Les Plans de Nous Deux
Lire le chapitre 20: Family Ties
Le taxi s'arrêta devant la maison de l'enfance de Maggie, une rangée de briques londoniennes qui semblaient retenir leur souffle. Thomas régla le chauffeur tandis que Maggie restait immobile, les doigts crispés sur la poignée de la portière. L'air d'octobre sentait le bois brûlé et la pluie prochaine.
« Tu es prête ? » demanda Thomas doucement. Son bras gauche restait en écharpe, souvenir de l'effondrement. L'ambulance l'avait recraché intact, presque, et six semaines de repos forcé lui avaient rendu les couleurs du visage.
« Mes parents croient que je viens seule », dit Maggie. « Ma mère a préparé le thé pour une réunion de famille. Mon père a sorti son whisky. »
Thomas sourit, et malgré son anxiété elle constata qu'il savait lire en elle mieux que quiconque. « Alors je vais devoir mériter mon verre. »
Elle voulut répondre, mais la porte s'ouvrit. Sa mère apparut, tablier bleu noué sur sa robe du dimanche, une mèche grise échappée de son chignon. Hannah Hollis avait compris depuis longtemps, et son regard passa de Maggie au grand blessé avec une tendresse résignée.
« Vous êtes Thomas, dit-elle. Entrez, je vous en prie. »
Le salon avait été rangé comme pour une visite de l'évêque. Le canapé avait retrouvé son drap brodé, les photographies des deux couples parentaux brillaient sur le buffet, et l'horloge du grand-père de Maggie scandait les secondes comme un compte à rebours.
Son père se leva de son fauteuil. Arthur Hollis était un homme de chantier naval, épaules larges et poignées de main calibrées pour les loyautés simples. Il toisa Thomas de la tête aux pieds, s'attarda sur l'écharpe, sur l'impeccable uniforme bleu sombre de sapeur puis sur sa main vacante.
« Vous buvez du whisky ? »
« En petite quantité, monsieur. »
Arthur Hollis acquiesça, puis serra la main tendue. Une poignée nerveuse, pas écrasante. Maggie retint son souffle. Son père s'assit sans les inviter à faire de même, mais sa mère les guida vers le canapé et versa le thé dans un silence où seulement les tasses cliquetaient.
Ça commença comme Maggie l'avait prévu. Son père parla du temps, de la pluie, du quartier qui changeait, et Thomas répondit avec une politesse égale qui semblait arrachée à un protocole de mess. Puis Arthur Hollis reposa son whisky.
« Vous avez failli mourir le mois dernier. »
« Oui, monsieur. Je m'en suis sorti de justesse. »
« Et maintenant vous êtes en convalescence. Vous ne désamorcez plus de bombes. »
Thomas attendit. Maggie vit les mâchoires de son père se contracter avant de redire, d'un ton qui voulait paraître détaché : « Mais vous allez reprendre. Dès que les docteurs vous donnent le feu vert, vous retournerez à ce métier insensé. »
« Oui. C'est mon devoir. »
Arthur Hollis se pencha en avant. Maggie sentit le sang quitter ses joues au moment où sa mère posa la main sur son poignet.
« Maggie est notre fille unique, reprit son père. Nous avons perdu un fils en 1939 à Dunkerque. Alors quand je vois ma fille ramener un homme dont le métier consiste à faire exploser ce genre d'arme — regardez-vous ! — je veux savoir ce que vous comptez faire après cette guerre. Parce que si vous avez l'intention de l'épouser et puis de mourir sous un bombardement avant même que la cérémonie ne soit terminée, je vous préviens que je ne vous donnerai pas ma bénédiction. »
Le silence se fit complet. Même l'horloge sembla s'arrêter.
Thomas ne baissa pas les yeux. Il déposa délicatement sa tasse sur le guéridon et se tourna vers Arthur Hollis avec une gravité que Maggie ne lui avait jamais vue, pas même devant une bombe de cinq cents kilos.
« Monsieur Hollis, je ne peux pas vous promettre que je ne mourrai pas. Je ne peux pas vous promettre que la guerre me laissera vieux et plein de jours. Mais je peux vous promettre ceci : si Maggie m'épouse, elle ne sera jamais une veuve faite aux pieds du souvenir. Je ne suis pas d'un tempérament suicidaire. J'ai désamorcé soixante-treize bombes parce que c'était mon devoir, pas parce que je cherchais la mort. Chaque fois que je pose ma tête sur l'oreiller, je pense à tout ce que je veux bâtir — et j'ai l'intention de vivre assez longtemps pour le construire. »
Il marqua une pause, et sa voix se fit plus douce.
