Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 11: The Intervention
La maison sentait le carton humide et la paille. Dans le salon, des caisses à moitié fermées s'empilaient contre les murs, et le vaisselier de famille, déjà emballé dans des draps, ressemblait à un fantôme assis dans la pénombre. Maggie entra sur la pointe des pieds, encore imprégnée de l'odeur de cordite et de terre mouillée de Bow Road, le plan de Thomas roulé sous son bras, serré contre sa poitrine comme un secret trop lourd à porter.
Elle n'avait pas fait trois pas dans le couloir que la voix de son père claqua, sèche comme un coup de fouet.
« Où étais-tu ?
— Au métro, papa. Tu le sais. Ma garde a fini à six heures.
— Ta garde. » Il se tenait dans l'embrasure de la cuisine, bras croisés, son éternel journal plié sous le coude. Sa cravate était desserrée, ses yeux rougis par une nuit sans sommeil. « Ta garde se termine à six heures. Il est huit heures passées. Et tu ne rentres pas par la porte que je t'entends ouvrir. Tu te glisses comme une voleuse. »
Maggie sentit son cœur se serrer. Elle avait pris le chemin long, le long de la Tamise, pour éviter les patrouilles et les regards qui pourraient mener à Thomas. Pour gagner dix minutes de plus avec lui. Dix minutes de plus près de ce plan, de ses doigts sur le papier, de la promesse qu'il lui avait faite.
« Je suis allée prendre l'air, dit-elle.
— Prendre l'air. » Il s'avança d'un pas, et sa voix baissa d'un ton, ce qui la rendait pire. « On ne prend pas l'air pendant un raid. On ne prend pas l'air quand ta mère passe la nuit à prier pour que tu ne sois pas morte sous les décombres de Shoreditch. »
Elle ouvrit la bouche, mais rien n'en sortit. Le plan brûlait contre sa paume. Thomas. Les trois options griffonnées. Le « MAGGIE – RESTERA À LONDRES » écrit en capitales nerveuses sous le croquis de la cheminée.
« Alors, dit son père, prenant son silence pour un aveu, j'ai fait quelques questions, ce matin. Au poste de garde. Aux voisins. À Cyril, le boucher. »
Maggie sentit le sol se dérober sous elle.
« On m'a parlé d'un homme. Un démineur. Quelqu'un de… régulier. » Il articula le mot comme s'il s'agissait d'une maladie. « Tu vas me dire que ce n'est rien ? Que tu étais juste en train de prendre l'air avec cet ingénieur ? »
La vérité, lourde et lumineuse à la fois, monta en elle. Elle aurait voulu la garder encore un peu, la protéger, comme elle protégeait le croquis de la bibliothèque, la maison avec le jardin. Mais il n'y avait plus de place pour les secrets dans cette maison de cartons.
« Il s'appelle Thomas, dit-elle doucement. Thomas Avery. Ingénieur en neutralisation d'engins explosifs. Il travaille sur la ligne de Shoreditch. »
Le silence qui suivit fut plus bruyant qu'un raid. Son père ne bougeait pas. Sa mère apparut derrière lui, les mains tachées de farine, un tablier sur sa robe grise. Elle ne dit rien, mais ses yeux allèrent du visage de Maggie au paquet enroulé sous son bras, et se posèrent là, comme un diagnostic.
« Thomas Avery, répéta son père, lentement, goûtant chaque syllabe comme du poison. Et il est où, ce Thomas Avery, quand tes parents font leurs valises pour Toronto ?
— Il reste ici, dit Maggie. Il reste ici parce qu'il y a des bombes à désamorcer. Des gens à sauver. Parce que cette ville… »
Elle s'arrêta. Sa voix tremblait. Elle ne voulait pas pleurer devant eux. Pas encore.
« Parce que cette ville, c'est sa maison. Et c'est la mienne aussi. »
Son père la regarda comme si elle venait de prononcer un blasphème. Il fit un pas vers elle, et pour la première fois de sa vie, Maggie vit autre chose que de la colère dans ses yeux. Elle vit de la peur.
« Écoute-moi bien, Margaret. » Il n'utilisait son nom complet que lorsqu'il était au bord de quelque chose d'irréparable. « Dans dix jours, nous prenons ce bateau. Nous partons pour Toronto, comme des milliers de familles. Pas par lâcheté — par raison. Pour que tu vives. Pour que tu ne finisses pas comme… »
Il s'arrêta, la gorge serrée. Elle savait ce qu'il allait dire. Pour que tu ne finisses pas comme Peter. Le frère de Thomas. Ou comme tous les autres jeunes hommes dont les noms remplissaient les colonnes des journaux, et dont les mères ne recevaient jamais que des lettres polies avec des mots comme « présumé » et « perdu ».
