Les Lignes Profondes
Lire le chapitre 23: The Missing Piece
La rotonde résonnait encore du claquement de leurs pas quand Mack s’arrêta net, la main crispée sur le pommeau de la lame de son père. L’acier vibrait contre sa paume, non pas comme une arme menaçante, mais comme une boussole affolée, attirée par quelque chose de profond, là-bas, sous le carrelage fendillé.
— On ne va pas là-dessous, dit Elena, essoufflée, une main pressée contre sa blessure au flanc. Mack, c’est exactement ce qu’il veut. Il nous a laissés filer.
— Il n’avait pas le choix. Salazar lui a mis la tête dans un sac.
— Et pourtant il a gardé le fragment, insista-t-elle. Il nous a pris la deuxième pièce et il nous a poussés dans cette direction. Tu ne vois pas ? C’est un piège.
Mack se tourna vers elle. La suie et le sang maculaient son visage, mais ses yeux restaient durs, brillants de cette obstination qui l’avait maintenue en vie dans des tunnels que la plupart des humains ne soupçonneraient jamais. La lame tremblait toujours dans sa main, pointant vers le sol comme un doigt accusateur.
— Mon père a écrit quelque chose à propos d’une gare oubliée. Pas détruite, oubliée. Elle est sous la rotonde. La lame le confirme.
— Tu préfères suivre une vibration au lieu de chercher le troisième fragment ?
— Le troisième fragment, on ne sait même pas où il est. Le journal de mon père s’arrête avant d’indiquer sa cachette. Toutes les pistes que j’ai, c’est lui, dit Mack en montrant la lame, et ce qu’il y a sous nos pieds.
Elena soupira. Elle n’était pas convaincue, mais elle n’avait pas de meilleure carte à proposer. Mack rangea la lame dans son étui et sortit le journal de sa veste. Il tourna les pages jaunies jusqu’à une note en marge, d’une écriture serrée qui n’était pas celle de son père. Une autre main, plus féminine, plus pressée.
*« Celui qui garde les fragments ne les garde pas tous. Le troisième est chez un collectionneur de Greenwich Village. Il ne sait pas ce qu’il possède. Il le montrera à qui lui parle d’antiquités perdues. Demande l’anneau de Voss. »*
Mack relut la phrase. *L’anneau de Voss.* Eleanor Voss. La femme qui avait disparu avant de pouvoir agir avec son père.
— Je connais ce nom, murmura Elena en lisant par-dessus son épaule. Un antiquaire du Village. Il tient une boutique au sous-sol d’un immeuble sur Bleecker Street, derrière une fausse vitrine de cordonnerie.
— Tu le connais ?
— Je connais sa réputation. Il s’appelle Petrikov, et il ne reçoit que sur recommandation. Si on arrive là-bas sans introduction, il nous fera jeter dehors par ses chiens. Littéralement. Il a deux dogues argentés.
Mack replia le journal. La lame était redevenue silencieuse, comme si elle avait fait son office en le guidant ici. Mais l’image du Warden dans la rotonde, ses yeux sans reflet, cette façon qu’il avait eue de saisir le fragment avec une ombre au lieu d’une main, lui revenait en boucle.
— Alors on va lui parler. Avec ce qu’on sait.
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La boutique de Petrikov ne ressemblait à rien. Une porte verte écaillée au fond d’une cour pavée, coincée entre un restaurant de nouilles et un atelier d’encadrement. La vitrine au rez-de-chaussée affichait une cordonnerie abandonnée, des chaussures poussiéreuses alignées sur une étagère, mais personne n’avait réparé de semelles ici depuis des décennies.
Mack frappa. Un chien aboya, quelque part en bas. Puis un autre. Il y eut un silence, un judas qui coulissa, une voix grinçante.
— On ne reprend pas les commandes.
— On n’a pas de chaussures, dit Mack. On cherche l’anneau de Voss.
Le silence dura plus longtemps que confortable. Puis le judas se referma, et la porte s’ouvrit d’un cran. Un homme apparut dans l’entrebâillement, petit, ridé comme une pomme oubliée, coiffé d’un bonnet de laine malgré la chaleur humide qui montait des canalisations. Les deux dogues étaient derrière lui, des masses argentées au poil court, les yeux fixes.
— Qui vous envoie ?
— Personne. On a lu quelque chose.
Petrikov plissa les yeux, les parcourut tous deux, puis il remarqua l’étui à la ceinture de Mack. Ses prunelles vacillèrent.
— Cette lame. Je l’ai déjà vue. Il y a longtemps. Entre. Mais si vous êtes venus pour me voler, je préviens, mes chiens n’ont pas mangé ce matin.
