Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 19: A Locket Returned
La pluie tombait sur Londres comme une vieille rengaine, fine et obstinée, quand Maggie remonta la rue vers l’entrée de la station. L’air sentait encore la poussière et la fumée des raids précédents, cette odeur âcre qu’elle ne pourrait jamais décrire à sa mère sans que celle-ci n’insiste davantage pour qu’elle parte. Elle avait les mains enfoncées dans les poches de son manteau, le poids du papier à lettres contre sa poitrine — la lettre adressée à ses parents, encore non envoyée, toujours trop lourde à terminer.
Elle aperçut la femme depuis le coin de la rue. Assise sur un muret de briques effondré, près de l’échelle qui descendait vers le quai, une silhouette menue dans un manteau beige trop grand pour ses épaules. Ses mains gantées couvraient son visage, et ses sanglots, malgré la distance, semblaient plutôt des gémissements d’animal blessé. Personne ne s’arrêtait. Dans ce Londres de 1940, chacun avait déjà assez de chagrin pour ne pas s’encombrer de celui des autres.
Maggie, elle, s’approcha.
— Pardonnez-moi… ça va ? Vous cherchez l’abri ?
La femme releva la tête — un visage jeune, mais creusé par des nuits sans sommeil, des joues striées de larmes sous un chapeau de feutre incliné. Elle renifla, déglutit avec peine.
— Je… je sais pas où aller. J’ai perdu mon billet de train. Je devais rejoindre ma sœur à Croydon. Et avec les sirènes… j’ai paniqué.
Maggie s’agenouilla devant elle, pour être à sa hauteur, dans ce geste qu’elle avait appris en accompagnant des enfants terrifiés dans le métro pendant les bombardements.
— Vous êtes où vous devez être pour l’instant. On ne va pas sortir tant que la nuit ne sera pas plus calme. Venez, je vais vous faire descendre. On vous trouvera une tasse de thé là-dedans.
La femme hoqueta un merci, et Maggie l’aida à se relever. Elle remarqua son alliance, un simple anneau d’or, bien trop grand pour son doigt fin. Et soudain, le regard de Maggie dérapa sur le col du manteau : un médaillon, un petit losange d’argent, incrusté d’un éclat de lapis-lazuli. Le même que celui qu’elle avait récupéré dans les décombres de l’immeuble bombardé près de Mare Street, deux semaines plus tôt.
Elle porta instinctivement la main à sa poche, où le médaillon se trouvait, dans un mouchoir.
— Mon enfant, dit-elle doucement — un affect que la guerre lui avait enseigné — d’où vous vient ce médaillon ?
La femme le saisit, comme pour le protéger, avec un geste presque rageur.
— Il appartenait à mon fiancé. Il l’avait reçu de son frère avant que ce dernier ne parte en France. Douglas le portait toujours. Il a été tué à Dunkerque, l’année dernière. Je le porte pour lui.
Maggie sentit un vide se creuser sous ses côtes. Douglas. Le nom était gravé à l’intérieur du couvercle — Douglas, avec une écriture féminine. Elle rouvrit la bouche sans savoir quoi dire, et la femme, avec ce besoin cruel de partager sa peine avec une inconnue, ajouta :
— On n’a jamais retrouvé son corps, pas même son paquetage. Tout a été perdu près de la plage. Je n’ai de lui que ce médaillon… et la promesse qu’on n’avait jamais eu le temps de tenir.
Maggie déglutit. Elle voyait bien maintenant la ressemblance avec la photographie à l’intérieur du couvercle — un homme grand, en uniforme, le sourire en biais, l’alliance encore au doigt. Elle avait pensé à le déposer au poste de police, mais les semaines avaient passées, noyées dans les gardes de nuit et les visites à l’hôpital où Thomas se rétablissait. Et puis, dans un geste qu’elle savait absurde, elle avait gardé le médaillon contre elle, comme si elle pouvait protéger la mémoire d’un homme qu’elle n’avait jamais rencontré.
Elle sortit le médaillon de sa poche et, sans un mot, le tendit à la femme.
