Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 1: The First Tremor
L’air était lourd, une chaleur poussiéreuse qui collait aux vêtements et à la gorge. Le hurlement des sirènes venait de s’estomper, remplacé par le grondement sourd des moteurs ennemis qui se rapprochait. Maggie Hollis tenait une lampe torche d’une main, de l’autre guidait une vieille femme qui serrait un chat contre sa poitrine.
« Ici, madame Evans, doucement. Les marches sont raides. »
Sa voix portait, calme malgré le chaos. Dans le tunnel de Bethnal Green, des gens s’entassaient sur les quais, des sacs à la main, des enfants qui pleuraient, des hommes qui fixaient le plafond comme s’ils pouvaient voir à travers le béton. Maggie avait appris à lire la peur dans les yeux des autres pour ne pas l’écouter dans les siens.
Elle fit asseoir la vieille femme contre le mur carrelé, lui tendit une couverture pliée qu’elle portait en bandoulière.
« Vous restez là, je reviens dans une minute. »
Un homme avec une valise lui barra le chemin.
« L’abri est plein, on peut plus descendre. »
Maggie passa devant lui sans ralentir.
« On peut toujours descendre plus bas. »
Le sol trembla avant même qu’elle entende le sifflement. L’explosion qui suivit n’était pas une secousse lointaine comme celles auxquelles elle était habituée – c’était une main géante qui frappait la terre juste au-dessus d’eux puis la serrait violemment. La lumière vacilla. La poussière tomba en pluie des chevrons comme de la neige grise, s’infiltrant dans les poumons, brûlant les yeux.
Quelqu’un cria. Un enfant. Maggie sut instinctivement que l’entrée du tunnel venait de céder. Devant eux, à une trentaine de mètres, la bouche de la station était avalée par un monceau de gravats. Un bus avait dû être soufflé par-dessus, ou une façade – peu importait, en réalité. La seule chose qui comptait, c’était que cet accès-là avait disparu, et que le prochain était à plus de cinq cents mètres de tunnel.
Elle porta la main à sa bouche pour étouffer la toux.
« Tout le monde reste calme ! » cria-t-elle, comme si la proclamation pouvait suffire. « Il y a une autre issue, nous la trouverons. »
Elle entendit le craquement métallique avant de voir l’homme qui sortait de l’ombre des rails. Il avançait le long de la voie, casque gris sur la tête, un petit sac de toile sur l’épaule. Il ne portait pas l’uniforme des services de secours ordinaires – plutôt une combinaison bleu sombre usée aux genoux, et autour du cou pendait une plaque de métal qui cliquetait contre sa poitrine à chaque pas.
Les autres agents de la défense civile restèrent figés. Maggie s’agita pour le rejoindre.
« Vous, là-bas ! L’entrée est effondrée, il faut évacuer par le sud. »
L’homme ne répondit pas immédiatement. Il s’arrêta, jeta un coup d’œil aux décombres derrière lui, puis se retourna vers Maggie. Dans la lumière jaune de sa lampe, elle distingua la poussière blanchâtre qui couvrait ses cils, le sang séché d’une coupure légère à la tempe.
« On n’évacue personne par le sud pour l’instant. » Sa voix était plus calme que la situation ne l’exigeait, à peine une vibration dans le bruit de fond. « Il y a un engin non explosé à quatre-vingts mètres de là, près de l’intersection. Si on fait courir tout le monde dans cette direction, on les dirige droit vers lui. »
Un silence s’abattit sur les groupes assemblés juste assez loin pour échapper aux débris, juste assez proches pour capter chaque mot.
« Vous en êtes certain ? » demanda Maggie.
Il la regarda alors vraiment. Ses yeux étaient caramel, une couleur improbable dans ce genre de lumière, plus chauds que le ciment autour d’eux.
« En certitude, non. En probabilité, oui. » Il sortit une carte de sa poche poitrine, jaunie et pliée aux quatre coins. « Le bombardement de cette nuit visait la gare de triage. Ils ont lâché leur charge trop tôt, là-haut. » Il désigna le plafond d’un geste vague. « Ce qui a touché la route, entre la station et le bâtiment des postes. S’il y a un second cylindre, il est sous cette zone. »
Maggie se rapprocha pour voir la carte malgré la poussière qui continuait de tomber. Autour d’eux, des volontaires commençaient à distribuer des lampes, d’autres montaient une barricade sommaire pour protéger du courrant d’air froid qui s’engouffrait par la brèche.
« Alors on reste ici. » Elle parlait pour lui, pour les autres, pour elle-même. « On attend le déblaiement ou le prochain raid, selon ce qui vient en premier. »
Il replia la carte d’un geste précis, presque rituel, et la remit dans sa poche.
« Le déblaiement prendra des heures. Y a une chance qu’on arrive à stabiliser l’entrée dès qu’ils auront dégagé le bus. Je suis ici pour une autre raison, de toute façon. »
Il s’agenouilla, posa son sac métallique au sol et en sortit un stéthoscope de fortune – un long tube de caoutchouc prolongé par un pavillon métallique.
