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Les Plans de Nous Deux

Lire le chapitre 2: Aftershocks

L'aube n'avait pas encore percé quand Maggie poussa la porte du 14, Compton Terrace. Ses semelles crissaient sur le paillasson humide, et l'odeur de thé froid et de cendre de la cheminée l'accueillit comme un reproche silencieux. Elle se figea dans le vestibule, la main encore sur la poignée, quand la voix de son père monta du salon, tranchante comme un éclat de verre.

— Je ne te demande pas ton avis, Edith. Je te dis que nous partons.

Maggie ferma les yeux un instant. Elle sentait encore la poussière de plâtre dans ses cheveux, l'écho sourd de l'effondrement du tunnel contre ses tympans. Mais ici, une autre bataille faisait rage.

— Nous ne pouvons pas laisser Margaret derrière, répondit sa mère, la voix serrée mais ferme. Harold, elle a vingt-quatre ans, mais elle est notre fille. Tu ne peux pas décider seul que nous l'abandonnons.

— Elle viendra avec nous. C'est aussi simple que cela.

Maggie poussa la porte du salon. Ses parents se tournèrent vers elle comme deux acteurs surpris en pleine scène. Son père, le col de chemise défait, tenait une lettre qu'il replia vivement. Sa mère était assise au bord du canapé, les mains nouées sur ses genoux, la mine défaite.

— Je suis rentrée, dit Maggie, inutilement.

Son père s'éclaircit la gorge. C'était un homme de chiffres, un comptable qui croyait aux bilans et aux colonnes bien alignées. Mais ce matin, ses épaules semblaient porter un poids que les colonnes ne pouvaient pas mesurer.

— Margaret, j'ai accepté un poste à Toronto. L'entreprise déménage une partie de ses opérations. Nous avons deux semaines pour boucler nos affaires.

Le silence qui suivit était plus épais que le brouillard de la Tamise. Maggie entendait le tic-tac de la pendule du salon, chaque seconde tombant comme une goutte dans un seau vide.

— Deux semaines ? répéta-t-elle.

— Septembre, dit son père. Nous prenons le convoi du 15. Les places sont réservées.

— Et le service des wardens ? Et l'hôpital où maman fait des heures de bénévolat ? Et… tout, ici ?

Son père passa une main lasse sur son front.

— Il y a des hôpitaux à Toronto, Margaret. Et des gens qui ont besoin d'aide. Nous ne sommes pas les seuls à partir. La moitié du quartier cherche déjà à quitter Londres.

— Parce que l'autre moitié reste, dit Maggie. Pour se battre. Pour aider. Pour reconstruire.

— Tu es ma fille, pas une soldate. Tu ne dois pas ça à ce pays.

Maggie regarda sa mère. Edith Hollis avait les yeux brillants, mais elle ne pleurait pas. Elle avait appris, comme toutes les mères de Londres, à retenir ses larmes pour les moments où elles pourraient servir à quelque chose.

— Nous en reparlerons après une nuit de sommeil, dit sa mère doucement, en se levant. Margaret, tu as l'air épuisée. Va dormir. Nous ne décidons rien aujourd'hui.

Le regard de son père rencontra celui de Maggie par-dessus la tête de sa mère. Il y avait de la colère, mais aussi quelque chose de plus fragile - une peur qu'il ne savait pas nommer, et qu'il transformait en autorité.

— Deux semaines, répéta-t-il avant de quitter la pièce.

Maggie monta l'escalier dans un état second. Sa chambre sentait le moisi et le papier peint écaillé. Elle se déshabilla sans prendre le temps de défaire les boutons de son uniforme, laissa tomber son casque de warden au pied du lit, et s'allongea tout habillée sur la couverture.

Elle croyait que le sommeil la prendrait comme une masse. Mais dans le noir de sa chambre, les images défilaient comme un film de propagande qu'on n'arrive pas à arrêter. La poussière qui tombe en pluie fine. Le crissement acier contre béton. Et puis lui.

Thomas.

Elle ne connaissait même pas son nom de famille, son âge exact, ses goûts. Elle savait seulement qu'il avait une façon de parler aux gens comme si chaque vie comptait, et qu'il avait sorti un mouchoir blanc impeccable de sa poche alors que tout autour de lui n'était que ruine et chaos.

