Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 17: Ward of the Fallen
L’hôpital sentait l’iode, le savon phéniqué et la sueur. Maggie s’en fichait. Elle avait les mains encore sales du gravier de Mare Street, les genoux écorchés à travers ses bas, et elle ne se souvenait plus d’avoir couru aussi vite de sa vie. Lorsqu’elle était arrivée derrière l’ambulance, un infirmier lui avait barré le chemin. Elle avait crié son nom, Thomas, Thomas Elliott, section de déminage, et quelqu’un avait fini par lui montrer la salle d’attente.
Elle n’y était pas restée longtemps.
Une infirmière à cheveux gris l’avait trouvée debout contre le mur, les poings serrés, et avait cédé devant ses yeux suppliants. « Cinq minutes, pas plus. Il doit passer en salle d’opération. »
Maggie avait fait le chemin à sa suite, les semelles crissant sur le linoléum. La salle de soins était plus petite qu’elle n’aurait cru, encombrée de paravents et de chariots. Thomas était allongé sur un lit étroit, la tête entourée de bandages blancs qui lui donnaient l’air d’un Christ de vitrail, et sa jambe gauche reposait dans une attelle provisoire, déformée à un angle qui lui tordit l’estomac.
Elle ne pleura pas. Elle prit sa main droite, celle où il serrait encore sa lettre quand ils l’avaient sorti des décombres. Les doigts étaient écorchés, violets, mais tièdes. Elle porta la main à ses lèvres, y posa un baiser, et resta ainsi, accroupie près du lit, jusqu’à ce qu’on vienne la chercher.
Elle attendit ensuite trois heures dans un couloir. Elle compta les carreaux du sol, les ampoules qui grésillaient, les hommes qui passaient avec des civières vides. À un moment, une jeune fille à la robe déchirée vint s’asseoir près d’elle et pleura sans bruit, la tête entre les mains. Maggie ne lui parla pas. Elle ne pouvait pas. Chaque mot aurait libéré ses propres larmes.
Quand l’infirmière grise revint enfin, son tablier était taché de rouge. « Il a été opéré des jambes et de la tête. La fracture est nette, elle a été réduite. Le traumatisme crânien est modéré. Il dort. Vous pouvez le voir, mais ne le réveillez pas. »
On lui donna une chaise. Maggie s’assit au chevet de Thomas dans une pièce calme, où un autre blessé ronflait derrière un rideau à demi tiré. La lumière était faible, une seule lampe de chevet à abat-jour vert. Thomas respirait lentement, le teint cireux, les paupières closes. Sa main, sur le drap, semblait plus grande que d’habitude, plus vulnérable.
Elle avait encore sa lettre. Quelqu’un l’avait glissée dans sa poche, pliée en quatre, couverte de poussière de brique. Maggie la sortit, la déplia sur ses genoux. Elle ne la lut pas. Elle la toucha simplement, du bout des doigts, comme s’il s’agissait d’un morceau de Thomas.
La nuit passa. Dehors, les sirènes hurlèrent une fois, puis rien. Les raid firent long. On amena un blessé de plus, on en emporta un autre. Maggie resta.
Au matin, une lumière grise et pâle filtra des hautes fenêtres, et Thomas ouvrit les yeux.
Il cligna plusieurs fois, le regard perdu, puis il la trouva. Il la regarda si longtemps que Maggie crut qu’il allait se rendormir. Sa bouche bougea, sans son. Puis un souffle : « Maggie ? »
— Je suis là.
Il tenta de tourner la tête, mais le poids des bandages l’en empêcha. Son œil valide, celui qui n’était pas sous la gaze, la fixait avec une intensité qui lui coupa le souffle.
« Tu es blessée ? »
— Non. Toi, tu as une jambe cassée et un vilain coup sur la tête. Mais tu vas t’en sortir. Le docteur a dit que tu étais solide.
Thomas ferma l’œil un moment. Quand il le rouvrit, quelque chose avait changé dans son regard, une urgence que la douleur n’expliquait pas. « La bombe… elle a explosé avant que j’aie fini le second fusible. Un système double, retardé. Deux sapeurs sont morts avant moi sur ce modèle. »
— Tu n’es pas mort. Tu es là.
Sa main chercha la sienne sous le drap. Il la serra, faiblement, mais il la serra. « J’avais ta lettre dans la poche. Ta première lettre, celle où tu t’excuses. Je l’ai gardée contre moi, sous la veste. C’est ce que j’ai senti quand les débris me sont tombés dessus. Le papier qui craquait, ta voix dedans. »
Maggie sentit les larmes monter, cette fois sans qu’elle puisse les retenir. Une, deux, qui roulaient sur ses joues sales. Elle baissa la tête pour les cacher, mais sa main se retira de la sienne, et elle entendit un mouvement de draps.
« Ne pleure pas », dit-il, d’une voix rauque. « Je ne suis pas encore parti pour le sud-est. Je ne pars plus du tout, d’ailleurs. Le médecin m’a dit que je serais six semaines hors service, au moins. Tu m’as très mal pris en flagrant délit de survie. »
Elle rit dans ses larmes, un rire qui sonnait faux, mais qui lui fit du bien. « Ce n’est pas drôle. »
— Non, ce n’est pas drôle. Tu as raison. Rien n’est drôle.
Il resta silencieux un long moment. Les bruits de l’hôpital reprirent, une sonnette, un chariot, les pas pressés d’une infirmière. Thomas sembla puiser en lui une force qui n’avait rien à voir avec son corps brisé.