« Thomas, » dit-il simplement. Comme si le prénom expliquait tout.
« Maggie. » Elle se baissa à côté de lui, indifférente à la saleté qui maculait son pantalon d’uniforme. « Cheffe de section pour cet abri. Vous avez besoin d’aide ? »
Il plaqua l’extrémité du tube contre le sol, l’oreille posée contre l’autre bout, yeux fermés, respiration retenue. Les secondes s’étirèrent. Maggie savait qu’on ne le dérangeait pas, mais tout autour d’eux, la vie s’organisait dans le chaos, et plusieurs familles avaient commencé à chanter doucement pour apaiser les enfants – une vieille chanson de music-hall que sa mère fredonnait autrefois.
Thomas releva la tête.
« Le tic-tac qu’on entend est précis. Régulier. Français, probablement, ou un retardateur Krupp. » Il se releva, épousseta son genou. « Il peut mettre des heures à faire feu. Vous pouvez organiser la recherche d’une autre sortie par les tunnels de service qui longent le quai. Je m’occupe de le neutraliser quand ils auront déblayé l’accès, ou je guide l’équipe de déminage par plan. D’ici là, les gars du nord vont emmener les gens vers la bouche d’aération à cinq cents mètres. »
Le plan se dessinait dans sa tête aussi vite qu’il le prononçait : évacuer par un passage dangereux mais sûr, couper les zones contaminées, laisser ceux qui ne pouvaient pas marcher aux abris les plus bas.
Elle acquiesça. Puis, sans y penser, essuya une traînée de suie sur sa joue avec le dos de la main – geste inutile, elle ne fit que l’étaler.
Un sac de toile lui apparut sous le nez. Il le tenait à hauteur de poitrine, ouvert.
« Il y a un mouchoir propre à l’intérieur. Et deux compresses. Vous en aurez besoin plus que moi. »
Maggie hésita une seconde, puis prit le mouchoir – un carré de coton blanc, d’une propreté presque absurde dans cet espace de poussière. Elle le pressa contre son front constellé d’embruns de poussière.
« Merci, » souffla-t-elle. C’était dérisoire, mais c’était tout ce qu’elle avait.
Il hocha la tête, déjà en mouvement vers les rails, vers son métier, vers ce qu’il avait à faire. D’autres sirènes retentirent au loin, mais celles-là étaient plus courtes, plus insistantes – le all-clear incertain des stations engagées contre les bombes.
Deux heures plus tard. Ou trois ? L’aube perçait à travers les plaques d’égout qu’ils avaient réussi à soulever, des rais de lumière blafarde qui découpaient des formes dans la poussière en suspension. L’équipe de déblaiement avait forcé un passage par le flanc, et l’ordre d’évacuation partielle avait été donné.
Maggie aidait à faire remonter une mère et deux fillettes par l’échelle de service quand elle le vit debout près de la sortie, casque sous le bras. Il discutait avec un officier en uniforme sombre, puis pointa quelque chose sur un plan qu’il tenait à l’envers. L’officier soupira, nota quelques mots, remonta vers la rue.
Thomas la vit avant de disparaître dans la lumière naissante. Il fit un pas vers elle, hésita, puis tendit la main.
Maggie la prit. Ses doigts étaient rugueux, ses articulations calleuses, avec cette odeur de poussière sèche et de métal froid qui s’incrustait dans la peau bien après que les bombes s’étaient tues.
« Vous travaillez toujours aussi vite ? » demanda-t-elle avec une pointe de reproche désarmé.
« Je travaille aussi vite que les gens le nécessitent. » Il sourit - une fatigue vraie, une gaieté inattendue. « Si vous avez besoin d’un ingénieur pour vérifier les dégâts dans votre tunnel demain, vous pouvez me trouver au bureau des travaux publics de Whitechapel. Entre les bilans qui s’entassent et l’état du réseau est. »
Le all-clear finit par retentir au-dessus, long et victorieux. Des gens commencèrent à sortir en file par les ouvertures de secours, emmitouflés dans des couvertures grises, tirant leurs valises derrière eux.
Maggie aurait dû se dépêcher. Sa famille, ses voisins, personne n’avait l’esprit tranquille tant qu’elle ne s’était pas signalée. Mais elle garda un instant la main de l’ingénieur dans la sienne, sentant la poussière se déposer entre leurs paumes.
« Demain, alors, » dit-elle.
Il inclina la tête dans la lumière blonde du matin, vira de bord et disparut parmi les ombres du petit matin.
Maggie resta une seconde de plus à fixer la place vide, le mouchoir blanc serré contre sa paume, se demandant déjà dans quel quartier exactement se trouvait Whitechapel.
L’aube s’ouvrit sur les façades éventrées de Londres. Maggie marcha d’un pas rapide vers l’arrêt de bus, remonta le col de son manteau, le mouchoir toujours dans sa main – elle n’avait pas trouvé le cœur de le mettre dans sa poche.
Elle trouva enfin l’adresse du bureau des travaux publics deux heures plus tard, en roulant le papier entre ses doigts sur la banquette du dernier bus en état de marche.