Les Neuf Morceaux des Morts
Lire le chapitre 25: Ce que la marée rend
La mer était bleue le matin de leur départ, et Rouvray trouva cette couleur obscène.
Rien dans cet éclat ne reconnaissait ce qu’elle avait emporté ni ce qu’elle avait rendu. Derrière eux, l’îlot baignait dans le soleil : mangrove, chapelle brisée, récif pâle et entaille sombre où La Vesper avait disparu. De loin, l’endroit semblait assez paisible pour figurer dans un livre de prières.
Ce jour-là, une chose changea, simple à résumer et presque impossible à supporter : Rouvray, Quinn et Serrano quittent l’île avec les témoignages ; ils les font copier et publier dans plusieurs ports afin que la vérité ne puisse plus être étouffée.
Rouvray avait autrefois copié des manifestes à Saint-Domingue pour des négociants qui mentaient en colonnes. Un registre lui avait appris que le mensonge manque souvent d’imagination. Un faux poids exige un faux droit, un faux droit exige un commis acheté, et ce commis finit par devoir expliquer pourquoi son écriture a changé un mardi précis. Le meurtre, découvrait-il, obéissait à la même comptabilité. La lame importait moins que la correction apportée après coup.
« Tu regardes toujours les portes, dit Quinn. Regarde plutôt ceux qui ont besoin qu’elles soient fermées. »
Rouvray ne répondit pas. Sur l’île, la parole devenait une monnaie et il avait décidé d’épargner la sienne.
Il observa ce que les autres négligeaient : une croûte de sel là où les embruns ne pouvaient parvenir ; un fil de galon espagnol dans une charnière anglaise ; de la suie sous une pierre qui n’avait pas porté de chandelle depuis des années ; la petite lune laissée par un pouce mouillé sur une encre ferrique. Pris séparément, rien de tout cela ne valait une accusation. Ensemble, les détails se comportaient comme des hommes interrogés.
Le capitaine Vale, fiévreux mais encore dangereux, gouvernait depuis une couche de toile comme si la plage demeurait son pont. Quinn gardait sa poudre dans une poche cirée contre sa poitrine. Pike priait avant chaque repas et fixait la place vide de Mercer lorsqu’il croyait n’être vu de personne. Serrano parlait peu anglais lorsque Crow était présent et beaucoup lorsqu’il s’absentait. Le docteur Vane nettoyait ses instruments tous les soirs, qu’il s’en fût servi ou non.
Le plus effrayé était Thomas Bell, et c’était précisément pour cela que Rouvray se fiait à ses yeux. La peur fait de mauvais philosophes, mais d’excellents témoins.
— Je l’ai encore entendue, murmura Bell.
— Quoi donc ?
— Une cloche.
La cloche de la mission avait disparu depuis des années. Rouvray avait déjà vu la trace verte laissée par son ancienne attache.
— Dans la chapelle ?
Bell secoua la tête.
— En dessous.
La légende de l’or de Vale courait de Tortuga à New Providence : une prise espagnole capturée de nuit, des coffres de doublons, des survivants égorgés et un trésor enterré parce que toutes les marines des Caraïbes le recherchaient. Rouvray en avait cru la moitié, ce qui, dans ces eaux, passait pour de la prudence. Désormais il se demandait si cet or avait jamais existé ailleurs que dans la bouche d’hommes qui avaient besoin que chacun regarde dans la mauvaise direction.
Ils travaillèrent jusqu’à ce que la chaleur blanchisse l’air. On souleva des pierres, on éprouva des gonds, on rapprocha les fragments sans jamais laisser une seule personne en tenir plus de deux. Les traits noirs refusaient de dessiner une côte. Lorsque Rouvray tourna l’un des morceaux et le posa contre un frottis au charbon du sol de la chapelle, l’ajustement fut immédiat.
Ce n’était pas une longitude.
C’étaient des murs.
La première véritable terreur ne vint pas de l’idée que des hommes mouraient pour la carte. Elle vint du constat que cette carte n’avait jamais été une carte au trésor.
Rouvray fit établir trois copies des témoignages avant de toucher à une seule pièce d’argent : l’une partit chez un imprimeur de Nassau, l’autre chez un juriste de Port Royal, la troisième avec Serrano vers Cap-Français. La vérité, décida-t-il, survit mieux lorsqu’elle n’a pas une seule gorge à trancher.
Des années plus tard, on discutait encore du trésor de Cayo Mudo. Certains juraient que Rouvray et Quinn avaient caché la moitié de l’argent. D’autres accusaient Serrano d’avoir inventé le massacre pour salir des fonctionnaires anglais. Une feuille imprimée affirma même que Vale avait survécu et fini planteur en Jamaïque.
Rouvray ne conserva aucun de ces papiers.
Il garda seulement le bracelet d’enfant que la marée leur avait rendu le dernier matin, vert de cuivre, assez petit pour entourer deux de ses doigts.
C’était la seule preuve qui n’avait jamais essayé de devenir une légende.
Rouvray tenait aussi un inventaire secret que personne n’était autorisé à consulter. À côté de chaque nom, il notait trois choses : ce que l’homme craignait de perdre, l’histoire qu’il répétait le plus souvent et l’endroit de l’île qu’il évitait. Le dessin changeait à mesure que les morts s’accumulaient. La cupidité expliquait certains gestes, la honte en expliquait davantage, mais la peur d’être reconnu expliquait presque tout. Un homme pouvait abandonner ses pièces, son arme ou même sa ration. Il défendait son ancien nom avec une autre violence.
Chaque soir, Rouvray corrigeait sa liste. Chaque matin, une certitude de la veille ne survivait plus à la lumière. Cette discipline devint sa seule boussole véritable. Sur une île où chacun voulait cacher une partie du passé, la certitude n’était pas un bien que l’on possède : c’était ce que l’on éprouve jusqu’à ce que seuls les faits les plus résistants demeurent.
Plus tard, quand le soleil baissa assez pour permettre de bouger, un incident apparemment secondaire aiguisait encore l’enquête. Crow traduit volontairement de travers une prière ; Rouvray, qui connaît assez de latin, relève la substitution.
Il n’en sortit aucun aveu. Sur l’île, rien n’était aussi bon marché. Mais le poids du soupçon se déplaça d’un degré, et Rouvray savait qu’en navigation un seul degré, conservé assez longtemps, suffit à perdre un navire.
Il traça dans le sable une ligne pour chaque fait qu’il tenait pour certain, puis une autre pour chaque fait que quelqu’un voulait seulement faire croire. Au soir, les deux dessins ne se ressemblaient plus.
Cette différence, plus sûrement qu’un pistolet, le maintint en vie.
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