Le sous-sol était une caverne de merveilles et de bric-à-brac : des vitrines contenant des pièces romaines, une momie de faucon dans une boîte en acajou, une carte marine du XVIIe siècle fixée au plafond. Petrikov les fit passer dans un arrière-boutique lambrissé, ferma une porte capitonnée derrière eux.
— L’anneau de Voss est une clé, dit-il sans préambule. Pas une clé métallique. Une clé sociale. Elle ouvrait les portes de la Société, à l’époque où la Société avait encore des portes. Voss l’a laissée à ma garde avant de disparaître.
— Eleanor Voss. Elle est morte ?
— Officiellement, oui. Officieusement… je n’ai jamais vu de corps. Elle m’a laissé l’anneau et une boîte. Dans la boîte, il y avait un fragment de quelque chose. Pas du verre, pas de la pierre. Je l’ai fait examiner par un confrère universitaire. Il a eu une crise cardiaque en le touchant. Le fragment est resté chez moi depuis.
Il se dirigea vers un coffre de bois noircie, sortit une clé de sa poche, fit jouer plusieurs serrures. Ses mains tremblaient légèrement.
— Voilà.
La boîte était petite, garnie de plomb à l’intérieur. Il l’ouvrit lentement, révéla un éclat de matière iridescente, sombre, qui semblait absorber la lumière de la lampe à pétrole plutôt que la réfléchir. Mack sentit la lame s’agiter dans son étui, et un frisson lui parcourut l’échine.
— C’est le troisième fragment, souffla-t-il.
Petrikov le regarda avec une expression nouvelle — méfiance, oui, mais aussi une lueur de reconnaissance triste.
— Le troisième. Vous en connaissez donc l’existence. Daniel Riley, c’était votre père ?
Mack sentit un choc dans sa poitrine.
— Vous l’avez connu ?
— Il est venu me voir, quelques semaines avant sa mort. Pour ce fragment. Il a passé une nuit entière ici, à l’étudier, à prendre des notes. Il m’avait dit qu’il reviendrait avec une femme de la Société, une alliée. Eleanor Voss. Il ne l’a jamais fait, et je l’ai appris pour la première fois…
Un bruit derrière eux. Un petit déclic, presque rien, mais les chiens de Petrikov se mirent à grogner, le poil hérissé. La porte capitonnée s’ouvrit comme sous une poussée invisible, et une silhouette entra.
L’homme était mince, vêtu d’un costume gris qui semblait absorber la lumière de la pièce. Son visage était inexpressif, et ses yeux — Mack le remarqua immédiatement — ne reflétaient rien du tout.
— Appelez-moi Secrétaire, dit l’homme d’une voix douce, terriblement calme. J’ai l’impression qu’on a égaré une pièce de collection.
Petrikov eut à peine le temps de refermer la boîte. L’homme gris leva la main, et une chape d’ombre se détacha du coin de la pièce, traversa l’espace en une fraction de seconde, et s’enroula autour du cou de l’antiquaire. Petrikov émit un gargouillis, ses doigts griffant la matière noire.
— Non ! cria Mack en dégainant la lame.
L’ombre se dissipa d’un geste de l’assassin, et le corps de Petrikov s’effondra sur le plancher, les yeux vides. Les dogues, paralysés, n’avaient pas bougé.
Mack bondit, lame levée. La lame de son père fendit l’air, et l’homme gris l’esquiva d’un pas étrangement fluide, presque liquide. Il saisit la boîte, l’ouvrit, en retira le fragment iridescent avec deux doigts, comme si la matière le dégoûtait.
— Merci de l’avoir retrouvé pour nous, dit-il en reculant vers la porte. Ça nous a fait gagner du temps. C’est le Warden qui vous prie d’accepter ses hommages.
Il détacha une enveloppe de sa poche intérieure et la laissa tomber sur le corps de Petrikov. Puis il franchit la porte, se fondit dans la pénombre du couloir, et disparut. Les dogues se mirent à hurler.
Elena s’agenouilla près de l’antiquaire, chercha un pouls, secoua la tête. Mack ramassa l’enveloppe. Elle contenait un papier, une seule ligne écrite à la main :
*« Les fragments convergent vers la Station Profonde. Venez les récupérer, si vous en avez le courage. Et si vous voulez revoir Eleanor Voss. »*
Mack relut la phrase deux fois. Eleanor vivante. C’était un appât, forcément. Mais la lame de son père, au contact du papier, recommença à vibrer doucement, comme si elle reconnaissait l’écriture tracée dessus. Une écriture pressée, féminine. La même que celle du journal.
— C’est un piège, murmura-t-il en glissant le papier dans sa veste. Je sais. Mais je n’ai plus le choix.
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