« Je ne pars pas, dit Maggie.
— Tu n'as pas le choix.
— Si. J'ai le choix. » Elle planta ses pieds sur le linoléum, et sa voix prit une force qu'elle ne se connaissait pas. « J'ai vingt-quatre ans — vingt ans, selon les papiers que maman a obtenus, mais je suis assez vieille pour savoir ce que je veux. Je suis volontaire au métro depuis deux ans. J'ai vu des choses que tu ne peux pas imaginer. Des familles entières cramées sous les rails. Des enfants qui crient le nom de leur mère dans la fumée. Et je ne peux pas — je ne veux pas — m'asseoir dans un transat à Toronto pendant que Londres brûle. »
Sa mère porta une main à sa bouche. Son père, lui, devint très calme. Ce calme blanc, dangereux, qui précédait les orages dans cette maison depuis son enfance.
« Tu restes ici, dit-il lentement, pour un homme ? Pour un ingénieur qui désamorce des bombes avec les mains de quelqu'un qui n'a pas encore compris qu'il est déjà mort ? »
Le mot le frappa en plein cœur. Un murmure presque inaudible s'échappa des lèvres de Maggie, mais elle le retint. Elle ne lui donnerait pas ça. Pas Thomas. Pas leur maison avec la bibliothèque, pas la promesse de Babylon House, pas les lettres qu'il écrivait à une adresse fictive pour ne pas perdre la foi en l'avenir.
« Pour moi-même, dit-elle. Pour cette ville. Et s'il reste un homme dans cette histoire, c'est lui. Pas celui qui se cache derrière un océan pendant que les autres se battent. »
Le silence dura une éternité. Puis son père se tourna vers sa mère, et quelque chose passa entre eux que Maggie ne sut pas déchiffrer. Ce fut sa mère qui parla, la voix douce et fatiguée.
« Margaret, tu ne voudrais pas aller poser tes affaires ? Ta chambre est encore en ordre. Les caisses de la cuisine ne sont pas encore scellées. »
C'était un ordre déguisé en permission. Maggie comprit. Elle hocha la tête et commença à monter l'escalier, le plan toujours serré contre sa poitrine. Elle n'entendit que la dernière phrase de son père, lancée comme une sentence depuis le couloir :
« À partir de maintenant, tu ne quittes cette maison que pour tes gardes au métro. Rien d'autre. Pas d'excursions. Pas de déjeuners. Pas d'homme qui n'a pas de nom. Tu m'as comprise ? »
Elle s'arrêta à mi-escalier, dos tourné, le papier qui crissait sous ses doigts. Elle eut une seconde pour décider. Se retourner et se battre, ou plier et gagner du temps. Elle se retourna.
« Et mes gardes ? demanda-t-elle calmement.
— Tes gardes, oui. Comme d'habitude. Mais rien d'autre. »
Maggie ne répondit pas. Elle continua de monter, atteignit sa chambre, ferma la porte derrière elle. Puis elle déroula le plan de Thomas sur son lit, caressa les lignes au crayon de la maison qu'il avait dessinée pour elle, relut les mots qu'il avait tracés de sa main.
« MAGGIE – RESTERA À LONDRES. »
Elle sortit son stylo de sa poche de chemise, celui qu'elle utilisait pour les rapports de garde, et au-dessous des trois options de Thomas, dans une écriture nette et volontaire, elle écrivit une quatrième ligne.
« D : Combattre ce que j'aime pour ce que j'aime. »
Elle replia le plan, le glissa sous son oreiller. Demain, à l'aube, elle verrait Thomas à sa garde. Elle lui rapporterait son carnet. Et elle lui dirait tout. Tout ce qu'elle avait eu peur de dire : la date du départ, le refus de son père, la fuite possible devant la violence de sa propre famille. Mais d'abord, il y avait une bombe à désarmer à Bow Road, et elle devait trouver le moyen de le prévenir que la liberté de les voir tous les deux venait de se rétrécir comme une rue sous le blocus.
Sous l'oreiller, le papier attendait. Sur le palier, son père marchait de long en large. Dans sa poche, le carnet de Thomas pesait, avec son adresse fictive de Paris et son croquis annoté : « Pour Maggie, si elle veut une étagère pour les jours de pluie. »
Il ne pleuvrait pas encore.
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