« Maggie. Je suis allongé ici, une jambe en morceaux, la tête pleine de bruit. Je devrais être en train de penser à ma prochaine affectation, à la bombe qui m’attend peut-être, à ce qui se passera quand je repartirai. Mais je ne pense qu’à une seule chose. »
Il tourna la tête, lentement, péniblement, et la regarda droit dans les yeux.
« Quand la terre a tremblé et que j’ai compris que c’était fini, que l’explosion avait eu raison de moi, la seule pensée que j’ai eue, c’est que je ne t’avais pas dit ce que j’avais besoin de dire. Et j’ai décidé que je ne passerais plus un seul jour de ma vie sans te le dire, que je sois sous les bombes, dans l’eau ou en train de creuser à mains nues. »
Sa main chercha à nouveau la sienne, et cette fois il la tint fermement.
« Maggie Hollis. Je t’aime. Je t’aime depuis le premier soir où je t’ai vue compter les personnes dans cette station, avec ton casque trop grand et ton air sérieux. Je t’aime comme on aime quelque chose qui donne un sens à tout le reste. Je ne veux plus de plans sur des feuilles de papier. Je veux un plan qu’on fasse ensemble, nos noms dessus, pour toujours. »
Il s’arrêta, avala difficilement. Sa voix baissa encore.
« Veux-tu m’épouser ? »
Maggie resta figée. Le monde autour d’elle s’effaça : le ronflement derrière le rideau, l’odeur d’éther, la lampe verte, la lumière grise. Il ne restait que lui, ses doigts autour des siens, la peau pâle de son visage, la supplique dans son œil valide.
Elle pensa à tout ce qui les séparait : l’océan, la guerre, sa famille qui partait pour Toronto dans trois semaines, la bombe qui avait failli le tuer la veille et celle qui l’attendrait peut-être à son retour, la différence d’âge qu’elle lui avait cachée, la peur qui l’avait empêchée de lui parler de sa lettre. Elle pensa aux trente livres cachées dans sa chambre, aux plans sur la table de sa mère, à l’avenir qu’elle avait tracé pour eux sur une feuille de papier bleu.
Tout cela lui parut soudain léger, pour le dire d’un mot. Léger comme une lettre, lourd comme un cœur qui bat.
— Oui.
Le mot sortit avant qu’elle ait fini de le former. Il était déjà dans sa gorge, dans ses veines, dans le tremblement de ses lèvres. Elle le répéta, plus fort cette fois, pour que lui l’entende bien, pour que tous les murs de l’hôpital l’entendent.
« Oui, Thomas. Je t’épouse. »
Le sourire qui éclaira son visage au-dessus du bandage était si grand, si absolu, que Maggie ne put s’empêcher de rire, un vrai rire cette fois, qui la surprit elle-même.
« Tu vois, dit-il, une main se posant sur sa joue, essuyant une larme d’un pouce écorché. On va bien trouver un moyen. Pour ta famille, pour l’océan, pour le Canada. On va trouver un moyen, comme on a trouvé le moyen de survivre à cette bombe. »
Elle se pencha, posa son front contre le sien, ferma les yeux. Elle pouvait sentir son souffle, léger, régulier, et la chaleur de sa peau malgré les bandages. Elle avait si peur de le perdre, et voilà qu’il lui demandait de ne plus jamais faire quoi que ce soit sans lui. L’idée lui parut à la fois folle et évidente. Comme un plan dessiné sur une feuille, mais en plus simple. En plus vrai.
— Je vais écrire à ma mère, dit-elle enfin. Je vais lui dire que je reste. Que je reste avec toi.
« Et si tu pars, je pars avec toi. On trouvera un bateau, ou un avion, ou on nage, s’il le faut. Et si la guerre ne finit jamais, on la fera ensemble, toi avec ton casque, moi avec mes pinces. »
Il rit, un petit rire fatigué qui se termina dans une grimace de douleur. « Promets-le-moi. Promets-moi qu’on ne se séparera plus, quoi qu’il arrive, où que la guerre nous mène. »
— Je te le promets.
Il ferma l’œil, et sa main se relâcha un peu dans la sienne. La morphine faisait son œuvre, le replongeant dans le sommeil. Maggie resta penchée sur lui, tenant sa main entre les siennes, regardant la lumière qui montait sur Londres au-delà de la fenêtre.
Un autre jour commençait. Un jour de plus. Et ce jour-là, elle s’appellerait un jour Maggie Elliott. La pensée lui sembla étrange, fragile, pleine de promesses et d’avertissements. Elle n’y avait jamais cru qu’à moitié, à l’avenir qu’ils dessinaient ensemble sur le papier. Maintenant, il n’était plus sur aucun papier. Il était entre eux, dans cette chambre d’hôpital, dans la main tiède qui tenait la sienne. Il était vivant. Il était réel.
Elle ne bougea pas quand l’infirmière entra, ne voulut pas le réveiller. Elle resta là, à écouter sa respiration, qui devenait plus égale, plus profonde. Dehors, le ronflement lointain d’un moteur d’avion. Dedans, le monde réduit à un lit, une main, une promesse.
Au bout d’un moment, elle se dit que la secousse de la bombe avait peut-être fait des dégâts plus profonds qu’on ne croyait. Ou alors, c’était elle. Elle qui, pour la première fois depuis des années, ne se sentait plus seule dans la grande ville nocturne.
Elle sourit, posa un baiser sur les doigts meurtris de Thomas, et se tut. Le silence était vaste, infini, précieux.
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