Les Neuf Morceaux des Morts
Lire le chapitre 24: Le neuvième morceau
À mesure que les jours passaient, l’île se donnait de nouvelles lois, et Rouvray apprenait à se méfier de toute loi apparue après un meurtre.
Les survivants se réunissaient sous le mur incliné de l’ancienne mission. L’ombre y sentait la chaux, la fiente de chauve-souris et la pierre humide. Plus personne ne tournait le dos à personne. Même la prière exigeait désormais un angle de tir dégagé.
Ce jour-là, une chose changea, simple à résumer et presque impossible à supporter : Vale tente de détruire les fragments et d’enfermer les autres ; le neuvième morceau caché dans sa doublure permet à Rouvray de trouver une issue et de le confronter.
Rouvray avait autrefois copié des manifestes à Saint-Domingue pour des négociants qui mentaient en colonnes. Un registre lui avait appris que le mensonge manque souvent d’imagination. Un faux poids exige un faux droit, un faux droit exige un commis acheté, et ce commis finit par devoir expliquer pourquoi son écriture a changé un mardi précis. Le meurtre, découvrait-il, obéissait à la même comptabilité. La lame importait moins que la correction apportée après coup.
« Il existe des péchés que Dieu pardonne parce que les hommes coupables sont trop utiles pour être pendus », dit Crow.
Rouvray ne répondit pas. Sur l’île, la parole devenait une monnaie et il avait décidé d’épargner la sienne.
Il observa ce que les autres négligeaient : une croûte de sel là où les embruns ne pouvaient parvenir ; un fil de galon espagnol dans une charnière anglaise ; de la suie sous une pierre qui n’avait pas porté de chandelle depuis des années ; la petite lune laissée par un pouce mouillé sur une encre ferrique. Pris séparément, rien de tout cela ne valait une accusation. Ensemble, les détails se comportaient comme des hommes interrogés.
Le capitaine Vale, fiévreux mais encore dangereux, gouvernait depuis une couche de toile comme si la plage demeurait son pont. Quinn gardait sa poudre dans une poche cirée contre sa poitrine. Pike priait avant chaque repas et fixait la place vide de Mercer lorsqu’il croyait n’être vu de personne. Serrano parlait peu anglais lorsque Crow était présent et beaucoup lorsqu’il s’absentait. Le docteur Vane nettoyait ses instruments tous les soirs, qu’il s’en fût servi ou non.
Le plus effrayé était Thomas Bell, et c’était précisément pour cela que Rouvray se fiait à ses yeux. La peur fait de mauvais philosophes, mais d’excellents témoins.
— Je l’ai encore entendue, murmura Bell.
— Quoi donc ?
— Une cloche.
La cloche de la mission avait disparu depuis des années. Rouvray avait déjà vu la trace verte laissée par son ancienne attache.
— Dans la chapelle ?
Bell secoua la tête.
— En dessous.
Des années auparavant, Cayo Mudo avait vécu dans les marges des empires. Des esclaves en fuite, des matelots déserteurs, des métis, des commerçants sans licence et des familles que les administrations ne savaient pas classer y avaient bâti une petite société. Ce genre d’endroit irritait les gouverneurs : il prouvait que l’obéissance n’était pas l’état naturel des hommes.
La violence, lorsqu’elle arriva, fut assez brève pour humilier toutes leurs précautions.
Un cri claqua sur la pierre. Rouvray courut, Quinn à son épaule, pistolet en main, les bottes glissant sur la poussière de corail. Pendant trois battements de cœur, il ne sut pas s’il assistait à un sauvetage ou à l’achèvement d’un meurtre. Puis la scène prit forme : un homme à terre, une arme déplacée, un témoin qui parlait déjà trop vite.
Rouvray s’agenouilla, mais ne toucha pas le mort avant d’avoir examiné le visage de tous les vivants.
Ce fut désormais sa règle. Les morts pouvaient attendre. Les vivants réécrivaient sans cesse.
Le capitaine sourit avant de nier. Ce sourire termina l’enquête. Vale avait frappé Pike et déclenché l’incendie, non pour l’or, mais pour supprimer les derniers témoins capables de comprendre l’archive.
Ils trouvèrent le premier nom sous trois couches de chaux.
MARÍA DE LA CRUZ, 1709.
Plus bas apparaissaient Baptiste, Ysabel, Kojo, Anne, Mateo. Des noms français, espagnols, africains, anglais. Toute une communauté faite de ce que les empires laissaient tomber entre leurs frontières.
Crow avait prétendu qu’il s’agissait de marques de pirates.
Rouvray le fixa.
— Tu savais que c’était faux.
— Je savais que c’était gênant.
— Pour qui ?
— Pour tous ceux qui souhaitent vivre assez longtemps pour devenir respectables.
Encore ce mot : respectable. Le véritable trésor des coupables n’était pas l’or, mais l’avenir qu’ils s’étaient acheté en rendant le passé invraisemblable.
Rouvray copia chaque nom lisible au dos d’un vieux reçu. Crow le regarda faire.
Le lendemain matin, Crow était mort.
Cette nuit-là, Rouvray dormit avec son morceau de carte dans sa botte et un couteau sous la paume.
Avant de fermer les yeux, il compta les vivants.
Le nombre lui paraissait désormais plus utile qu’une prière.
Rouvray tenait aussi un inventaire secret que personne n’était autorisé à consulter. À côté de chaque nom, il notait trois choses : ce que l’homme craignait de perdre, l’histoire qu’il répétait le plus souvent et l’endroit de l’île qu’il évitait. Le dessin changeait à mesure que les morts s’accumulaient. La cupidité expliquait certains gestes, la honte en expliquait davantage, mais la peur d’être reconnu expliquait presque tout. Un homme pouvait abandonner ses pièces, son arme ou même sa ration. Il défendait son ancien nom avec une autre violence.
Chaque soir, Rouvray corrigeait sa liste. Chaque matin, une certitude de la veille ne survivait plus à la lumière. Cette discipline devint sa seule boussole véritable. Sur une île où chacun voulait cacher une partie du passé, la certitude n’était pas un bien que l’on possède : c’était ce que l’on éprouve jusqu’à ce que seuls les faits les plus résistants demeurent.
Plus tard, quand le soleil baissa assez pour permettre de bouger, un incident apparemment secondaire aiguisait encore l’enquête. Quinn confesse avoir fui autrefois un corsaire anglais qui revendait illégalement ses prisonniers.
Il n’en sortit aucun aveu. Sur l’île, rien n’était aussi bon marché. Mais le poids du soupçon se déplaça d’un degré, et Rouvray savait qu’en navigation un seul degré, conservé assez longtemps, suffit à perdre un navire.
Il traça dans le sable une ligne pour chaque fait qu’il tenait pour certain, puis une autre pour chaque fait que quelqu’un voulait seulement faire croire. Au soir, les deux dessins ne se ressemblaient plus.
Cette différence, plus sûrement qu’un pistolet, le maintint en vie.
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