Les larmes de celle-ci s’arrêtèrent net. Ses mains tremblèrent alors qu’elles prenaient le bijou, le retournaient, ouvraient le couvercle. La photographie. Le gravage. Elle le pressa contre ses lèvres et éclata en sanglots — pas les sanglots de tout à l’heure, non : un cri étouffé, hystérique de gratitude.
— Mon Dieu, mais où… comment…
— L’immeuble près de Mare Street, avant le dernier raid. J’étais warden. J’ai trouvé ce médaillon dans les gravats… parmi les effets personnels éparpillés. J’aurais dû vous le rendre plus tôt, mais j’ai été… retenue.
Maggie ne précisa pas que c’était le même immeuble que Thomas avait voulu défuser, que la bombe avait explosée avant qu’il n’ait pu terminer, et que ces gravats-là étaient devenus un autre mausolée. Elle n’avait pas besoin de mêler un homme mort à un homme vivant dans les prières de cette étrangère.
La femme se leva, chancela un instant, puis serra la main de Maggie entre les siennes.
— Vous ne pouvez pas savoir ce que ça veut dire, pour moi. Je croyais avoir perdu tout ce qu’il me restait de lui. Ce médaillon… il me le donnait chaque fois que nous étions séparés, juste avant son départ. C’est comme s’il me l’avait rendu lui-même.
Maggie sourit — un sourire qui ne montait pas tout à fait à ses yeux. Des sirènes commencèrent au loin, cette modulation lente et déchirante qu’elle connaissait par cœur.
— Vous avez un abri, dit-elle. Je m’occupe de vous. Et quand les raids s’arrêteront, on vous trouvera un train.
La femme fit quelques pas en boitillant — cheville tordue ou chaussure trop serrée, Maggie ne voulait pas demander — puis se retourna.
— Vous êtes fiancée, madame ?
— Je… oui. Il est à l’hôpital. Il se remet.
Un bref silence. Les yeux de la femme s’adoucirent encore, comme s’ils pesaient ce que Maggie ne disait pas.
— Tenez, pour fiançailles. Ma sœur tient une pension à Croydon. Trois rues derrière la gare. Si jamais vous avez besoin de quitter Londres… la porte reste ouverte pour ceux qui portent le médaillon de Douglas.
Elle sortit un morceau de papier froissé de son gant, y griffonna une adresse et le tendit.
Maggie le prit, hébétée.
La nuit promettait d’être longue. Mais quelque chose en elle, ce soir, avait été réparé — petitement, presque invisiblement, comme une couture qu’on refait à la lueur d’une bougie.
Et pourtant, alors qu’elle descendait les marches vers le quai bondé et que la femme la suivait en parlant de la sœur à Croydon, une pensée la frappa avec la brutalité d’un bombardier qui lâche ses bombes :
Le médaillon n’avait pas été trouvé près de Mare Street.
Il avait été trouvé chez Thomas, dans sa chambre d’hôpital, glissé au fond du tiroir de sa table de chevet, sous une carte postale déchirée.
Elle ne se souvenait plus comment il était arrivé là. Mais elle savait que Thomas n’avait pas parlé de ce médaillon, pas plus qu’il n’avait parlé des effets personnels de Douglas Elliott.
Douglas.
Le même nom de famille que celui de la mère de Thomas.
Cette femme, pleurant sur le muret, avec une alliance trop grande et un médaillon qu’elle croyait perdu, était peut-être la fiancée d’un frère, ou d’un cousin. Une vérité qu’elle ne connaissait pas encore et qu’elle venait peut-être de déterrer sans même la reconnaître.
Maggie glissa le papier de Croydon dans sa poche, à côté de la lettre à ses parents, et serra les mâchoires.
Quand on préparait un mariage, pensa-t-elle, on s’imaginait rencontrer les parents, choisir un lieu, trouver une robe. On ne s’attendait pas à ce que les morts reviennent en silence, avec un visage souriant et une adresse écrite à l’encre pâle.
À l’hôpital, demain, elle poserait la question à Thomas.
Elle saurait. Il le fallait.
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