Elle se tourna sur le côté et tâtonna dans la poche de sa veste de warden, abandonnée sur la chaise. Ses doigts trouvèrent le tissu doux, encore empreint d'une odeur de savon et d'un autre parfum - quelque chose de boisé, peut-être du tabac mêlé de cuir.

Elle l'avait lavé deux fois déjà, et pourtant cette odeur persistait. Elle avait aussi gardé le morceau de papier sur lequel il avait griffonné quelque chose : "Bomb Disposal Unit - Bâtiment B, Whitechapel."

L'adresse brûlait dans sa poche comme un morceau de braise. Une femme raisonnable l'aurait jetée. Une femme raisonnable n'écrirait pas à un homme dont elle ne connaissait que le prénom et la façon dont il avait tenu une torche dans les décombres.

Maggie se leva. Elle alluma la petite lampe de chevet et sortit une feuille de papier à lettres de son tiroir - un papier fleuri que sa mère lui avait offert pour Noël, qu'elle n'avait jamais utilisé. Elle trempa la plume dans l'encrier, hésita, puis écrivit.

Les mots vinrent maladroitement. "Cher Thomas…" - Non. "Thomas…" - Non plus. Elle froissa la première page.

La deuxième tentative fut plus franche : "Je ne sais pas si cette lettre vous trouvera. Je voulais vous remercier pour le mouchoir, et pour ce que vous avez fait, hier. Vous n'aviez pas à rester, mais vous êtes resté."

Elle relut. Cela sonnait faux. Elle semblait trop prudente. Trop mesurée.

Au pied de la lettre, elle ajouta : "Ma famille parle de quitter Londres. Je ne sais pas si je partirai. Je me suis dit, ce soir, que si je ne devais plus jamais revoir cette ville, je voudrais au moins que quelqu'un, quelque part, sache que j'étais là, et que j'ai fait ce que j'ai pu."

Elle signa "Margaret Hollis" puis rayonna, et écrivit simplement "Maggie".

Elle plia la lettre, mais ne trouva pas d'enveloppe. Elle se rassit sur le lit, la lettre posée sur ses genoux, et regarda l'adresse de Whitechapel.

Elle ne savait même pas si son unité accepterait le courrier. Les hommes du déminage étaient des fantômes - on ne parlait d'eux que pour annoncer leur mort dans les journaux : "Un obus non explosé a été neutralisé ce matin à Stepney. Le caporal T. Armstrong a été tué par l'explosion." C'était tout ce qu'on apprenait. Une ligne dans une colonne de guerre.

Maggie froissa soudain la lettre et la jeta dans la corbeille.

Puis, après longues minutes, elle se leva, la récupéra, la défroissa du mieux qu'elle put, et la glissa dans la poche de sa veste, contre le mouchoir.

Le jour pointait à peine quand elle entendit des pas dans l'escalier. Sa mère frappa doucement à la porte.

— Margaret ? Tu es réveillée ?

— Oui.

Sa mère entra et s'assit au bord du lit. Elle portait encore sa robe de la veille, et ses yeux étaient rouges.

— Il faut que tu saches une chose. Ton père n'a pas choisi Toronto de gaieté de cœur. L'entreprise le licencie s'il refuse. On n'a plus d'économies, Margaret. Plus assez pour tenir l'hiver.

Maggie ne répondit rien. Elle avait la gorge serrée.

Sa mère prit sa main et la serra.

— Mais je ne te laisserai pas partir si tu ne veux pas. Quoi qu'il arrive. Tu me comprends ?

Elle ne comprenait pas. Elle comprenait juste que la ville entière craquait autour d'elle, et que le seul regard qui lui avait semblé solide la veille appartenait à un homme dont elle ne connaissait pas encore le visage au grand jour.

Sa mère quitta la pièce. Maggie resta assise, immobile.

Elle sut alors, avec une certitude froide, qu'elle devait trouver un moyen d'envoyer cette lettre. Et qu'elle ne savait pas si elle voulait une réponse, ou si elle voulait seulement - pour la première fois de sa vie - espérer que quelqu'un la chercherait, elle aussi, dans les décombres.