vibrer plus fort à mesure qu'elle approchait d'un point précis, à trois mètres de là.
« Elena, là — sous la marque de maintenance. »
Elle trouva le renfoncement presque invisible et tira. Le panneau céda avec un grincement de pierre frottée. Derrière s'ouvrait un boyau étroit où régnait une obscurité totale.
Mais le Warden n'avait pas fini. Une ombre massive se forma devant l'ouverture, en même temps que les murs vomissaient une horde de créatures minces et sans visage. Mack sentit une force invisible le saisir à la gorge — le froid, impérieux, comprimant sa trachée comme un étau.
Sa vision se brouilla. Le fragment dans sa poche pesait soudain une tonne, magnétique, comme si le Warden le tirait à travers le tissu.
« Donnez-moi ce qui m'appartient », murmura la chose, la voix désormais à l'intérieur de son crâne.
Des éclats de lumière explosèrent derrière eux. Des torches — non, des lampes frontales halogènes, une douzaine de faisceaux convergeant vers le centre de la rotonde.
« Warden ! »
La voix de Salazar fendit l'air, tranchante et claire. Le chef des Gatekeepers avança, son mousqueton levé, entouré d'une dizaine d'hommes armés. Leurs lampes projetaient des ombres tremblantes en tous sens, brisant la cohérence de l'obscurité.
« Lâchez-les. »
Le Warden se redressa, sa forme se recentrant dans des contours plus humains, mais ses yeux restaient deux puits sans fond, deux abysses qui ne réfléchissaient aucune lumière. « Salazar. Vous commettez une erreur monumentale. »
« La société que vous avez corrompue n'est pas la vôtre », répondit Salazar sans baisser son arme. « Nous avons des preuves. Nous avons votre véritable nature. Les Gardiens ne servent plus un spectre. »
Une des créatures d'ombre se jeta sur le premier gardien. Sa gorge fut tranchée d'un seul coup par un garde qui paraissait vingt ans plus jeune que Salazar. Le combat s'engagea dans un chaos de flashs blancs et de formes noires. Les ombres, multiples, étaient pourtant désormais désordonnées — sans la concentration totale du Warden, elles frappaient moins précisément.
Mack profita de la confusion. Il attrapa Elena par le bras et la poussa dans le boyau.
« Cours. Ne t'arrête pas. »
Elle obéit, s'engouffrant dans le noir. Mack hésita — une demi-seconde de trop. Une main d'ombre s'enroula autour de sa cheville, puis de sa jambe, le figeant littéralement sur place. Il sentit le froid remonter vers sa cuisse, vers sa poche —
« Non ! »
Il fit volte-face et planta sa lame dans ce qui ressemblait au torse du Warden. La lame traversa la matière sombre sans résistance. Au même instant, la main d'ombre se referma sur sa poche et arracha le tissu.
Le fragment tomba.
Mack plongea pour le rattraper — trop tard. Une silhouette s'élança des hauteurs de la voûte, une créature grisâtre cartilagineuse dotée de quatre bras trop longs, et s'empara du fragment de pierre avec un gloussement de satisfaction sinistre. Le Warden tendit la paume et la créature vint s'y percher, lui remettant le précieux objet.
« Vous voyez, monsieur Riley ? » Les lèvres quasi-humaines s'étirèrent en un sourire qui n'avait rien d'humain. « Même sans forme solide, je peux acheter la fidélité des serviteurs du réseau. »
La lame de Mack se mit à vibrer dans un registre douloureux, trop haut, trop insistant. Le froid de l'étreinte d'ombre sur sa jambe se dissipa soudain, comme si quelque chose sous le sol l'avait aspiré.
Mack regarda dans les yeux vides du Warden — non, de la chose qui occupait cette enveloppe corporelle — et comprit, avec une clarté glaciale, que le chef des Gardiens n'était de toute évidence pas un leader corrompu mais une créature qui avait revêtu la fonction comme on endosse un manteau. Depuis combien de temps ? Depuis la première gare ? Depuis la construction du premier tunnel ?
« Ce fragment n'était qu'un garde-manger », murmura Mack en reculant vers le boyau. « Vous vouliez le journal. Vous le vouliez pour savoir où sont les autres. »
Le Warden inclina la tête, sans nier.
« Et vous venez de le perdre, mon garçon. »
Salazar surgit entre eux, lame au clair, sang à la tempe. « Filez ! » hurla-t-il à Mack. « Nous le retenons ! »
Mack hésita encore, mais le regard de Salazar disait que c'était un ordre, pas une offre. Il pivota et s'enfonça dans l'obscurité du boyau, suivant le bruit de pas d'Elena. Derrière lui, le fracas du métal contre une obscurité qui sifflait et hurlait diminua progressivement, jusqu'à ne plus être qu'un souvenir.
Quand il rattrapa Elena, elle s'était adossée à un mur couvert de tuyaux rouillés.
« Il l'a pris. » Sa voix était plate, factuelle. « Le fragment. »
« Je sais. »
Mais dans le creux de sa paume, Mack tenait toujours la lame de son père. Elle pulsait d'un rythme régulier, comme un cœur sous le métal. Il la leva vers le mur qu'il venait de longer et la lame s'inclina d'elle-même, pointant une direction précise.
« Elena. Quand il a pris le fragment, ma lame a réagi. Pas contre lui. Contre le sol. »
Elle fronça les sourcils. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Mack regarda la vibration qui parcourait sa lame, cette chaleur qui semblait maintenant attirée par quelque chose sous leurs pieds.
« Le Warden se croyait le seul à contrôler les ombres. Mais il y a autre chose dans ce réseau. Quelque chose de plus ancien encore. Et ça veut que je le trouve. »
Elena pâlit. « Ce n'est pas dans les légendes, Mack. Rien de plus ancien que le Warden. C'est le premier. »
« Non. » Mack fixa la lame qui pointait obstinément vers le sol. « Il a peur de quelque chose. Je l'ai vu, quand ma lame a touché sa forme. Il a vacillé. Ce n'est pas le pouvoir du réseau qu'il contrôle. C'est quelqu'un qu'il sert. Et ce quelqu'un ne veut pas que le journal lui échappe. »
Il rangea la lame dans son fourreau, mais la chaleur continua à battre contre sa hanche, insistante, patiente.
« On doit y retourner. »
« On doit plutôt fuir avant qu'il ne nous tue tous », coupa Elena. « Le troisième fragment — Mère peut nous aider. »
« Mère ne sait pas où il est. » Mack ouvrit son manteau pour révéler le journal de son père, coincé près du cœur. « Mais quelqu'un ici, sous la ville, le sait. Et ce quelqu'un vient de me faire signe. »
Il se tourna vers le boyau qui s'enfonçait sous la rotonde, là où la lame pulsait comme un phare.
Un tunnel abandonné, couvert de poussière, sans lumières. Mais au fond, très loin, une lueur dorée palpitait.
Mack prit une profonde inspiration et s'engagea. Elena jura derrière lui, mais il l'entendit suivre.
Le troisième fragment pouvait attendre. Il y avait autre chose, plus profond, plus obscur encore.
Et son père l'avait noté en dernière page du journal, d'une écriture tremblante : *« Si le Warden n'est pas ce qu'il paraît, alors la route sous la route cache son contraire. Trouve la gare qui n'existe pas. Je l'ai vue. Elle n'a jamais été détruite — elle a été oubliée. Mais elle ne dort pas. Elle attend. »*
Mack avait toujours cru que son père délirait dans ses derniers mois. Maintenant, il savait que Daniel Riley n'avait jamais été plus lucide.
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