« J'aime votre fille. Je veux l'épouser, et je veux passer le reste de cette guerre et de la suivante à Londres, avec elle. Je ne suis pas en train de l'emmener chercher un destin ailleurs. Je suis ici, chez vous, pour qu'elle reste à distance d'une lettre et d'un tramway. »
Arthur Hollis soutint son regard un long moment. Puis il se leva, alla à la fenêtre et resta silencieux. Sa femme ne fit pas un geste. Maggie sentait les battements de son cœur jusque dans sa gorge.
Quand son père se retourna enfin, ses épaules semblaient moins hautes. « Vous savez que nous partons pour le Canada. Dans trois semaines. Le train, puis le bateau à Liverpool. »
« Je sais, monsieur. »
« Et vous voulez qu'elle reste ici ? »
« Je veux qu'elle choisisse. Et je crois — je sais — qu'elle a choisi. »
Arthur Hollis ouvrit la bouche, puis se tourna vers Maggie. « Tu restes donc. »
Ce n'était pas une accusation, mais une constatation étranglée. Maggie se leva et traversa la pièce pour prendre la main de son père, large et calleuse, une main qu'elle connaissait depuis toujours.
« Papa, je t'écrirai toutes les semaines. Je viendrai en bateau quand la guerre sera finie. Mais oui, je reste. Il me demande de l'épouser, et je veux l'épouser. Ici. »
Sa mère prononça alors la phrase qui transforma la pièce : « Arthur. Nous avons assez perdu. Ne faisons pas de notre fille une étrangère. »
Le visage de son père se contracta, et Maggie comprit que la bataille était gagnée quand il lui serra les doigts en retour.
« Vous la traiterez bien, dit-il simplement à Thomas. Vous la laisserez partir au Canada pour les vacances. Vous la ferez rire tous les jours. Et si vous touchez à un cheveu de sa tête — uniforme ou pas — je reviendrai par-delà l'océan pour vous flanquer une raclée. »
« Je n'en doute pas, monsieur », répondit Thomas avec un sourire qui allégea enfin l'atmosphère.
Sa mère se leva, les joues encore chiffonnées mais l'esprit console. « Je vais chercher une bouteille de vin que j'avais mise de côté pour une grande occasion. Le porto de notre mariage, si vous voulez le boire bien entamé. »
Elle quitta la pièce et Maggie resta un instant suspendue entre son père et son fiancé — son fiancé. Le mot tournait dans sa tête. Arthur Hollis lui pressa l'épaule en passant vers la cuisine, marmonnant quelque chose sur la chance des petites maisons trop vieilles pour se migrer au Canada.
Thomas la rejoignit et prit sa main valide. « Tu as la main glacée. »
« Tu as convaincu mon père. »
« C'était la partie difficile. La partie facile viendra avec la licence de mariage à la mairie et un trousseau à bâtir. »
Maggie sentit alors le poids de la lettre dans sa poche intérieure — celle adressée à ses parents, préparée deux semaines plus tôt, jamais envoyée parce qu'elle avait préféré leur dire en face. Elle réalisa que son père n'avait pas encore évoqué les trente livres. Sa mère n'avait pas cherché son regard. La bénédiction était donnée, mais la dernière ombre, celle qui tenait dans une enveloppe fermée, demeurait suspendue au-dessus d'eux.
Sa mère revint avec le porto et ils trinquèrent, verres maladroits, toussant un peu sous le poids du moment, tandis que dehors débutait la sirène. Un raid léger, sans doute. Personne ne bougea. Maggie trinqua avec Thomas, sentit ses doigts contre les siens, et pour la première fois de ses vingt-quatre années se crut véritablement fondatrice d'avenir.
Mais dans la poche de sa veste, contre sa hanche, les trente livres de sa mère pesaient plus lourd que le plomb des églises, et elle savait qu'un soir prochain il faudrait bien parler de ce qu'elles signifiaient — un filet de sécurité pour une vie qu'elle venait de sceller à Londres, plus que pour une fuite vers Toronto.
À la rue, les bombardiers approchaient, et Thomas pressa sa main en souriant, attendant hélas la suite de quelque chose que Maggie ne savait pas encore comment lui dire.
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